CHAPITRE VIII
Cependant, Mme de Staël cherche à s'étourdir. Avec celte extraordinaire puissance d'illusion qu'elle portr en elle, elle ne veut pas croire au péril. Elle écrit à Camille Jordan : « Mathieu (M. de Montmorency) vous dira qu'on m'a donné des inquiétudes sur mon repos cet ■ hiver... Je suis décidée à n'y pas croire. D'ailleurs, cela fû!-il vrai, vous me trouverez quelque habitation près de Paris, et vous viendrez m'y voir (1). n Elle veut « braver l'humeur n de Bonaparte. Puisque « Camille » refuse de faire avec elle un voyage en Italie, elle viendra passer riiiver â Paris,
Au fond, malgré toutes ces bravades, elle n'est pas rassurée. Le préfet de Genève n'a pas reçu l'ordre de lui refuser ses passeports. Mais le Premier Consul a dit « au milieu de son cercle « qu'elle ferait mieux de ne pas revenir (2). Une telle parole n'est pas équivoque. Évidemment, Bonaparte répugne à frapper Mme de Staël : il sait que la chose fera quelque scandale. Il préférerait qu'elle vécût, sans se faire prier, sur les bords de son lac, dans la retraite. C'était justement la seule condition que Mme de .Staël ne voulût pas accepter : renoncer ù ses ami.s, à
(1) Sainte-Bb^ve, Nouveawt Luiulk, t. XII, (ï) Dix annêii rf"«wl, chap. x.
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.Paris, à ce séjour o le plus agréable de tous (1) » ; renoncer au inonde, au théâtre, à la politique! Déserter le champ de bataille, 'abandonner la victoire à son ennemi 1 Ceta était au-ilessus de ses forces.
Elle cherelie à s'étourdir; le spectre de l'eunui la poursuit : elle redoute la solitude. Il faut qu'elle écrive vingt lettres par jour, qu'elle corresponde avec la moitié de l'univers, qu'elle ail cinquante personnes dans son salon ou à sa table, qu'elle joue la comédie, la tragédie, qu'elle régente le genre humain. Point aimée comme elle voudrait l'être, jalousée des autres femmes, raillée par les hommes, elle veut forcer l'admiration, être reine, « impératrice de la pensée {2). » Sa mauvaise étoile voulut qu'elle vécût en un temps où le maftre du monde pré- . tendait garder pour lui seul la couronne : de là tous ses malheurs.
Elle est fort triste. Au fond, cette femme est une mélancolique (3). Elle traîne le poids de l'existence humaine; elle cherche à « suspendre la douleur (4) » ; elle a au cœur une « souffrance » éternelle. Elle n'est pas seulement déçue dans ses ambitions politiques. A celte heure sombre, tout son passé lui remonte à la mémoire, le souvenir des hommes qu'elle a le plus aimés, de ceux qu'elle aime encore : Narbonne, Talleyrand, Mathieu de M ontmor ency, Le passé lui « ébranle l'imaginatrôn et le cœur (K) o ; toujours la fuyante, l'insaisissable chimère.
Un Chateaubriand eilt promené au milieu de la nature son deuil mélancohque et superbe; il eût convié les forêts et les lacs à partager la tristesse de son âme. La nature
(1) Dix annfei ^exU, chap. x.
(S) Sai.\te-Beuve.
(3) Le mot est de Stendhal : il est très jusLe.
(() Lettre à Jordan, citée par Soinlc-Beuve.
['>) Lettre & Villers du IG novombrc ISOi. (Blennedhassett, t. II, p. tGS.j
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est pour lui la harpe mélodieuse qui exprime l'insondable misère de l'homme. Mme de Staël n'a pas en elle celte ressource; elle ne sait pas se faire de sa propre douleur le plus raffin»5 des spectacles : elle reste éperdue, pleine d'angoisse. Elle se réfugie, à ce moment, dans la philosophie. C'est par rexercice,de son admirable intelligence qu'elle peut calmer sa souffrance. Elle étudie dan s (Charles de Villers la philosophie d e Kan t (1); elle s'y plonge avec délices. Elle a senti l'étroîtesse de la philosophie cmpiri{[ue du dix-huitième siècle; elle sent qu'il y a • quelque chose de plus dans notre être moral » que les idées qui nous vienent par les sens (2). EUe l'écrit k Gérando, à Villers. Elle y voit une preuve nouvelle qu'il faut lutter contre l'esprit de calcul, l'égoïsme, contre cette désagrégation des idées morales, qu'elle signale depuis plusieurs années comme un caractère effrayant du temps présent. Sous l'influence de Kant, ses pensées deviennent plus sérieuses et plus hautes; c'est le philosophe de Kœnigsbcrg qui lui fournira ses armes les plus efficaces contre l'abaissement des caractères, contre le despotisme. Jusqu'alors, elle s'est contentée de fronder le pouvoir, de décocher l'épigrammc. .Mais sa doctrine est flottante. Dans cette réclusion forcée de Ihiver de 1802- 1803, elle prend pour la première fois conscience de son rôle, elle se prépare au combat (3).
(I) CeUe étade de. Villers avait paru en ISOI.
(i) A G«rando. 31 octobre 1803.
(3) A noter la grave erreur que commet ladf Blenoerhasselt (t. Il, p. S4S). quand elle aOIrme, d'après M. Welsclilnger <la Ceiuurc t"iit le premier Empire), que Mme de Staï-l vint faire un séjour d'un mois il Ma- Hjers, en septembre 1S03, pour Burvoiller l'impression do Drlpbiiie. La note de police sigaïléa par M. WcUcfiinger (p, 33C) n'est pas de l'an XI. niaii de l'an XII, et précède de peu l'e-vil Je Mme de Staf I. En septembre 1801, Mme de StaCI était k Coppet; elle pensait A. faire nvec Jordan un voyage en Italie; elle ne pensait pas à revenir i Parie pour le moment, aprèi la lettre de Lebrun et les menaces de Bonaparte, ^~ons aTOus vêiilii'; la date exacte du rapport de police aux Archives nationales.
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Au mois de décembre ISOâ (i) parut Delphine. Comme le poète ancien exilé aux rives brumeuses du Tanaïs, Mme de Sta^l, elle aussi, envoyait son livre » dans la Ville ". Là était son cœur, là son àme. Absente par force, elle vivrait du moins quelques jours, quelques semaines dans la pensée de ses amis, de tous ceux qui le liraient. Elle br'averait Bonaparte. Sous les beaux ormei^ de Goppet, elle entendrait venir à elle des rumeurs de gloire.
Le livre eut un succès prodigieux. En un instant, il fut dans toutes les mains (2). En cette fin d'année 1802, on ne parla que de Delphine. Ce roman, qui n'a plus pour nous que la grâce des choses fanées, fut jadis une oeuvre très vivante, qui passionna singulièrement les esprits. D'abord, le nom de Mme de Staïd exerçait sur la société du temps une sorte de prestige; sa vie agitée, traversée par les orages de la passion, les persécutions qu'elle avait souilertes, ses récents démêlés avec Bonaparte, le demiexil oîi elle vivait à Coppet, tout contribuait à exciter autour d'elle la curiosité, la sympathie ou la haine (3). Le parti de l'opposition au Premier Consul se réclamait de Mme de Stafil ; on goûtait, en la lisant, en la commentant, le plaisir bien français de fronder le pouvoir. Les ennemis du Concordat se réjouissaient de ses attaques contre la religion catholique. On lui savait gré de la fameuse phrase de la préface sur la France silencieuse.
(l)Et non novembre, comme dit laJy BIcDuerhaaseU. • Depuis buit jours, on ne lit, on ne commenlc qut' Delphine, roman de Mme de Stafl gui vitnl dt paraUre. • (Bgichiirdt, Vu Hiter tout U CoNiuMr, p. 207, ù. la date du £S décembre:) ~ Cf. Merture dt Francr du U décembre; — Journal dm Débat* du SS, «te — Lettre de Chateaubriand h. Urne de Staél, du ltdéceiiibre(inédite).-EuRènem'.'<ppoFtc voire livre. •(Arch. deBroglie.)
(3) Rbichardt, 1/w Hiver mm h Ciuiilnt, passage dùji cité, p. M7 et euiv.
(3) On s'intéresse plus SDCore A la personne de l'auteur qu'i ion lirre. On parle ■ de sa vie, do se.H projets avortés, do ses capéraaees d'àv.nir.. (ft,a.)
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Le plus graad nombre cliercliait et trouvait tout simplemeQt, dans ce livre, une image fidèle de la soci<!-tii du temps, des allusions satiriques, des portraits, des épigrammea. Mme de Stai^t, avec peu d'imagination créatrice, avait un remarquable talent d'observation. Elle excellait dans l'art mondain par excellence des poitrails, qui fut jadis le passe-temps favori de la société française, au temps du Grand Cyrus et de la Clétii'. Delphine, c'était Mme de Staël elle-même, avec sa conversation brillante, son enthousiasme, son esprit passionné et romanesque, son culte de la raison, son dédain de l'opinion, son amour de la liberté.- Mme de Vernon, àme sèche et froide, ne croyant à rien, no s'embarrassant de rîeu, n'estimant que le succès, douée d'ailleurs d'un charme auquel nul ne pouvait résister, c'étaitl'ancien ami de Mme de Staël, qui l'avait abandonnée depuis, JM. de Talleyrand; celui-ci se vengeait d'ailleurs du portrait par Pépigramme. a On dit que Mme de Staël nous a représentés tous deux dans son roman, elle et moi, iléguisés en femmes. » En M. île Lcbensei, gentilhomme protestant, élevé en Angleterre, ennemi de la religion catholique, partisan du divorce, cachant sous un extérieur froid et sévère, une imagination très vive et un cœur sensible, on reconnaissait__^Bj!nianiin Constant (1). El voici Mme Récamîeren Thérèse d'E^^ ina, la « beauté la plus séduisante • îë son tempe, mariée à un homme qui a vingt-cinq ans de plus qu'elle, k Une expression à la fois naïve et passionnée donne h toute sa personne je ne sais quelle volupté d'amour et d'innocence singuHèrement aimable. ■ Tout Paris se souvenait de l'avoir vue, dans son iiOlel de la chaussée d'Anlin ou chez Mme Moreau, danser celle
(1| Relalioni ittrèttt, p. 216.
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daosc du « schalt », qui attire à Delphine les applaudissements de ses admirateurs. Mais ce duc de Mendoce, si obséquieux, qui plie les épaules avec tant de prestesse pour saluer les puissants du jour, qui commence les phrases que finit le ministre et Unit celles que le ministre commence (!), qu'est-ce, sinon M. d e Lucehcsini, ambassadeur de S. M, le roi de Prusse et courtisan très illustre du Premier Consul'? Le duc de Serbellane, c'est le comte Melzi (2), vice-président de la République ilalienne. Quant au pure de Mme de Cerlèbe {3}, personnage considéré dans son pays pour ses éminents services, dont tout le monde admire les talents et tes vertus, c'est M. Neckeren personne; et Chateaubriand, qui ne dédaigne pas de faire sa cour à Mme de Staël, "n'hésitera pas à déclarer que les pages ou elle a peint son père sont « les plus touchantes » de l'ouvrage (4).
Mme de StaGl avait espéré que le succès de Deliihitie désarmerait Bonaparte : il ne fit qu'accroître sa colère. Le Premier Consul avait pensé que ce livre n'agirait pas sur l'opinion, qu'il « ne franchirait pas la ligne de défense des ofiicieux (5) ». Mme de Slaël s'adressait à la « Franco silencieuse ■; les journaux dévoués à Bonaparte s'amusaient fort de cette dédicace; le livre, disaient-ils, arriverait à son adresse (fi). Ils n'en avaient d'abord pas parlé, pour ne donner aucun avantage aux « philosophes ». Mais enfin il avait fallu rompre le silence; Paris s'agitait, il n'était bruit que de Deiphine. Des écouteurs à gages du Premier Consul, comme Mme Hamelin, lui rapportaient les
(i)nelphiiu. t. I, p. 59.
(£) fADHllfL. ht lleniiiTf Jourt du Comiilal, p. IS, note. I3| Delphine, t. 111. p. 93.
(i) Je ti'fli guère lu de [inges plus louchtintes que colles où vciun peignez Ir pèreîje Mma<]« Cerklie. > S janvier 1S03. (Arcliivcs duBro^lio.) (5) Beiciurdt. ouvrage dté.
(8) Mrreare de Fraact, t Divdse an XI.
propos de salon, les épi^rammes. Encore une fois, Mme de Staël a troublait l'opinion ». On la croyait loin de Paris, sur les bords de son Léman ; et voilà qu'elle surgissait, qu'elle passionnait les esprits, qu'elle bouleversait l'œuvre du Premier Consul t
C'est le premier grief contre Delphine : ce livre fait louriier toutes les têtes. Il faut se représenter très exactement ce qu'était la FraticC de 1802 : glorieuse, mais h peine convalescente, épuisée par tant de discordes, toute frémissante de haines mal assoupies. Bonaparte s'était imposé la tâche de désarmer les passions; mais ce n'était pas chose facile. Paris oil'rait alors un mélange unique et vraiment extraordinaire de jacobins régicides, de nobles échappés à la guillotine, d'émigrés nouvellement rentrés, de chouans émissaires des princes, de ■ philosophes n et d' « idéologues a, de débria du babouvisme, de généraux dévoués à Bonaparte ou ennemis acharnés de son pouvoir et prêts h conspirer sa perte. Il n'y avait pas, à proprement parler, d'opinion publique, mais un chaos inextricable d'intérêts, de jalousies et de rancunes. Un discours, un livre, un simple mot, dans ce milieu surexcité, était l'éliEicelle qui met le feu aux poudres. Le Premier Consul ne se faisait pas d'illusions : il avait pour lui la France, c'était là sa force; mais il ne pouvait compter sur Paris (1). La grande ville a toujours eu l'esprit frondeur; elle l'avait eu sous l'ancienne monarchie, elle l'avait sous la République. N'oublions pas que le Paris d'alors était une « grande pelllc ville (2) », beaucoup moins la cité de l'univers que de nos jours. La vie de salons y avait encore une importance considérable ; c'était un reste de l'ancienne société française du dix-bui-
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lae MADAME DE STAËL HT NAPOLEON
tième siècle. L'esprit de coterie y était tout-puissaot ; le faubourg Saint-Germain affectait de tenir les finauciers à distance, ne fréquentait pas chez Mme Récamier (I); Mn ic Mo rcau avait sa cour, opposée à celle des Tuileries, et de Saint-Cloud. Mme de Statl, au contraire, avait ceci de particulier, qu'elle comptait de nombreux amis dans toutes les sociétés, et même jusque dans l'entourage et lofamille du Premier Consul; elle était le lien <]ui unissait l'ancien monde au nouveau; elle était, k elle seule, l'Opinion, qui, dans le désarroi universel, donnait le ton aux salons cl manifeslail une sorte d'esprit public.
La colère de Bonaparte (2) s'exprima par un mot sec et tranchant, qui annonçait une volonté bien arrêtée : « J'espère, dit-il, que les amis de Mme de Staël l'ont avisée dene pas venir à Paris; je serais obligé de la faire reconduire à )o frontière par la gendarmerie (3). »
Précisons les griefs de Bonaparte. Cela est facile, en rapprocliant les Mémoires de Bourricnne et le Mémorial de Sainte-Hélène des articles qui parurent dans les journaux dc l'époque, en particulier dans le Mercure, où Fijbtéa écrivait sous l'inspiration du Premier Consul; dans le Journal des Débats et dans le Publiciste. Cette dernière feuille, que dirigeait Suardj ami de Mme de Staël, résume bien toutes les critiques que la presse offieicuse adressait h Delphine. Quelles étaient ces critiques?
D'abord — cela n'est pas douteux — le Premier Consul
fl, Rt:ic>i*ii[iT, ouvrage cité.
iii • Bonaparte a lu te roman ou s'en est Tait donner des extraits, ee qai l'a mit dam une colère affreutt. ■ [Htlatiom nerfttt rin agm^t àe Laui> X VIII, p. 215,1
(3) Reichihdt. l'n Hiaer loui le Cumnlal, t& dëi?ombre ISOi — On sait quo le Premier Consul avait fait avertir Mme de Staf'l p&r Mathieu de Montmorency. — Cf. Retaliom itcrilen. p. 816. ■ L'on prétend que Bonaparte a menace de faire reconduire Mme de Slaél par la gendarmerie, ai elle osait paraître à Paria. >
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considère Delphine comme une œuvre dangereuse, ininiomle, disons le mot, antisociale (1). On peut sourire de ce jugement; il faut pourtant essayer de le comprendre. Au moment où Bonaparte avait pris le pouvoir, le relâchement de la morale publique, favorisé par dix ans de Rt'volution, était extraordinaire. Le premier soin de Bonaparte avait été de ramener plus de dignité, plus de décence dans les mœiu-s. Au début de son gouvernement, son genre de \ie simple, austère même, faisait un contraste frappant avec le tableau qu'olfrait jadis le Luxembourg, au temps des fêtes galantes d e Ba rras. Le Premier Consul s'était même prononcé ouvertement contre la manie des modes grecques, qui sévissait alors de si étrange façon dans la toilette féminine, ^mc Tallien, sV-tant un jour afficUée à l'Ojiéra en costume de Diane cliasseresser il lui avait fait dire que ces temps étaient passés, et qu'elle eût désormais h se vêtir de fa<,'on décente. Il avait a horreur des femmes galantes », et avait entrepris d' a épurer la société (2) », fort mêlée, que recevait Joséphine aux>Tuileries. Mais cette h épuration » était plus difûcite de mènera bien que celle du Tribunal. Le Consul était obligé de surveiller l'entrée du salon de .sa femme, (le livrer chaque jour une bataille nouvelle à lu bonne Joséphine, qui avait ses raisons de se montrer indulgente aux faiblesses d'autrui, et se lamentaitù l'idée de ne plus' recevoir que des femmes de fonctionnaires, « qui se ineltent fort mal (3), o C'est ainsi qu'il avait exigé qu'elle fermât sa porte à Mme Tallien, à Mme Grant, qui était
(I) Voir le jugement du Mémorial sur le dictrgaHdagr d'esprit et d'imsginatioD de Delphine. Cl. Joumal (f« Dtbali. a, 14 et iO nivôse on XI. ■ Principes Iras (aux, ti-ii antiioeiaux. Iras deogercux ; nucun but moral... Très mauvsia ouvr&g«, écrit avec beaucoup d'esprit et dr
(î) L'eiprcBsioD est do Lucien, dans ses Mémoiiet. |3) loKe, Lncim Bgnaparle et le* Mémoire».
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lOe MADAME DE STAËL ET NAl'OLÉON
pourtant devenue, sur son ordre personnel, Mme de Talleyrand. « Bonaparte veut que tout le monde se marie, écrivait Mme de StaSl, évéqucs, cardinaux, etc. (I)! ■ Il n'admettait plus aux Tuileries, à Saint~Cloud, de liaisons comme jadis, officiellement reconnues. H considérail le mariage comme la pierre angulaire do la société ; tous SCS efforts tendaient à le consolider. C'était le moment où l'on discutait alors au Corps législatif les articles du t^ode civil concernant le mariage, et Portalîs avai! parlé à la tribune de la nécessité do « marquer par des formes imposantes la certitude du lien contracté ».
Or, Deliihine venait tout justement agiter les esprits, troubler l'œuvre du Premier Consul, e Vagabondage d'imagination, désordre d'esprit, métapbysîque de sentiment (2); » c'est ^insi qu'il caractérise l'œuvre de Mme de Staël. Cette apologie exaltée de l'ahiour (3), ce mélange « choquant (4) » d'amour et de religiosité, cet appel à l'insurrection contre les règles sociales, cotte idée que le bonheur de l'individu est en conflit perpétuel avec l'ordre établi par la société, tout devait déplaire à Bonaparte dans ce livre. Au fond do cette querelle, en apparence littéraire, il y a une question do principes, qui séparera éternellement Mme de Staël et Bonaparte. L'une est individualiste, élève de Jean-Jacques Rousseau; elle 'érige en axiome que les droits de la société ne peuvent être supérieurs à ceux de l'individu. L'autre ramène tout à la société, considère que ses droits priment ceux de l'individu; il juge dangereux et traite en ennemi qui-
II) A Mme Râcamier. 13 noré;tl an X (3 nxû 1802).
{il Le Méiaoridt. — Bookbisssk, Mrmuira.
(3j ■ LcB ffmiuts n'ont d'cxisletict' que ptr l'amour; l'Iiïsloire de leur vie cuiiitiioD'e et Unit avec l'amour. . ibeli.kii>t. lettre VII.) • L'amoi>r, disait iNnpoI^on, est le d i vc ri U sèment d'une Bociâlé inoccupée. > {Hrmariai. )
^^) Mtrtnrt de t'raaee; nivAee an XI,
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conque porto une attcînlc, même légère, a l'enscmblu (les conventions sociales. Voilà le vrai point du débat. Olte simple remarque joltc une vive lumière sur l'histoire des démêlés de Mme de Slaiil et de Napoléon; elle éclaire, en particulier, la querelle de Delphine. Prisonnière des conventions sociales, l'héroïne de Mme de Staël entre en révolte contre elles; c'est en vain que l'auteur inscrit en tète do son livre qu' h un homme iloit savoir braver l'opinion, une femme s'y soumettre ». On oubliait l'épigraphe, pour n'être plus sensible qu'à cet élan désespéré de l'âme vers le bonheur, pour plaindre, pour admirer, pour imiter peut-être Delphine (i). « Très faux, très antisocial, très dangereux t » C'est ainsi qu'un journal à la dévotion de Bonaparte caractérisait Delphine, et c'était l'opinion même du Premier Consul (2).
A cette question de la restauration des mœurs était intimement liée la question du divorce. Nul n'ignorait que Bonaparte, qui devait trouver plus tard le divorce excellent pour son usage personnel, le trouvait détestable au point de vue de la société. Il pensait qu'il favorisait le développement des passions, te relâchement du lien conjugal (3). II avait exclu du salon de Joséphine cinq ou six femmes divorcées, a Je ne veux pas chez moi de femme divorcée 1 » avail-il dit. Quand Hortense lui annonça l'intention de divorcer avec Louis Bonaparte, il s'emporta, lui signifia tout net qu'elle devait renoncer à de pareilles idées, a Un divorce dans ma famille, pour me faire tympaniser dans toute l'Europe ! Si je savais
']) ■Il y a des circonsUnces où ta passiou peul et rloil s'alTraDchir des K>ij de la société ol les remplacer par relies de U canscleacc. • {M-, phlitf, III* partie, lettre preiniëri!.)— « Oui. me disais-je alors, puisque encore imè fois loi convenances do la sociélO sont en opposition avec la véritable volontd de l'&me, qu'enroie une (ou elles toienl lacrifictt. •
tî] Journal des Débat; 14 et 30 nivôse.
{3} ËiprestioD de Fiivée dans la Conetpondance avec Napoléon.
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ceux qui VOUS inspirent de pareilles idées, je no les laisserais pas en liberté vingt-quatre heures! » Il résistait luimême aux sollicitalioQs de ses frères, de sa mère, qui l'excitaient à répudier Joséphine. Les Bonaparte détestaient tes Beauharnais et eussent été charmés de leur jouer ci; mauvais tour. Déjà, grâce aux médisances dont les frères de Napoléon s'étaient faitl'cclio, la rupture avait fniliiélre consommée au retoui' d'Egypte. Joséphine avait gardé le souvenir de cette nuit passée dans les larmes , rue Chaii tercine, à la porte de Bonaparte inexorable (1). Les époux s'étaientréconciliés ; mais les Bonaparte continuaient leurs intrigues. Lucien, devenu ambassadeur en Kspagne, s'était mis en tète, en 1801 , de faire épouser à son frère j^infante Isabel le |2). Joséphine, au courant de toutes ces machinations, vivait dans une horrible anxiété, fouchc, qui poussait secrètement le Preriiier Consul à divorcer, semblait, en apparence, l'allié de Josépliine, fournissait des subsides à son insatiable coquetterie. Mats, en même temps, il se plaisait à entretenir ses frayeurs, se serviiil même, disaitnsn, à ce dessein de .Mme Lenonnand, la célèbre cartomancienne. Joséphine ne vivait plus, s'allaehait h Fouctié comme à la planche de satut. En novembre 1KII2(:)|, \c» bruits de divorce recommençaient à courir de plus belle. On prétendait que Mme La-titia n'appelait Joséphine que Mme Beauharnais, que, le mariage du Premier Consul ne s'étant pas fait devant l'Kglise, l'auteur du Concordat n'éprouverait point de difficulté à s'en aiïranchir.
Sur ces entrefaites parut Delphine, et son plaidoyer en faveur du divorce. C'était M. de Lebensei — le sosie de
loifw. t. I. p. 147,
tiseï Memoii-fn. —MmeoERsuvtiT, t I,p. 133.
ïvcmbre 180â.
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MADAME DE STAËL ET NAPOLÉOH iH
Constant (I) — qui s'était chargé de prononcer une apologie en règle de cette institution. ■ Un M. de Lebensei, écrivait le Mercure, va toujours proposant lo divorce, comme Crispin conseille tes pilules, et il ne s'aperçoit jamais qu'il exalte les passions, qu'il croît calmer. »M. du Lebensei, d'ailleurs, joignait l'exemple au précepte; il avait épousé une femme divorcée, k Entre Dieu et l'amour, s'écriait Mme Lebensei, je ne reconnais d'autre médiateur que la coosciencc! » Le charmant tableau du bonheur que goûtait ce couple modèle était une des pages les plus gracieuses du livre; on sentait que l'auteur y avait mis toute son àrae. Or, rien no pouvait ôlre plus désagréable à Bonaparte que cette peinture enchanteresse du divorce, contrariant ses intentions de réforme sociale ; eUe augmentait, de plus, les terreurs de Joséphine. Du même coup Mme de Staël avait trouvé le moyen d'accroître l'irritation du Premier Consul et de se faire une «nnemie de sa propre femme (2).
Mais il y avait une autre question plus importante encore que l'action « antisociale » de Delphine et l'apologie du divorce. Le fait le plus considérable de cette année 1802, celui qui, du propre aveu de Bonaparte, avait rencontré le |ilus d'obstacles, c'était le Concordat. Le parti des philosophes et do l'Institut, dont Mme de StacU était te porte-
(I) Constant était lui-m^mi? divorcû ,il'!iv«c sa première fvmme. WilljclroiDe, baronno de Cliramm, damo d'honneur de ia duc)ie*ae de Brunswick. Il l'avait épousÉe en 1789 et divarçu en 1791. Il B'élail fort épris de Mme Talma, qui divorça en 1801. Tout ie mundo connaît tu liaison «vecMnie de !4la£j, qui, ai eJle n'était pas divorcée d'avec M. de .Slail, n'en valait f{uèra mieux. EnQn, il épouse plus tard Cliarlolte de llnrdenberg, divorcée d'avec ton premier mari, M. do tlabreniiolz, remark^e il rémigré Dutertre, qui renonfa i sa, femme iDoyenniiDl argent. — On voit que ce plaidoyer en faveur du divorce étail nascz bien placé dans la bouche de Lebensei- Constant. (Voir DelphiHc, l\' parlic, IcUro XVII )
(i) Voir dans Reichaudt : Un Hiotr iitut U Consulat, te motif pursouuelqa'a Mme Bonaparte de détester le livre, les • bruiti d'un divorce poa-
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iiS MADAME DE STAËL ET HAPOLÉON
pai'ole, n'avait pas pardonne au Premier Consul celle reconnaissance officielle du culle calhoHque; leur mauvaise Uumcur s'i'-tait manifest^^e par une sourde opposition, des railleries, des épigrammes. Mme de Staël, surtout, avait élé fort dé(;ue; elle avait espéré, nous lavons vu, que le protestantisme devleadrail religion d'I^tat, cl elle gardait une vive rancune à Bonaparte, qui avait trompé ses espérances. Aussi s'était^elle promis de dire son fait au catholicisme (dans Delphine), et, par la même occasion, au Premier Consul. C'était encore M. de Lebensci qu'elle avait chargé de cette tache, et il s'en était acquitté en conscience (1). La religion protestante avait toutes les vertus qui manquaient à sa rivale; elle élait K beaucoup plus rapprochée du pur esprit de l'Ëvangile ■ ; elle ne faisait point d'athées. Dans les pays protestanls, les mœurs étaient n plus pures, les crimes moins atroces, les lois plus humaines a . L'erreur du catiioHeisnie était de regarder « la contrainte et la douleur comme le meilleur moyen d'améliorer les hommes » ; il soumettait la pensée à n la volonté des prêtres, qui se servaient de la douleur pour enciiainer l'âme », etc., etc. Toute celle longue lettre de M de Lebensci, les divers passages du roman où Mme de Staï-l vante les cérémonies de la religion prolestante {2), qui parlent à l'imagination sans choquer la raison, les allusions au.>L n terreurs absurdes », aux « croyances bizarres » do la religion catholique, la sécheresse de cœur de la dévote Mathilde, qui a l'audace de vouloir introduire un confesseur au chevet de sa mère expirante, tandis que la philosophe Delphine lit à la moribonde les « morceaux les plus remarquables des mora- Ustes anciens et modernes ■>, tout ce tableau fort passionné
• M. de Lebeosci i Delphine, •
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MADAME DE STAËL ET NAPOLhtON 113
des vertus du protestanlismc et des erreurs de la religion catholique exaspéra le PremierConsuI. Cette femme attaquait encore son œu^Te ! Elle excitait les esprits à la résistancel « Quelle partie de Delphine, quelle lettre, quel mot, quelle phrase, écrivait Charles de Yillers à Mme de Staël, a donc pu vous valoir l'anatlrème de la cour de S. C. ('Sainl- Cloud)?... J'ai entendu pjtrier d'opinions religieuses, de quelques traits en faveur du protestantisme (IJ. u Bausset confirme le fait dans ses Mémoires (2). » ... Napoléon, auquel on avait fait lire quelques pages de son roman, avait trouvé fort mauvais qu'elle déclamât contre la religion catholique, pendant qu'il s'occupait de la rétablir en France. > Sur ce point, tous les témoignages sont d'accord : il était évident que certaines parties du livre avaient l'allure d'un pamphlet contre le catholicisme, d'une apologie en faveur du protestantisme et do la philosophie. Chateaubriand, quoique ami de Mme de Stai'l, faisait observer ironiquement que si Mme de Slat'l voulait bien « accorder quelque chose » aux idées religieuses dans la préface de son livre, elle semblait l'avoir écrit pour a combattre ces mêmes idées et pour prouver qu'il n'y a rien de plus sec que le christianisme et de plus tendre que la philosophie (3) ».
Immoral, antisocial, anticatholique, tel était, aux yeux de Bonaparte, le roman de Delphine. Mais il avait encore deux autres torts fort graves, « impardonnables ;4) u : il louait les Anglais, il exaltait la liberté.
Anglomane, Mme de Staël l'avait toujours été; mais
(1) cil. do Villcrs à Mme de StaHl, Lubeck, i mai ISOS. (Arc)iivos de Broglie.) — CcU« lattra a iVs publiée p.ir I^leb, Ltllret piitlhiitues de Ckartt» de Villfrt.
(2) T. I, p. fl3.
(3) Hemire, IS nivûaa an XI. Noie de l'arlicle sur ta Lr'jistalioii iirimiliEic.dcM. DE BoNALO, parChateaubrianiJ.
(i) Rilalioiis lecrélei de» ageali de Loaii XVIIl. p. 215.
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elle ratait devenue davantage depuis qu'elle avait su la haine, presque maladive, que Bonaparte nourrissait contre les Anglais. Aimer, célébrer les Anglais, c'était encore une manière de faire la guerre à Bonaparte; elle jouissait de son exaspération, elle riait de ses fureurs. ■ Les Anglais, écrivait-elle, cette nation morale, religieuse et libre... dont j'admire sous presque tous les rapports les institutions civiles, religieuses et politiques... » Le Premier Consul sentait l'atlusion : c'était un trait décoché à son adresse ; )a riposte ne se fît pas attendre, o Les Français, écrivait Fiévée dans le Mercure, ne lui auront aucune obligation de la manière dont elle les traite; tout son amour est aujourd'hui pour les Anglais, ce qui ne doit pas étonner. Les esprits qui planent au-dessus de ce has monde n'ont pas de patrie, et, môme à tout autre titre, il est permis à Mme de Staël de n'en point avoir. Née dans un pays qui n'est plus, épouse d'un Suédois, devenue Française par circonstance, n'ayant jamais eu une patrie que par illusion, il est possible qu'elle ne puisse en concevoir d'autre : c'est une vieille habitude. • Antifrançais, c'était un nouveau grief contre Delphine,
Et enfin Delphine était, dans une certaine mesure, un éloquent plaidoyer en faveur de la liberté : la liberté de l'individu, opprimé par des lois, des conventions et des préjugés injustes; la liberté politique même, biea que Mme de Staël prétendît s'être abstenue soigneusement de toucher a la politique. « J'ai mis du soin, écrivait-elle dans sa fameuse préface, àretraiicher de ces lettres. . . tout ce qui pouvait avoir rapport aux événements pohtiques de ce temps-ci. Ce ménagement n'avait point pour but, on le verra, de cacher des opinions dont je me crois permis d'Hre fiére. n On le voyait, en effet. Sous prétexte de parler littérature, elle célébrait « l'amour de la liberté, qui bouillonnait
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dans le sang du vieux Corneille'»; Fénclon, qui, dans son Télémaque, « donnait des leçons sovères à Louis XIV ; » Bossuet, qui « traduisait les grands de la terre devant le tribunal du Ciel ». Etclle terminait parun appel passionne à « la France silencieuse, mais éclairée, à l'avenir plutôt qu'au présent..., à l'opinion indépendante, au suffrage rt'fléclii des étrangers ». Tout ce qu'il y avait en France d'opposition au Premier Consul entendit l'appel. Il avait sufO d'un mot pour réveiller toutes les haines, pour exciter toutes les espérances.
Cependant, avec une naïveté vraiment incroyable, uno absolue inconscience du péril, Mmede Staël s'imaginaitque Delphine lui rouvrirait le chemin de la France. Elle espérait que le succès du livre ferait céder Bonaparte. En vain, une de ses amies, Mme Récamier sans doute, lui avait demandé au préalable communication des épreuves pour làter l'opinion des puissances. Elle avait refusé; et, par un comble d'imprudence, elle écrivait à ses amis qu'elle attendrait, pour rentrer, l'effet produit par les traits qu'elle dirigeait contre la religion catholique et le divorce. Ignoraîtrelle que la police la surveillait, décachetait ses lettres? Était-ce un défi jeté au Premier Consul?
Celui-ci releva le gant sans tarder. Il était furieux du succès de Delphine, furieux contre la police, qui n'avait pas su arrêter le livre. Les gens les mieux informés prétendaient que lè roman n'était qu'un prétexte, et que a la véritable raison était le dernier ouvrage de Necker (!) n. Cela est possible; il soupçonnait Mme de Staël d'avoir porté îi son père de faux 'renseignements sur l'état de la Fronce^ il n'attendait qu'une occasion d'exprimer sa colère. Il témoigna un acharnement véritable. Non senti) fUlation* ucrilei, p. SIS.
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Icmcnt il fît savoir à Mme de Stai'l que si elle rentrait eD France elle serait reconduite à la frontière par la gendarmerie, mais, sur sa demande expresse, l'Électeur de Saxe interdit la vente du roman de Delphine à Leipzig, le grand marclii- de livres de l'Europe (1). Le Premier Consul ne voulait pas que l'Europe attentive pût croire un instant que les écrivains illustres de la France ne se ralliaient pas à son gouvernement.
Mais ce fut surtout la presse qu'il chargea de venger l'offense (]ui lui «'tait faite. Chateaubriand, qui prévoyait ce déchaînement de fureur, écrivait quelques jours auparavant à l'auteur de Del/ihine :
a ... Vous m'avez ôté le moyen de vous servir efficacement en refusant de faire l'extrait de mon livre (le Génie du clinstianisme) l'année dernière dans la Bibliothèque de Pongens. Vous sentez qu'après cela je ne puis parler de votre roman dans le Mercure. Je tremble que. vous ne tombiez entre des mains ennemies, qui chercheront à vous blesser de toutes les manières. Je vais faire tous mes efforts pour prévenir le mallieur, mais si mon zèle est grand, mon crédit est peu de chose, et je crains bien que la haine et l'esprit de parti l'emporlont sur la chaleur de l'amitié (âi. ■>
Les B mains ennemies o que redoutait Chateaubriand étaient celles de Fiévce, l'auteur des Lettres sur l'Angleterre, l'homme de confiance du Premier Consul, qui était chargé de le renseigner tous les mois sur l'état de l'opinion. On a vu di^jà un échantillon des attaques très vives qu'il
(J) Ardiivcs des AfTaircs âtrangèrci^. Saxe. — Cr. Reichaudx. îi iléccnibri' )80ï. — Les i-nvovés alli'mBnda durent m?itiT leurs goiivcrni-nicntï l'i intcrdiro la vente di; l'ouvrage. Ci'llo persécution oc Ot, d'ailleurs, iiu'assurcr h- succès du. livre. Il en avait paru trois traductions alleiudodcs, et l'interdiction de l'Électeur se limitait A ta vente i Leipzig.
(i) Archives de Brogiie.
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dirigea contre Mme de Stai-l. Tout l'article est d'une violence inimaginable. Ce fut une charge à fond, non seulement contre le livre, mais contre la personne même de l'auteur.
« Examinez de près ces femmes, écrivail Fiévëe, vous verrez qu'elles ne sont que violentes dans tous leurs désirs, exigeantes dans toutes leurs liaisons, et qu'il est beaucoup plus difficile encore d'être leur ami que leur amant; écoutez avec iillention ces femmes malheureuses, vous apprendrez qu'elles ont à se plaindre de tout le monde, voustcs entendre/ soupirer à chaque instant leur profonde mélancolie ; leur at^ur est de toutes parts blessé par l'ingratitude; elles appellent à grands cris la paix, la paix qu'elles ne peuvent plus trouver que dans leur tombeau, vers lequel les conduit à pas lents la douleur qui les mine. Regardez-les : elles sont grandes, grosses, grasses, fortes; leur figure eiilumùiée de trop de santé n'olfre aucune des traces que laissent toujours après elles les peines qui viennent du cœur. C'est qu'en effet elles n'ont jamais «éprouvé d'autre chagrin que celui de l'amour-proprc humilie; en un mot, ces femmes sont tout bonnement des égoïstes exaltées (1). »
Celte simple citation suffit à indiquer le ton de l'article. Ajoutez-y que Mme de Stacl était traitée d'insupportable ■ commère », d' u intrigante » et de « sans pairie », ell'on aura une idée de cette attaque furibonde, qui rappelle celle du Journal des Hommes libres quelques jours après le discours de Constant au Tribunal. Il faut y voiri'inspiration directe du Premier Consul. Le Journal des Débals, lu
(1) L'article est sigoé F. Celait It signature ordinaire do Fonlane.s Mais il désavoua l'article, qui. d'ailleurs. n*n pas la mesure oïdinaire lin son style. Aucud doute qu'il ae aoit ile Fiivéo. (Ribdkkeh, (if t.eiw. IV.
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Gazette de France, allaquèrent aussi Delphine. Il n'y eut
gut're que la Décade et le Publiciste à prendre sa défense.
Hais Mme de Staiil vil se dresser contre elle une nouvelle espèce d'adversaires, qui montra un acharnement spécial, et dont les venimeuses médisances devaient contribuer efficacement à son exil. C'étaient les femmesauteurs, alors très nombreuses à Paris (1), qui s'acharnèrent sur une rivale trop illustre. Il y eut une véritable levée de boucliers. A la tête de ces belliqueuses amazones se distinguait celte que Chénïer nommait plaisamment une « Mère de l'Église », Mme de Genlis en personne. Mais c'étiiient, dans l'espèce, beaucoup moins les intérêts de l'Église que les siens propres qu'elle défendait avec liint d'âprelé. On ne parlait que de Delphine, on négligeait l'auteur d'Adèle et Théodore et tics Mères tirâtes! Elle écrivit de bonne encre une nouvelle intitulée Mélanide ou la Femme philosophe, où elle représentait Mme de Sta'él comme une personne fort immorale et partisan déterminé du suicide. Mme de Genlis n'en devait pas rester là, d'ailleurs, et nous verrons bientôt par quelle perfidie elle excita la fureur du Premier t^onsul et détermina le premier exil de Mme de Staël,
Ainsi, Mme de Staël avait réussi à faire l'accord complet de tous ses ennemis : Bonaparte, Joséphine, les partisans du catholicisme et ceux du pouvoir absolu, les femmes-auteurs de Paris, tous jetaient sur elle l'anathème. C'est le moment qu'elle choisit pour réclamer avec plus d'insistance son retour h Paris.
(1) ' Cenl et quelques, > dit Reichtrdt. qui lignalc ceUi' levée de liuudiers, ^ • Oq dit qu'il »e prt-paralt une foule de romans qui sont Uns suspendus par la crainte du vntre; où te maître paraît, tes ikroliers >c retirent. - (Cliateaubriand A Mme de Stai'I, ii sepL 1802. — Arcb. de Broglio.)
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