‹ Madame de Staël et Napoléon: Orné d'une héliogravureChapitre 9 sur 51 · CHAPITRE VU · texte numérisé non relu

CHAPITRE VU

En cette annëe 1802, le pouvoir du Premier Consul semble ne plus connaître de bornes. Il est évident, pour tout bon observateur, qu'il travaille à faire disparaître les institutions républicaines, et que bientôt il sera seul maître de la France. La paix d'Amiens met le comble à sa gloire (I) ; le Concordai lui assure l'appui des catholiques et du clergé; il est nommé président de la République cisalpine; ila « éliminé ■> ses adversaires du Tribunal; îl a déjoué les conspirations formées contre lui ; il fonde la Légion d'honneur, il travaille déjà à créer une noblesse nouvelle, qui sera son plus ferme appui. Il est l'idole non seulement de la France, mais de l'Europe tout entière; les ('Irangers affluent h. Paris, se pressent aux audiences des Tuileries ou de Saint-Cloud; ils sont plus enthousiastes — les Anglais surtout — du génie de Bonaparte que les Français eux-mêmes.

Si Mme do Staël a pu jamais so faire quelque illusion sur les progrès foudroyants de l'absolutisme, les récents événements achèvent de l'éclairer. Le 8 mai 1802, un séna-

|ll Voir le singiilUr passoge du chap. ix de Dix annftt d'exil, où Mme de Sln(:|, qui élait alors cliei le ministre d'Anglelerre, « exprimf son élonnement • et ses regrets t la lecture des articles du traité. Elle s'élonoc que l'Angleterre • rende tout > & uds puissance • qu'elle a constanimcDl battue sur mer >.

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lus-eônsulte proroge pour dix ans les pouvoirs de Bonaparte. ■ Voici un deuxième pas fait vers la royauté, s'écria-trelle. Je crains que cet homme ne soit comme les dieux d'Homère, qu'au troisième il n'atteigne l'Olympe. » Le plébiscite du 14 thennidor (2 août 1802) le proclame Consul à vie. nésormois, ce n'est plus seulement des Conseils, c'est de la nation elle-même, que Bonaparte tient son autorité suprême. Deux jours après, le sénatus-consulte du 16 thermidor (i août) modifie la constitution de l'an VIII, augmente les pouvoirs du Premier Consul. Le deuxième et le troisième Consuls seront nommés par le Sénat sur la présentation du premier; le Premier Consul peut aussi présenter un citoyen, qui lui succédera après sa mort; le Sénat se borne à ratifier le choix. En somme, c'était le principe de l'hérédité introduit implicitement dans la constitution; car il était bien évident que le Premier Consul pourrait présenter ses descendants directs, ou, à leur défaut, ses parents les plus proches. Il tenait, en outre, dans sa main tous les collèges électoraux par le droit qu'il avait de nommer les présidents des assemblées de canton et des collèges d'arrondissement et de dépa> temeat, d'ajouter des membres à ces mêmes collèges. Le Sénat était lui-même entre les mains du Premier Consul; on avait décidé de le porter immédiatement de soixante membres à quatre-vingts ; et le Premier Consul recevait le pouvoir de nommer directement des sénateurs jusqu'au nombre de quarante. Comme le Sénat choisissait entre les candidats, présentés par les collèges électoraux, les membres ,du Tribunat, du Corps législatif et du Sénat lui-même, qu'il avait le droit de dissoudre les deux autres assemblées, celui de casser les jugements des tribunaux qui Seraient attentatoires à la sûreté de l'État, il en résultait que le Premier Consul exerçait, en réalité, à

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lui seul tous les pouvoirs dans la Dation. Jamais plus formidable iostrument de despotisme n'avait été forgé, au service d'un plus grand génie, d'une plus âpre ambition.

Toujours infatigable, Mme de Staël essaye d'arrèlerla marcbc de son triompliant adversaire. Quelque opinion que l'on ait sur cette femme, on ne peut s'empêcher d'admirer sa ténacité, son énergie : elle n'a à aucun degré l'indécision rusée d'un Bcrnadotte, lu faiblesse lourde et lente d'un Moreau.

En juillet i SQ2 (1), l'attention publique est attirée par une brochure non signée, intitulée : Vrai sens dit votenational sur le Consulat à vie. Ëlte avait pour auteur un ancien député aux Cinq-Cents, proscrit au Dîx-huil Fructidor, ami et confident de Mme de Stai'l. Ayant échappé à la déportation, grâce au zèle de son ami Gérando, Cam ille J ordan était rentré en France après le Dix-huit Brumaire, en février !8(IIJ. Il avait été à Saint-Ouen l'hôte de Mme de Stael. Celle-ci, avec son impétuosité ordinaire, s'était éprise de cette nature généreuse et candide, qui la reposait de la sécheresse et de l'incorrigible scepticisme de Constant. Celiii-ci était fort déconcerté par son aventure du Tribunat; il se plaignait que son cœur fût « vide », son imagination « décolorée ». Il avait espéré jouer un grand rôle politique, et il avait été déçu- Son élimination du Tribunat avait achevé de l'abattre. Enfin l'irritation du Premier Consul l'obligeait à garder une prudente attitude. C'est alors que Mme de Staël se retourne vers Camille Jordan et lui offre le rôle de nouveau Gracchus, devenu disponilile. Elle l'invite à écrire dès I80i s quelque bon

{Il • Camilla Jordan a fait imprimer uno brocliuro inlilulée : Sent du vote nalioiial lar la t/Htilinii itu Coniiilat à tir, dans laquelle, tout en Taisanl Téioge du Premier Consul, il ose lui diro dos vérilës. > Rehacle, ltrlali0H$ tecrita dts 0301!$ dt Loai* XVIII, p. 63, 19 juillet ISOS.

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ouvrage a, qui lui marque sa place dans l'opinion publique. Camille Jordan allcndil jusqu'en iK(l2; l'occa-' sion, alors, lui parut propice. Nul doute qu'il ne se soit cnteadu avec Mme do Staël, et que dans la pensée de celle-ci il n'ait servi d'éclaireur et d' avant-garde à l'ouvrage de Necker : il devait reconnaiire le terrain, stimuler l'opinion publique.

En premier lieu, — il faut l'avouer, — Camille Jordan brûlait du désir de reprendre son rang, de se faire counattre. Il est vrai qu'il ne signait pas son manifeste. Mais on sait que l'anonymat est parfois un excelleot moyen de conquérir la notoriété; et, dans l'espèce, lo ■ citoyen *** a ne paraissait pas fort désireux do rester longtemps sous le voile; il déclarait, dans sa préface, qu'il était prêt à répondre de ses opinions à l'autorité, si celleci désirait l'interroger. Son parent, M. Ducliesnc, qui avait porté son manuscrit à l'imprimerie, ayant été un instant arrêté, Jordan accourut pour prendre sa place. Malheureusement pour lui, on le dédaigna; le Premier Consul 80 souciait peu de donner un trop grand retentissement au manifeste du citoyen ***, et Camille Jordan eut le regret de rester libre.

En deuxième lieu, Jordan avait été guidé par une pensée politique, qui est tout à son honneur : il avait cru, avec Mme de Staël, qu'on ne pouvait laisser passer celte grande manifestation nationale sur le Consulat à vie sans ca préciser le sens véritable. Il rendait justice au génie de Bonaparte, mais en même temps il réclamait pour la liberté les garanties nécessaires. Le Premier Consul avait « bien mérite de son pays..., commencé la justice i; l'auteur déclarait qu'il avait voté lui-même pour le Consulat à vie ; mais il expliquait que sou vote et celui de tous les bons citoyens n'était pas en faveur d'un pouvoir

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despotique, mais d'une magistrature qui s'imposât à elle même > une limite heureuse >>. C'était l'idée même qu'exprimaïL Mme de Stai^l dans la lettre qu'elle écrivait h Joseph Bonaparte, à la fin de l'annôe 1801. Tout un peuple « dépendait du fil fragile d'une vie a; un seul homme pouvait-il tout prévoir, tout ordonner, tout administrer? Quel génie assez vaste pour suffire à une pareille tâche? Et, en supposant que cela fût possihie, n'était-ce pas tarir dans la nation la source de toute volonté, de toute énergie? Réfutant avec éloquence la thèse de ceux qui prétendaient que la liberté ne pouvait exister en France, l'auteur montrait que tous les citoyens lui avaient élevé dans leurs cœurs des autels : savants, artistes, jeunes gens des écoles, l'armée répuhlicaine, le peuple des villes et le peuple des campagnes, tous respiraient Tardent amour de la liberté. Ils n'accordaient au Premier Consul leurs suffrages que parce qu'ils voyaient en lui le génie qui assurait les conquêtes de la Révolution et faisait succéder à l'arbitraire le règne de la justice. Quelle était la cause de ces incessantes conspiratious, sinon l'iiorreur du despotisme? Que fallait-il pour rassurer les esprits : la liberté de la presse, les tribunaux seuls juges des délits et des crimes, point de répression arbitraire, une représentation complète de l'opinion publique au Tribunal et au Corps législatif, la « prééminence du pouvoir civil sur le pouvoir militaire », la surveillance des prêtres, qui voudraient faire du Concordat un s pacte honteux de superstition et de despotisme », point d'hérédité pour la première magistrature de la République. Enfin Jordan célébrait, en terminant, l'admirable liberté anglaise, chère aux constituants de 1785, à Mme de Staël et à M. Necker. Le Premier Consul ne pouvait s'y tromper : c'étaient les idées de Mme de Staël, de Benjamin Constant, de ce parti

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qu'il détestait, qu'il trouvait sans cesse sur sa route. Il avait brisé l'opposition du Tribunal, dispersé ses membres; mais l'àme nvait toujours : et cette àme sans cesse agissante, électrisant de son éoer^io les indécis et les faibles, c'était Mme de Sta'él. Il lie doutait pas qu'elle n'eût iuspiré la brochure de Jordan, de « son cher Camille ■. A cette époque, elle en était enthousiasmée ; elle en faisait des ■ extraits » pour les journaux allemands; elle écrivait à l'auteur qu'il n'y avait pas à Coppet un être pensant ■ qui ne l'ait lu sans en être enchanté ». Gela avait été a au fond de son àme s. Dans son exaltalion, elle voulait envoyer k h Camille » une bague de ses cheveux, qui avait appartenu au « pauvre M. de Staël n. Qui se fût attendu à voir le défunt en cette affaire? Fort heureusement, Hme de Staël se rappelait à temps que Jordan était fort engoué de la blonde chevelure de Mme de Kriidener, et renonçait, provisoirement, à l'envoi de ses cheveux noirs (1).

Cependant, à Paris, on lisait l'ouvrage « subrepticement (2) n ; cela paraissait l'indice d'une « époque nouvelle dans l'opinion ■>. La première édition avait été saisie avant qu'un seul exemplaire fût vendu. Mais on avait réimprimé la brochure, qui se distribuait secrètement (3). On assurait'que si Bonaparte était mécontent, c'était surtout parce que l'ouvrage renfermait des vérités m qu'il n'était pas temps de dire » .

Si c'était là le grief du Premier Consul contre Jordan, quelle ne fut pas son irritation quand, un mois plus tard, parut l'ouvrage de Necker intitulé : Dernières Vues

(1) SiENTE-BBnvT, Nouveaux Lundii, t. XH, art. Camille Jordan , lettre de Hme de SUel, 1802, sans doute du mois d'août. (I) B. Coaatant&Fauriel.IS messidor (15 juillet ISOi). (3) Btlation* lecrètet ia agenU de Louit S Y III, ebap. iv.

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de politique et de ptiances! On sait que Necker tenait son livre en réserve depuis la lin de l'année 1801. S'il ne l'avait pas publié plus tôt, c'était pour permettre à sa fille de passer en paix l'hiver ot le printemps à Paris Mais, maintenant qu'elle était en sûreté à Coppet, il crut saisir l'occasion favorable. Peut-être ne s'y fût-il paa décidé par lui-même; mais Mme de Staël veillait : clie parla, et son père se laissa persuader. C'était un très honnête homme que M. Necker, d'idées un peu étroites, beaucoup trop encensé dans sa propre famille, par sa fille surtout, qui avait pour lui un culte exalté, presque maladif. Il s'était fait dans sa retraite, comme dit Mme de Staël, une « magistrature de vérité », et il l'exerçait en conscience. L'amour-propre et sa fille aidant, il crut sinci:'rement qu'il appartenait à l'ancien ministre de Louis XVI, dl'un des auteurs de la Révolution, d'élever la voix, d'éclairer la France sur ses destinées. Il n'était pas éloigné de croire que le Premier Consul se déciderait enfin à rendre hommage à M. Necker. Sa fille l'encourageait dans cette pensée; elle ne pouvait se consoler de voir ce père adoré éloigné des affaires publiques, et ellemême privée de ce qu'elle considérait comme sa part légitime d'influence. Telles sont les raisons qui décidèrent Mme de Stat'l et M. Necker à publier les Dernières Vues; jamais erreur ne fut plus complète et n'eut pour Mme do Staël do plus funestes conséquences.

Donc, dans la première (luinzainc d'août 1802(1), parurent les Dernières Vues de foUtique et de finances, « offertes à la nation française par M. Necker. » Il y eut un vif

H) Retalinas sfo-iln des ogtiiH loyntisUs, S7 août 180Î. ■ M. Seclier ient de publier ses Uemièrts Vutt. • Lettre de Necker t Lebrun pour aire liommagc de son livri^ à Bonapule, 10 aoùl. (Archirca de Coppet.) - Lettre de Lebrao à Necker du S8 (herroidor. (Arcliives de Coppet. i

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mouvement de curiosité dans le public (i). Que disait donc ce revenant des premières années de la Révolulioii au peuple frui^ais? 11 commençait, comme Jordan, par ]'hommag;e ordinaire et, pour ainsi dire, le « Discours au Roy », à Bonaptu'le. * Je crois, écrivait-il, avec l'Europe, qu'après tant d'erreurs, après tant de fautes, l'inslilution d'une dictature et le choix du dictateur ont préservé la France de nombreux malheurs, lui ont valu do plus une paix glorieuse et le calme intérieur dont elle jouit. » Et il appelait Bonaparte « l'homvie nécessaire ». Après ce préambule, qui irrita le Premier Consul par sa maladresse, Neckér critiquait la constitution de l'an VIII en termes sévères, montrait qu'elle n'était qu'une pierre d'attente pour la tyrannie. Le Corps législatif, dépouillé de toutes ses prérogatives, réduit au silence, lui semblait indigne d'une Ré[iublique Hbrc. Le silence des législateurs, « leur absolu silence, quoique ordonné par la constitution, annonce plus que tout autre signe la présence d'un maître. » « Le Premier Consul est tout, absolument tout. » Il signalait, comme Mme de SlaJkl dans le livre De la liltérature, les progrès de l'autorité militaire, peu compatibles n avec les lumières de notre siècle u, et qui <■ nous rengageait sans cesse sous le despotisme u. It dénonçait la transformation, qui était en train de s'accomplir; il refusait le nom de république à un gouvernement où le peuple serait tenu à l'écart des affaires, n La bonne foi, — écrivait-il, — la bonne foi exigerait qu'on cessât de donner le nom de république à une forme de gouvernement où le peuple ne serait rien, rien du moins que par fiction (2). » 11 ne cachait pas ses sympathies pour une

(1) < Le lirrs de H. Necker fait une aiiez grande stittation. > Relalion» ittrétei, septembre, (i) Section promièro.

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monarchie héréditaire et tempérée; mais il déclarait que n Bonaparte lui-même, avec son talent, avec son génie, avec toute sa puissance », serait incapable de l'établir en France. Il agitait lourdement la question de savoir si, dans une telle hypothèse, le Premier Consul appellerait au trflne « une ancienne maison régnante a, ou « sa propre famille (1) n; il niait la possibiHté pour Bonaparte de « fonder une nouvelle dynastie » , de rendre « sa couronne transmissible, son rang héréditaire ». Il lui faudrait, pour y réussir, créer des pairs, une noblesse nouvelle; mais il se rencontrerait alors des « oppositions » et des « résistances " . Songerait-il à s'appuyer sur « la force miUtaire s, sur les « prétoriens b^ « Dieu garde la France, s'écriait M. Necker, d'une semblable destinéel » Il ne restait donc plus que l'hypothèse d'un gouvernement républicain. Voilà ce que H. Necker proposait à Bonaparte. Il consentait bien à ce qu'en commençant le Premier Consul fût à lui seul le pouvoir exécutif, n aussi longtemps qu'il le croirait convenable (2); » il désirait qu'après avoir étabh le gouvernement collectif désigné par la constitution, il conservât encore « l'autorité nécessaire »; mais cnfm il comptait sur lui pour être le « gardien de la constitution », une « constitution d'un beau genre, une constitution parfaite pour l'ordre, et bonne aussi pour la hberté « (3).

Quel effet produisit l'ouvrage de Necker sur l'opinion, sur le Premier Consul?

Il y eut une minute d'étonnementjd'ébahissement même à l'apparition de cette brochure. Aussi, la naïveté de Necker était par trop prodigieuse : il voulait, une fois

(t) Section sixième.

(i) Ibid.

(3) SeclioD première.

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(le plus, « constituer » la France ! Quoi ! Encore une constitution, après l'effrayante consommation qu'on en avait faite, lorsque le pays, fatigué, aspirait au repos t a Je vous croyais dégoûté des constitutions, lui écrivait ironiquement Lebrun, à qui il avait envoyé son livre; — la votre nouirSTi?» après des événements que nous n'avoue pas pu prévoir (1), u ~ « II est bizarre, écrivai t Rœderer , de vouloir faire une constitution, lorsqu'il devient d'heure en heure plus évident que les constitutions se font ellesmêmes et ne sont pas faites. Autant il est piquant de parler de la chose dont tout le monde ne parle point encore, autant il est fastidieux de parler longuement avec apprêt, avec étalage, de la chose dont on ne veut plus parler, a On ne pouvait mieux dire. L'honnôte Necker retardait; il ne s'était pas aperçu de la marche des événements, des modiiications de l'esprit puhlic. Il apparut comme une sorte de revenant d'un" autre âge; on rit beaucoup de sa candeur; on plaisanta sa République « gouvernée par sept directeurs (2) »; on tourna en dérision le titre de l'ouvrage, n Le défaut des Dernières Vues de M. Necker, c'est qu'on n'y trouve pas de Mjes (3). » Justement, M. de Galonné venait aussi de publier de Nouvelles Vues sur les finances. On s'amusa de la coïncidence; on prétenditque les deux auteurs avaient donné l'ordre à leurs Ubraires de leur renvoyer les volumes invendus, mais qu'une erreur de roulage avait fait parvenir à M. de Galonné le ballot destiné àM. Necker, et àM. Necker celui doM, de Galonne(i). D'autres rappelèrent durement à l'ancien ministre de Louis XVI le

(1) Lebrun & Necker, 28 thermidor an X (IS août ISOi). (!) Relatiom du agents dt Loai» XYIll, chap. v. (3) Ibid.

li) loumal de ParU, ^ fructidor an X.

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H souvenir de son adminîsli'ation ■, les h vues funestes » t(u'il avait suggérées à l'infortuné monarque (I). Le Mercure de France, dans un article de Fiévée, évidemment inspiré par le Premier Consul, prit à partie M. Neckcr avoc une extrême violence, dénonça sa H vanité », son *i ignorance des hommes (2) », son incapacité politique, son anglomanie (3), son insensibilité même. « Heureux homme, qui a pu contribuer puissamment à tant de malheurs sans en ressentir aucun; heureux homme, qui n'a jamais versé de larmes que la ptunie à la maini » Cet article haineux exprimait à merveille ce que tant de Français reprochaient à M. Necker. Qu'avail-il souffert des maux de la Révolution, qu'il avait déchaînée ! Quand la guillotine faisait tomber les têtes, quand l'émigration jetait hors des frontières la noblesse fidèle au roi, exposée à la misère, à toutes les douleurs de lexil, il avait vécu tranquille dans son château, au bord de son beau lac. Que voulait donc cet étranger, avec son rêve chimérique de liberté? On lui signifiait brulalcmenl qu'on en avait assez de ces expériences, n Nous sonunes pai^ tisans du gouvernement d'un seul, parce que nous n'avons connu toute l'horreur du despotisme que sous le gouvernement de plusieurs. »

Il est impossible de ne pas reconnaître, dans cette charge furieuse, l'inspiration du Premier Consul. Pourquoi donc était-il irrité contre M. Necker?

D'abord Necker proposait à la France le choix entre plusieurs gouvernements, alors que Bonaparte avait l'in-

il)Ju>i)'ri(iI des Ilébali, 11 frudiJor (i9noùt).

iî) Mercur/ ât Fraiicr, art. signi P., !0 fruclidor an X. • Los jouroalietca. dit Mme de SIai.'l, reçurent l'ardre d'attaquar l'ouvrage avou lo plu.? grsQd ncliaroemcat. > {CanUiUi-aiioi". t. Il, IV° partie, diop. vu.;

|3| Celte anglomanie était plîiisamnient rèsumt^e daaa cette farroiile : g prcoei l'Anglfterre, transportez -la en Fraace, et vous auroi une luonarcliic tsnipéréo sous un climal lempjrè. •

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tenlion bien aprètée de n'en souffrir d'autre que le sien propre. « Un homme <}ui- propose liois gouvernements à la France, depuis que je suis à la tète de l'État (I) !» Et : « Que dites-vous do M. Necker? Il ne veut que sept directeurs (2) 1 » Six ans plus tard, il s'écriait encore avec violence devant Auguste de St aël, le petit-fils de Necker : • A soixante ans (3), vouloir renverser ma constitution! Faire des plans de constitution! h

Mais ce n'ctait pas là encore le grief le plus sérieux du Premier Consul; il savait bien que les constitutions de Necker tomberaient sous le ridicule. Ce qui était infiniment plus grave, en ce mois d'août 1802, après la conspiration militaire dont Bernadette avait été le chef, alors que le parti républicain, encore puissant, s'alarmait des progrès de la IjTannie, c'était que Necker dénonçait avec lourdeur les projets du Premier Consul. « Je trouve dans votre ouvrage, lui écrivait sèchement Lchrun, des anticipations ^ue nous ne connaissons point ici (4). » On ne les connaissait que trop ; mais on les murmurait tout bas, avec mystère, en se gardant des oreilles indiscrètes. Les plus clairvoyants s'apercevaient qu'on marctiait au rélabUsscment de la monarchie, mais d'une monarchie nouvelle, appuyée sur une noblesse nouvelle, sortie des guerres de la Répubhque. Mais Bonaparte agissait avec prudence, évitait de froisser ouvertement l'esprit républicain; il n'était pas temps encore. Comme l'a fort bien dit Mme de StaiSl, il « ne voulait pas qu'on annonçât son dessein avant qu'il fût accompli ». Or, Necker l'annonçait très haut, avec fracas : il produisait l'effet d'un intrus qui

(l)RceDi;nEii,Cft:iiiir<i, t. V, p. 104 (2a août ISDÎ).

(2) Rrlaliotis det agenlt de Louù XVIII, ch&p v.

(3) Necker avait alors loixaiite-dix ans, AUnt où en 173!.

(i) Lebrun A Necker (archiros do Copiiei). ii Llicriuidor an X.

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parle bruyamment dans un lieu où tout le momie s'exprime à voix basso, par respect pour une auguste présence. C'est bien inutilement qu'il avait essayé de la flatterie, dans l'espoir de faire passer ses hardiesses; il n'avait réussi qu'à exaspérer Bonaparte. Il l'avait appelé « l'homme nécessaire ». « L'homme nécessaire! Kt d'après son ouvrage, la première chose à faire élail de lui couper le cou, a cet homme nécessaire ! » Necker était M un fou, un vieu.\ maniaque, un vieil entêté, qui rabâchait sur le gouvernomcnt dos États (1) ». Il était cause de la Révolution, il avait fait guillotiner Louis Xyi . Mais le Premier Consul tenait h sa tête et n'était pas d'humeur Ji l'abandonner aux caprices de l'idéologie.

Enfln, si Necker avait pu croire un instant que Bonaparte s'abuserait sur la véritable inspiratrice de l'ouvrage, il s'était fait une étrange illusion. Tout le monde avait deviné, derrière M. Necker, Mme de Staël, u II ne manquait à cet écrit, disait-on, que sa signature (2), » En vain Mme de Staël protestait : a Comme si l'on pouvait conduire la plume d'un homme qui pense de si haut! » Elle avait eu la première pensée de l'ouvrage, elle avait excité son père à l'écrire. Le Premier Consul ne s'y trompait pas : c'était elle, disait-il, qui avait fait à Necker a tous ces faux rapports sur l'État de France ». Elle s'était figuré naïvement que la personnalité de M. Necker suffirait à l'abriter de la vengeance du Premier Consul.

Il) Tous ces détails sont tirés de la prérace des Œuvres du baron Auguste de Staël, secood fils de Mme de Staft, qui couUent le r^it qu'il a fait do son eairsvuo avec Napoléon, i Chambéry on IS18. Voir aussi Barm : let iVarlijri île la libre penséf. Barni, qui fut professeur d'histoire à l'Académie de Gouève. a coudu ud texte difUront de celui qui est publia dans la [irtface des (IF.iiirei du baroD de SlaËl, sana doute le récit authentique et non expurge de l'entrevue,

lî) Lachetelle, Tesliimetit philoiophique tl lillirairi. t. 1), p. 74 et

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Elle écrivait à Jordan qu'elle trouverait <■ fort injuste » qu'on eât de l'humeur contre elle; et avec celle irréflexion qui la caractérise, quand elle se croil loin du péril, elle ajoutait : « Je la braverai, celle humeur (!}! » En somme, explique qui voudra cette conlraïUclion : elle n'était pas très fâchée que Bonaparte l'eût devinée; elle jouissait de 6on irritation, elle tremblait ti l'idée de sa vengeance. Elle disait ft Lacretelle : n ti me craint. C'est là ma jouissance, mon orgueil, et c'est là ma terreur. Il faut que je vous l'avoue, je me précipite au-devant d'une proscription, et je suis mal préparée à supporter les ennuis mêmes d'un long exil; mon courage fléchit et non ma volonté. Je souffre et ne veux point d'un remède qui m'avilirait. J'ai les peurs d'une femme, sans (ju'elles puissent faire de moi une hypocrite ou une esclave (2). »

M. Necker avait cru fort habile d'écrire au second consul Lebrun (3), avec qui il avait dos relations d'amitié, pour le prier de faire hommage de son livre à Bonaparte. Lebrun fut chargé de rédiger pour M, Necker une lettre de « beau style (4) n. Le choix de ce correspondant ne manquait pas de piquant : l'ancien censeur royal, l'ancien inspecteur des domaines de la couronne, le favori du chancelie r Maupeou, le député à la Constituante, se faisant, auprès de l'ancien ministre de Louis XVI, l'interprète des volontés de Bonaparte. Il sut mêler dans son style ■ toute l'arrogance des préjugés anciens m à la h rude âprelé du nouveau despotisme m, rappela à Necker les erreurs de son ministère, finit par lui conseiller de ne plus se mêler de politique et de s'en remettre âu Premier Consul, « seul

il] Siintb-Bbiti-e, .Vout-rauxl'indio, (. XII, art. /«crfnN; lettre de Mme do Sta^l à Jordan, G septembre imi {i] Lachetbllb, t. II, p. 77.

(3) Lettre du 10 août 1G03. (Archives de Coppet.) (i) Voir le Mémorial «t les Comidéralioni, t. II, IV* partie, cb. vir.

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capable de bien gouverner Ja France. » Il terminait par quelques insinuations piquantes à l'cgard <Je Mme de Slai'l, mais sans qu'il y eût rien de « prononcé contre son retour (I) ».

Mais, en réalité, la résolution de Bonaparte était prise. La lettre suivante, qu'en réponse aux instances de Nccker Lebrun lui écrivait le 16 germinal an XI (5 avril 1803), ne laisse aucun doute sur le ressentiment qu'il nourrissait contre Mme de Staël et ses intentions à son égard :

« J'ai reçu, monsieur, votre lettre, et je l'ai portée à sa véritable adresse.. . Le Premier Consul est arrivé au gouvernement avec une opinion prononcée pour vous : je lui ai cru quelquefois l'intention de vous consulter, et jusqu'à vos Dernières Vues il ne parlait de vous qu'avec une estime dont vous auriez été flatté. Mais ce dernier ouvrage, lancé tout à coup dans le public, lui a paru inspiré par des motifs qui n'ont certainement pas été les vôtres. Présenter à un peuple fatigué de changement deux nouvelles constitutions à la foisi « Si vous aviez, m'a-l-il dit, des vérités « utiles à révéler, il était dans les convenances que vous M commençassiez par lui, et vous ne de\îez les livrer au « public, si tant est pourtant que vous le dussiez, que « quand l'homme que vous appelez u nécessaire ■ les aurait fl méconnues et repoussées... » Des propos échappés à Mme de Staël, les démarches plus qu'indiscrHes de gens qu'on sait être ses confidents les plus intimes, l'ont convaincu qu'elle avait travaillé votre opinion et iH^M^iMrro(reoMW"flg'e,il pense qu'elle veut du mouvement, dans quelque sens qu'il s'opfere, et

(1) Dix nnniies d'exil. c)iap. i. U y a, coQtradictlon sur es point entr« Il>b CoMsidiralioiis et Dix aiiare'... • Lo Consul naissait en dil'Clar&Qt que moi, lîlle de M. Neckcr, je BiTsii pt^ilcede l'arU, précisément A cause des Derniiyet Vun ite iiuliUqae tl de finances publiées par mon pËro. • Le râcil de Dix annéti... est plus vraiseiublaUc.

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quoiqu'il ne craigne rien des rumeurs de société, ii ne veut pas qu'on le croie assez faible ou assez imprudent pour laisser l'administration en proie aux sarcasmes. Vous voyez qu'avec une pareille opinion, toute tentative est inutile. Je ne sais sile temps pourra ciianger les dispositions, mais je ne peux vous offrir aucune espérance. ConUolcances très polies (1). ■

Cette lettre hautaine et d'une politesse glacée exprimait à merveille la pensée de Bonaparte, m Jamais, s'était-il écrié, la fille de M, Necker ne rentrera à Paris (2j. s C'était, sous une forme plus brutale, ce que disait Lebrun à Necker. En réalité, ce n'était pas Necker que le Premier Consul rendait responsable : il ne l'accusait que de naïveté et de maladresse. La véritable coupable, c'était Mme de Staï^l, et c'est sur elle que retomba sa colère. Elle avait voulu agiter l'opinion, et elle avait compté sur le nom de son père pour faire échec au Premier Consul.

Hélas! le pauvre M. Necker n'eut même pas le bénéfice de son attitude. On ne le lut point (3), 11 continua d'affecter une olympienne sérénité, mais resta au fond de l'âme vaguement inquiet, avec la pensée d'avoir attiré sur SB maison la foudre (i).

Cependant, de toutes les extrémités de la RépubHquc française les adresses de félicitations arrivaient au Premier Consul : 3,568,885 suIVragcs avaient donné à vie ta magistrature suprême à Bonaparte; il avait le droit de choisir ses collègues, de présenter son successeur. L'Em-

<1) Lebrun à Necker. (Arciiives da Coppol. Laltre cotnmunUiuéo par H. leconiU Vajidalj

(3) R'BiiEHBH, Œuvrei, t. V, p. 104.

(3) Mme de BeaainoDt écrivait â JouborL que le nouvel ouvrage du • grand liomme de Docker ■ élait estimô, maia peu lu. — Cf. U conversation de Umc da Staël et de LiacroUtlle rians l'ouvrago déjà cité.

(t) Lacrktkllb, t. 11.

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es MADAME DE STAËL £T NAPOLÉON

|>ire était fait; la nation, fatiguée, se jetait d'un grand élan dans les bras de son sauveur (1 1 . La voix du solitaire de Coppet se perdit dans les acclamations qui saluaient l'aurore d'un nouveau règne.

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