CHAPITRE [X
II eût été fort imprudent de la part de Mme de Staël d'essayer de rentrer à Paris au commencement de l'année 1803 sans avoir obtenu la permission du Premier Consul. Fouché n'était plus alors ministre de la Police, depuis le 15 septembre 1802. Il avait toujours témoigné à Mme de Stai^l beaucoup de bienveillance. Au moment de l'incident du Tribuaat, il lui avait donné les meilleurs conseils; usant de ménagement à l'égard des personnes, répugnant à toute violence 'inutile, il adoucissait par ses foroies insinuantes et polies ce qu'avaient de trop brusque les ordres du Premier Consul. Mais Fouché était parti; ses fonctions avaient été supprimées, le ministère de la Police réusi à celui du Grand Juge
Cependant Necker se désolait de l'exil de sa fille. Il s'accusait, ooD sans raison, d'avoir excité, par son ouvrage, la colère du Premier Consul contre Mme de Stai'l, et il cherchait tous les moyens de lui faciliter le retour à Paris. Il conçut un instant la pensée de se rendre en France, de solliciter une audience de Bonaparte (1). Mme de Staël
(I) Dix annitt d'exil, cliap. x. — Los documeals dont nous nous servons pour raconter les efforts leotés par Kocltef el sa Dlle sonl tirOs des archives de Coppet ol nous ont été obi Igeaui ment G0muiuTit(|ué3 par M. lUbert Vftudli, arec le coDsontemont de M. d'ilausaonvllle.
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accueillît d'abord ce projet avec joie. Le séjour de Coppet lui devenait odieux; elle voulait à tout prix s'évader de sa prison, revoir Paris, s'étourdir du bruit de la grande ville, o Vous ne m'invitez pas beaucoup à revenir, écrivait-elle à Fauriel, mais j'ai un tel dégoût du paya que j'habite, ({ue je ne puis suivre ce conseil, et j'espère une fois, quand nous nous rcverrons, vous expliquer un peu cette disposition (1). » (8 avril.) Elle accepte donc l'oiTrc de son père, ne pouvant se figurer, dît-elle, que h son Age, l'expression si belle de ses regards, tant de noblesse d'àme, de fÎTiesse d'esprit », ne puissent fléchir Bonaparte. Puis, à la réflexion, elle se ravisa et refusa ce sacrifice,
Neckor résolut alors d'écrire. Il existe dans les archives de Coppet une série de brouillons de sa main, qui expriment l'angoisse du son âme. Il écrivait au Premier Consul : a Les obstacles inattendus apportés au retourde ma fille, et dont vous avez jugé à propos de nous faire avertir par la médiation de M. do Montmorency, ont jeté la désolation dans ma famille... » Et ne cessant de s'abuser jusqu'à la fin, il se proposait de faire souvenir Bonaparte qu'il t'avait appelé « riiomme nécessaire » 1 Un autre jour, il rédigeait cette note destinée à sa fille : « Il me vient dans l'idée presque en ce moment que je devrais diviser ma prochaine correspondance en deux temps, annoncer que je suis déterminé à porter à son tribunal direct une cause qui m'est chère, mais que, ne croyant pas pouvoir (mot effacé par une tache : mêler?; des détails individuels au milieu (lu grand intérêt public qui l'occupe, je me borne dans ce moment à constater une vérité qu'il importe h mon âge de ne pas laisser en arrière; et alors, je traiterai seule-
(1) Saime-Beiïe. Porirailt conlemporains, t. IV, p. i07.
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ment l'objet de mon ouvrage et de ta prétendue part. Ton uniforme, simple et ferme. »
n écrivit à Lebrun pour le prier d'intercéder auprès du Premier Consul. La lettre qu'il avait reçue de Lebrun, après la publication des Dernières Vues, aurait dû suffire à lui faire perdre ses illusions ; mais Necker était tenace dans ses espérances. Il écrivit de Qouvcau. Nous connaissons la réponse de Lebrun ; il déclarait « toute tentative inutile ». Necker fut atterré.
Mais rien ne décourage Mme de Staël, son opiniâtreté grandit avec les obstacles ; et c'est une infinie stratégie, un assaut livré chaque semaine, cbaquejour, aux gens en place, à ses amis, pour obtenir son rappel. Elle annonce urbi et orbi son intention bien arrêtée de revenir à Paris au mois de février 1803. Le bruit s'en répand vite. Dès le 9 mars, on annonce a comme très prochaine » (I) son arrivée. Le Premier Consul s'alarme. II avertit Desmarels, chefdelaSOretc générale, d'envoyer a Melun un officier ilc police chargé de faire rétrograder l'ennemi, si d'aventure il se présente aux portes de la ville (2). Le général Moncoy, premier inspecteur général de la gendarmerie, est invile à prévenir l'officier de gendarmerie de Melun de notifier les ordres du gouvernement à Mme de Sta<0, Mais le Premier Consul révoque cet ordre; il ne veut pas de scandale; il confie celte mission à un officier de paix, qui part aussitôt pour Melun. Il devra surveiller l'arrivée de Mme de Staël, que l'on annonce pour le 26 pluviôse, et accompagner cette dame « à la frontière », soit qu'elle veuille retourner en Suisse, soit qu'elle préfère se rendre
(!) Relatiani tecréUt.
(2} ai pltiviûie an XI (10 février 1S03). Correiponilance de j^apoléon. t. VIIL • Au citoyen Régnier. Grand Juge, • — Cf. Archives natioûali-s, I" 6331, et Welschingkh, ta Centare loui U prtmier Empire, documents relaUrs A Hm»de Slaêl.
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dans le pays de son mari. Sans doute prévenue, Mme de Sta&l ne bouge pas, La police ne voil que son intendant, qui déclare que sa maîtresse se trouve fort bien où elle est, et qu'elle n'a nulle intentiou de voyager (I).
Ne pouvant enlever la place d'assaut, Mme de Staël se résigne à mettre le blocus devant le Premier Consul. F^Ue l'entoure d'un véritable cordon de solliciteurs, dans ses intimes, dans sa famille, ju'squo dans son cabinet. Point de trêve qu'il ne capitule. Au premier rang de ses amis se distingue le frère aîné de Bonaparte, Josepb. De tout temps, il a été; il sera l'intermédiaire entre Mme de Staël et Napoléon. Doux et sensible, aimant à obliger, il s'emploie de tout son pouvoir en faveur de l'amie à qui jadis il donnait l'hospitalité à Mortfontaine. Mathieu de Montmorency intrigue de son côté. Benjamin Constant reçoit de Coppet des lettres éplorôes : elle est très malheureuse ; elle ne peut vivre sans lui (2i. Que dirait-elle si elle savait qu'en ce moment même le volage Benjamin songe ù se marier"? Il voudrait une jeune fille gaie, sensible, spirituelle, aimant la relratle, élégante, sage, passionnée, raisonnable et, par-dessus tout cela, « douce, instruite et jolie! » La seule cliose qui arrête Constant, c'est qu'il redoute un terrible éclat de Mme de Staël; et si, d'autre part, Mme de Staël insiste tant pour venir à Paris, c'est qu'elle connaît son Benjamin et qu'elle n'est nullement rassurée de le savoir loin d'elle Mais justement le l'rcmier Consul ne veut pas qu'elle le voie; et s'il déteste tanf Mme de Staël, c'est un peu à cause de cotte « canaille » de Constant (.1).
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Il s'explique iiettemenl un jour avec un des amis de Mme de Staël, a Je ne veux pas qu'elle vienne; qu'elle aille, comme elle en menace, vivre en Angleterre (1). » L'ami insiste. Il représente au Premier Consul l'attachement de Mme de Staël pour la France, le dévouement qu'elle a toujours témoigné à sa patrie adoptive. Bonaparte répond que sa maison est un foyer d'opposition et d'intrigues. « Cependant elle reçoit indistinctement et réunies des personnes de toutes les opinions, do toutes les nuances de chaque opinion, de manière à ne laisser aucun ombrage. » — « Oui, réplique le Premier Consul, mais si elle reçoit souvent ensemble des gens de tous les partis, elle les reçoit aussi successivement et sépun'-s. Les opposants de toutes les classes se succèdent chez elle ; le matin, à midi, le soir, on va l'un après l'autre exhaler son mécontentement, exercer sa censure, et tous ceux qui ont ainsi, les uns pour une cause, les autres pour une autre, blâmé le gouvernement reportent ensuite chacun de leur côté l'idée d'une désapprobation, qui paraît générale et prend le caractère d'une opinion universelle. Je ne veux pas qu'elle vienne (2). »
Trois mois plus tard, l'ami zélé revient à la charge. Bonaparte refuse encore, mais il faiblit, il attendra a l'année prochaine». « Pourquoi viendrait-elle actuellement (3), a remarqué le Premier Consul? Elle est dans l'usage de partir de Paris surtout à celte époque. Le désir de venir a plus le caractère de l'obstination que de la convenance; qu'elle reste où elle est I {[u'elle ne s'obstine pas à faire revenir le gouvernement sur ce qu'elle a
(1) Arnhives de Coppi;t. LcUre non signée d'un ami dr Mme de Staûl.
fi) Lettre du ST vcnUai; (17 mars). Archivus du Copput. Il est quesUon daos cette lettre de cet • excclleal J. B. • (Joseph Bonaparle) et de MatJiieu(M. de MonlniorL'ucy).
(3) La lettre est du T juin.
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voulu. Qu'elle soit tranquille, et l'année prochaine elle reviendra, a « Je crois en elTet,ajouteran)i, que rien alors ne s'opposera à votre arrivée, et qu'avec de la prudence tous les nuages se dissiperont. Votre séjour à dix lieues delà capitale ne rassurerait pas assez, selon lui; peut-èlrc même il alarmerait davantage. Au surplus, c'est moins contre vous ([ue contre votre père et son dernier ouvrage qu'il a éprouvé de l'humeur, n
Ce dernier trait confirme ce que nous savions déjà des griefs du Premier Consul ; il n'avait pu digérer le dernier ouvrage de Necker.
a En somme, concluait le mystérieux correspondant, la situation est moins aniigcante pour vous et vos amis que vous ne le pensiez. Jt 11 l'invitait à préparer son retour pour l'automne, maïs à annoncer sa résolution do ne pas venir en ce moment et de venir dans six mois. « A plus forte raison, en cas de guerre, Londres ne peut devenir la patrie de Mme de Staël, (le la fille de M. Necker; Malouet partage mon opinion (1). » Bref, tout le monde conseille à Mme de Stat-l le calme, la prudence (2) ; il semble que ses affaires s'arrangent. Mais son humeur turbulente va tout compromettre.
Une rupture entre la France et l'Angleterre était imminente. Depuis la fameuse algarade faite par le Premier Consul à lord Withworth, en présence de tout le corps diplomatique, la guerre semblait inévitable. Bonaparle s'y préparait avec ardeur. 11 avait toujours détesté cette insolente nation », qui avait été l'âme de tous les complots contre son pouvoir, contre sa vie, qui avait fait évanouir son rèvc oriental, dont les gazetiers le poursuivaient de leurs pamphlets et de leurs caricatures. Il
(1) Archives de Coppct.
(S) Lettre de CousUot â Rosalie, 23 juillet 1803.
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avait cxi^c du gouvernemenl anglais qu'il fit le procès de Pcltier, l'écrivain royaliste qui, réfugié à Londres, y publiait le Courrier d'Europe, le Courrier de Londres, VAni' bigu, variétés atroces et amusantes, où il traînait sur la claie le Premier Consul el sa famille, PelUer avait été condamne aux frais du procès et à des dommages-intérêts. Immédiatement, on avait ouvert en sa faveur une souscription publique, qui aggravait l'offense faite à Bonaparte. La haine de celui-ci pour l'Angleterre était partagée par tous ses compagnons de gloire, par les généraux comme Lannes, chez qui ce sentiment tournait à la h véritable manie (1) n; par les simples soldats, par cette armée si aguerrie, impatiente de vider une vieille querelle, et dont bientôt le camp de Uoulognc allait offrir l'incomparable spectacle. Mais, en même tem|>s, Bonaparte voyait aussi, dans la guerre contre l'Angleterre, un puissant levier de politique intérieure, une heureuse diversion aux dissensions intestines, un moyen d'endormir les opinions en exaltant les sentiments (2). Le fait est que l'incroyable enthousiasme qui s'empara de la nation à l'annonce de la rupture avec l'Angleterre, l'ardeur fiévreuse avec laquelIeoncoUabora aux préparatifs de la plus gigantesque entreprise, semblaient faire succéder pour la première fois depuis 1792 l'esprit public à l'esprit de parti.
Il entrait donc dans la politique de Bonaparte de montrer à l'Europe la France tout entière ralliée autour de lui dans le duel qu'il engageait avec l'Angleterre. Mais tout aussitôt, par une riposte qu'il fallait prévoir, il fut de bon ton dans l'opposition de railler ses préparatifs. Au premier rang des critiques se distingua naturellement Mme de Staël. Nous connaissions déjà ses sympathies
(I) Duclicsac ii'Abiiintkj, Mtmniret.
(i) Colle expression si caractéristique est de Fiévée.
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pour l'Angleterre. Elle aimait ce pays par tradition d'abord, parce (juo tous les philosophes du di\-huiti(-me siècle avaient afiichi- hruvammcnt leur admiration de la libertt'- anglaise, de la oonstilutioii anglaise, des mœurs de l'Angletene : c'était un mot d'ordre dans le parti philosophique, un signe de ralHement, et Delphine s'y montrait lidèle. Elle aimait aussi l'Angleterre, parce <{ue Ncckcr l'admirait; ce sentiment faisait partie do son culte lilial, de l'adoration qu'elle avait vouée à son pire. KUe aimait l'Angleterre, parce que les Anglais étaient en majorité protestants, qu'elle-même avait été élevée dans cette religion et en portait très fortement l'cmjireinte; et c'était pour elle une façon de prendre sa revanche du Concordat, Elle aimait l'Angleterre, parce qu'elle n'était gênée dans ses svmpathies par aucun senliinent national exclusif, aimant la France sans élre Française, mariée jadis à un Suédois, Genevoise de naissance, c'est-à-dire placée au carrefour des nations, en communication avec tous les peuples, cl pénétrée do l'esprit des littératures du Nord, qui lui semblait devoir renouveler ie fonds épuisé des vieilles races latines. Elle aimait aussi l'Angleterre, parce qu'elle aimait l'aristocratie anglaise, qui lui présentait les modèles les plus complets d'une humanité supérieure, par sa vie large et fastueuse, son goût éclairé des arts, son libéralisme. Elle aimait enlin l'Angleterre, parce qu'elle détestait Bonaparte.
Elle vivait alors, à Genève, « par goflt et par circonstance dans la société des Anglais (l), » quand arriva ta nouvelle de la déclaration de guerre. Ce fut un beau tapage dans le salon de Mme de Staël. Depuis longtemps déjà celle-ci dénonçait la conduite perlide du Premier
(1) Di» aniK'ri d'txil, clinp. \i.
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Consul, qui n'avait signé la paix d'Amiens, disait-elle, que pour mieux préparer la guerre (t). Elle jeta les hauts cris en apprenant l'arrestation des Anglais voyageant en France; c'était une nouvelle «fantaisie du tyran », qui faisait souffrir de a pauvres individus par humeur contre l'invincible nation » à laquelle ils appartenaient (2). Cependant elle dirigeait un feu roulant d'épiprammcs sur la « grande farce de la descente », sur les bateaux plats, sur les péniches, que l'on construisait dans les fort^ts, h sur le bord des grands chemins, » sur les écrileaux qui portaient Route (le Londres, sur les cris de triomphe, sur les pavillons des navires, qui avaient pour devise : a Un bon vent et trois heures (3). » La France retentissait d'héroïques gasconnades. Mais c'était vraiment méconnaître la grandeur d'une telle entreprise que de rabaisser au rang de misérable jonglerie la prodigieuse activité d'un Bonaparte, le dévouement d'un Bruix, la formation de six camps sur toute l'étendue de nos côtes, l'achëvement des porta de Wimereux el d'Ambleteuse, la création improvisée de bassins, de quais, de magasins, d'hdpitaux, la réunion d'un immense matériel de guerre, les continuels exercices des soldats sur terre et sur mer, les opérations d'embarquement et de débarquement des hommes, des chevaux, des canons, tout ce prodigieux effort accompli avec joie et bonne humeur par une armée disciplinée, orgueilleuse de son chef, exaltée par le sentiment national.
Cependant Mme do Stat'd oublie tout, propos piquants, épigrammes : elle veut rentrer en France à tou^ prix
(IjDncliMse s'Abhintés, Jti Salant de Parit. 'Le stton de Mme d 8U#1 Botu le Directoire. • (t) Dix onn^.... chtp. u.
3) Et DOQ Irtitit hiHTft, comme on lit dons Dix anniti...
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Elle ignorait qu'on la surveillait de près à Genève, que toutes ces imprudences étaient rapportées au Premier Consul. On disait qu'elle avait dinc à l'auberge avec un certain M. Christin et plusieurs Anglais. Au cours du repas on avait fort maltraité Bonaparte. L'hOle avait drossé l'oreille, tout dénoncé à la police. M. Christin avait élé arrêté à Genève sous un prétexte quelconque, transféré à Paris, enfermé au Temple (1).
Mais Mme de Stai^.l a pris son parti, elle veut courir la cliance. Elle n'a pas reçu l'assurance formelle qu'elle peut venir à Paris sans danger. Cependant Mathieu de Montmorency écrit à Joseph Bonaparte qu'il va partir pour Paris vers le 20 septembre^ et Mme de Slai'! ajoute en post-scriplum que son retour est proche (2). Que Joseph s'arrange comme il voudra! Elle l'assure qu'elle a perdu le goût des n conversations intempestives », et presque le (aient, tant elle est « triste, ennuyée et stupîde ». Daaa les premiers jours de septembre (3), elle part, elle arrive dans une petite campagne située à dix lieues de Paris, à Mafliers. Elle ne veut que « voir ses amis, quelquefois aller au spectacle et au musée (4) ». On ne saurait imaginer passe-temps plus innocent. Elle écrit au Premier Consul, k son arrivée, pour lui demander l'autorisation de séjourner dans sa retraite. Il semble que la réponse ait été favorable (5). Itonaparte était fort occupé alors par
(1) Rilatiuni lecrilet. p. t2S,
(SI Gunèvp, 19 aoùl isas. Du Casse, MémuiTit â» roi Joteph, t. X. p. fil.
(3) Le rapport do police du iS vendcimiaire an XII (Il octobre) dil que Mmr do Staël i;sl depuis environ un moit  MoÛiers.
(t) Dix anni'ei H'c^il. chap. xi.
(.S) Relatioiu itcrèlti. p. 427. • A iod entrée i Moatmorcnry, cils Scrivit au l'n-mk'r Consul pour Un auloriséu t y rester, el U réponse fut favorable. > — • Je vivais en paix ft Malliera, ëcrîl de S&int-Biice Mme ili- Stai'l au Premier Consul, avec Vamuranee qut vont avitz liieu riiulu me (aire donner qne j'y pourrait rester. .
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les préparatifs de la descente, et il ne tenait pas à agiter les esprits par le scandale d'une arrestation ou d'un exil. Par malheur pour Mme de Staël, de terribles inimitiés se déchat> nèrent et vinrent exciter les soupçons du Premier Consul.
On sait que, parmi les adversaires les plus acharnés de Delphine, tes a cent et quelques femmes-auteurs n.de Paris s'étaient distinguées par une animosïté toute particulière. Sur ce point, les témoignages sont unanimes : le duc de Rovigo dans ses Mémoires, Mme de Sta&l dans Dix années d'exil, Keichardt, signalent cette animositë. Rovigo est très afiirmalif ; il déclare que Mme de Staël fut non pas exilée, mais éloignée, par suite d'une intrigue dans laquelle des rimus la compromettaient. Et il ajoute : » On a dît que c'était l'Empereur qui avait spontanément ordonné son exil; rien n'est plus faux. J'ai su comment elle avait été atteinte, et je puis certifier que ce n'est qu'à force d'obsessions, de rapports fâcheux, qu'il l'arracha à ses goûts pour le monde (!)■ » « Je la plaignais, dit-il encore, d'avoir inspiré de la jalousie à nos beaux esprits. » Le fait est confirmé par Mme de Staël ellemême. «... Une femme comme il y en a tant, cherchant à se faire valoir aux dépens d'une autre femme plus connue qu'elle, ■vînt dire au Premier Consul que les chemins étaient couverts de gens qui allaient me faire visite. » Cette femme, c'était Mme de GenHs.
Rentrée à Paris depuis le Consulat, l'ancienne dame d'honneur de la duchesse de Chartres, qui avait été chargée de l'éducation des enfants d'Orléans, et passait jadis, au dire de La Harpe, « pour la femme de Paris qui avait peut-être le plus d'esprit, » s'était vue avec dépit détrônée dans l'opînion par Mme de Sta'él. Elle avait eu
(1) Roviûo, MiTttoirei, l. V.
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un des salons les plus fréquenli^s de l'ancienne société, avait su attirer chez elles les savants, les artistes, et, du jour oii elle avait été cliai'gée de l'éducation des princes du sang, elle avait rêvé o la possibilité d'une chose extraordinaire et gloiieuse (1) m. La Révolution avait dissipé ce rêve en fumée; et, quand Mme de Genlis rentra en France, il se trouva que la place était prise ; la femme la plus illustre de Paris était alors Mme de Staël. Elle no lui pardonna pas ce qu'elle considérait comme une usurpation. Si encore Mme de Staël se fût contentée du domaine de la politique, Mme de Gentis lui aurait peut-être abandonné cette province ; mais Delphine prétendait aussi envahir le roman, la littérature. Or, l'auteur du Théâtre d'èducatioiiy délaissant la pédagogie, se consacrait à la muse romanesfjueîles Souvenirs de Féline et surtout it/«(/emoiselle de Clermont (1802) avaient eu quelques succès; on disait même que le Premier Consul Usait avec intérêt les productions de Mme de Oenlis : celle-ci rappelle avec orgueil, dans ses Mémoires (2), que la nouvelle do Miideniùixelle de la Vallière lui fit verser des larmes 1 Intrigante et vaniteuse, telle nous apparaît Mme de Genlis. Elle ne pouvait souffrir Mme de Staël, qu'elle était fort en état de desservir auprès de Bonaparte. Fiévée avait jadis reçu quelques services de Mme de Genlis; il parla au Premier Consul de la situation précaire où elle se trouvait à sa rentrée en France. Bonaparte cherchait à rallier autour de lui les noms qui avaient brillé do quelque éclat avant la Révolution. Il envoya à Mme de GenUs M. de Rémusat, [irofet du Palais (3), pour lui demander ce qui pourrait
il) Saintg-Beqve, Cauitriti du lundi, t. III.
(ïl Tome V.
|3)ïlaie [>E Genui, Mémoirti, t. V, p. 134. — Mme de Béhdsat, Mé-
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lui être agréable. Plus fard, devenu empereur, il la fit prier par Lavalette de lui écrire tous les quinze jours sur a la politique, les finances, la littérature, la morale » et, en général, a sur tout ce qui lui passerait par la tête. » Le programme était vaste; mais Mme de Genlis n'était pas femme à reculer devant une tâche qui lui assurait tant d'influence. Comme Fiévée, elle écrivit régulièrement à l'Empereur; celui-ci se moquait de sa pruderie moralîsanle (1) et de ses manies pédagogiques, mais il accueillait ses médisances.
Quand avait paru Delphine, Mme de Genlis avait jeté l'alarme, signalé l'immoralité de l'ouvrage ; elle s'était constituée le défenseur de la vertu, menacée par ."^Ime de Staël. Quand celle-ci osa^venir à Mafliers, elle la dépeignit au Premier Consul comme une intrigante, qui compromettait la sécurité de son gouvernement; tous les chemins, disait-elle, « étaient couverts de gens » qui allaient lui faire visite (2). Les rapports de police confirmaient les renseignements de Mme de Genlis; il ■ venait beaucoup de monde à Mafliers (3) ». Benjamin Constant avait sa maison tout près de celle qu'avait louée Mme de Staël; d'autre part, Mme Récamier avait quitté son château de Clichy pour s'installer à Saint-Brice, non loin de son araie. Il n'en fallait pas davantage pour exciter les soupçons de Bonaparte. Les nombreuses visites que recevait Mme de Staël, le voisinage de Constant et de Mme Récamier, les courses secrètes à Paris, tout cet ensemble de faits, rapportés par les espions de police, démesurément exagérés par la malignité féminine, lui fit
{!)• Quand Mme de Genlis veal dùQnir la vertu, di>ait-il A Ume do B^ueat. elle en parle toujours comme d'une découverte. ■ (i) Dix annéti d'ail, chap. ii, (3) Rapport du 18 vead6miaire (Il octobre 1803).
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croire à uae sorte de coospiralion contre son pouvoir. Il avait alors de graves préoccupatioDS, et, au cas où il tenterait de forcer le passage de la Manche, il ne se souciait pas de laisser près de Paris un foyer d'inlrigues, qui pou< vait lui créer les plus sérieux embarras.
Il fait donc écrire au président de la Haute-Cour qu'il est informé de la présence de Mme de Staï-1 dans les environs do Paris, qu'il faut lui intimer « sans éclat a l'ordre de quitter la France « dans les vingt-quatre heures (1) ». Mme de Staël est prévenue par « un ami (2) » — Joseph Bonaparte ou Regnaull peut-être — qu'un gendarme viendra lui signifier l'ordre de partir. Affolée, elle se réfugie chez Mme de La Tour, • personne vraiment bonne et spirituelle, • à qui elle est recommandée par Regnault de Saint-Jean d'AngéIr(3). Celui-ci, quoiqu'il occupât daos le gouvernement une place importante, avait lui-même offert généreusement un asile à Mme de Staï'l. Elle resta quelque temps chez Mme de La Tour, dévorée de chagrin, se consumant dans les larmes. Le jour, elle se faisait violence pour paraître en société avec un visage calme ; la nuit, elle s'abandonnait à sa douleur. K Seule, avec une femme dévouée depuis plusieurs années à mon service, dit-elle, j'écoutais à la fenêtre si nous n'entendrions point le pas d'un gendarme à cheval. ■ Ce sabot de cheval, resonnant dans le grand silence de la nuit, c'est pour elle comme le symbole d'un exil éternel.
Elle veut gagner du temps. Elle écrit à Lucien, à Joseph Bonaparte; mais le premier est au plus mal avec son frère, à cause de son second mariage (4). Elle écrit
(1) MioT DE Melito, Mi'moiTtt, I. I[, p. 118. (i) Dix oun^i.... chap. xi.
(3) .Mme ti'ABiijtNTËs, Salonl de Paru.
(4( Relationi ttcrilts. 12 novembre.
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à Joseph : « Que je meure ea France, mais près de Paria, à dix lieues, et je le remercierai, je le prierai comme Dieu même (i) I » Bonaparte est incrédule. « Oui, oui, disail-il (2); je la connais : Passato il pericolo, gabbato il santo! n Joseph est admirable de dévouement; il court à Saint-Cloud, voit son terrible cadet, essaye de le fléchir, mais en vain. Il écrit à Mme de Staël ce billet désolé :
• Paris, 15 renâéiiiiiiire on XII.
a Madame, j'ai reçu vos lettres; j'ai été ce matin expressément à Saint-Cloud, j'ai fait tous les efforîs r|ue vous aviez droit d'attendre des sentiments {|ue vous me connaissez, mais je n« crois pas avoir réussi ; le Premier Consul a terminé la conversation en me disant qu'il verrait ce soir le Grand Juge. Agréez, madame, le vif regret que j'éprouve de n'avoir pas mieux répondu à la confiance que vous me témoignez et que je mérite par l'amitié que je vous ai vouée (3).
« Joseph BûSAPAHTE. «
Cependant Mme de Staë! a quitté l'asile que lui offrait Mme de La Tour. Son amie Mme Récamier l'invite à se rendre près d'elle, au château de Saint-Brice, et Mme de Staël accepte. Mais Saint-Brice n'est qu'à deux lieues de Paris; Mme Récamier est elle-même suspecte par sa liaison avec Beruadotte et Moreau; elle est dans une demi-disgrâce. Le choix de cette retraite est peu propre à faire revenir le Premier Consul sur sa décision. Mais Mme de Staël ne réfléchit pas; elle est éperdue, elle sent
(1) Duchesse u'AsBANTiB, Salom di Parit.
(S) A JuDOt.qui l'implorait pour Mme de EUëI.
(3) Archives de Broglie.
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« la griffe « au coeur (1). Ce qu'elle redoute, c'est la Bolitude. Le charmant visage de Mme Récamier, sa voix si douce, son coeur compatissant, la société distinguée qu'elle re<:oit chez elle, calment un instant ses frayeurs. Elle oublie Bonaparte, elle se croît oubliéel El voici que ses pensées reprennent uii autre cours; elle lit le plaidoyer que Mackintosh a prononcé en faveur de Pellier, s'entfiousiasme pour cette haute éloquence, qui dénonce la bassesse de ces jacobins humiliés « sous la verge du Corse B. Cette voix lui parait « descendre du ciel ». I) n'est plus question alors d'adorer Bonaparte « comme Dieu même » !
Cependant, Mme de Staél avait écrit de Saint-Brice au Premier Consul une lettre dont il n'est fait aucune mention dans Dix années d'exil; elle lui avait fait remettre cette lettre par te consul Lebrun (2).
« Je vivais en paix à Mafliers sur l'assurance que vous aviez bien voulu me faire donner que j'y pouvais rester, lorsqu'on est venu me dire que des gendarmes devaient m'y prendre avec mes deux enfants. Citoyen Consul, je ne puis le croire; vous me donneriez ainsi une cruelle illustration, j'aurais une ligne dans votre histoire.
« Vous perceriez le ca-ur de mon respectable père, qui voudrait, j'en suis sûre, malgré son âge, vous demander quel crime j'ai commis, quel crime a commis sa famille pour éprouver un si barbare traitement. Si vous voulez que je quitte la France, faites-moi donner ua passeport pour l'Allemagne et accordez-moi huit jours à Paris, pour avoir de l'argent pour mon voyage et faire voir un
(1) Dix annrtt d'eiit, chap. xi.
(ï) Ce détail nous est donné par les AFialiani iicriiet. — Le teite de la lettre est dans Copptl tt Weimar. de Mme Lenormaot. qni arait eo au poisesBion les papiers de Mme Sëcamier.
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médecin à ma Qlle, âg;ée de si\ ans, que la route a fatiguée.
a Dans aucun pays de la terre, une telle demande ne serait refusée.
a Citoyen Consul, il n'est pas de vous le mouvement qui vous porte à persécuter une femme et deux enfants; il est impossible qu'un Jiéros ne soit pas le protecteur de la faiblesse. Je vous en conjure encore une fois, faites-moi la grâce entière, laissez-moi vivre en paix dans la maison de mon père à Sainl-Ouen; elle est assez près de Paris pour que mon ûls puisse suivre, lorsque le temps en sera venu, les cours de l'École polytechnique, et assez loin pour que je n'y tienne pas de maison.
■ Je m'en irai au printemps, quand la saison rendra le voyage favorable pour mes enfants.
« EnQn, citoj'en Consul, rétiéchissez un moment, avant de causer une grande douleur à une personne sans défense; vous pouvez par un acte de simple justice m'iospirer une feconnaissance plus vraie, plus durable, que beaucoup de faveurs peut-être ne vous vaudront pas (1). I.
Ce n'était plus « huit jours » qu'elle demandait; c'était ta ■ gi'àce entière s , l'autorisation de rester près de Paris . Elle était convaincue, d'ailleurs, que Bonaparte voulait a lui faire peur (2) » , qu'il n'oserait jamais exiler la fille de M. Necker. Ne recevant pas de réponse, elle revient à Mafliers, toute rassurée.
Le samedi 22 vendémiaire (15 octobre), vers quatre heures du soir, elle est à table avec trois de ses amis, quand un homme k cheval, vêtu de gris, s'arrête à la giille et sonne. Mme de Staël tenait à la main a une grappe de
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raisin >, dil Mme d'Abrantès; elle resta immobile, défaillante, les yeux fixéa sur l'apparition, et n'eut que la force de balbutier ces mots : « On vient m' arrêter. » L'homme était en effet un officier de gendarmerie envoyé par le général Moncey, suivant l'ordre qu'il avait reçu le 20 vendémiaire du Premier Consul. Mme de Staël s'avança vers lui ; en traversant le jardin, dit-elle, a le parfum des fleurs et la beauté du soleil me frappèrent, u Elle, si peu sensible au charme de la nature, aspire avec délices le parfum de celte terre de Franco qu'elle va quitter. L'inconnu déclina son nom; il s'appejait Gaudriot, était lieutenant de gendarmerie à Versailles; il montra une lettre, « signée de Bonaparte, » <|ui ordonnait d'éloigner Mme de Staél à quarante lieues de Paris et de la faire partir dans les vingt-quatre heures. Mme de Staël allégua que ce délai, suffisant pour des conscrits, ne pouvait convenir à «ne femme et à des enfants; elle déclara qu'elle avait besoiti de passer trois jours h Paris pour « arrangements nécessaires ». L'officier, qui avait mission de procéder « sans scandale », y consentit. Mais il avait l'ordre de ne la point quitter, et monta en voiture avec elle. On l'avait d'ailleurs choisi avec soin comme «le plus littéraire des gendarmes », et, chemin faisant, il lit compliment à sa prisonnière de ses écrits. « Vous voyez où cela mène, monsieur, d'être une femme d'esprit! » répliqua Mine de Staël.
On s'arrêta quelques instants à Saint-Brice, chez Mme Récamier. Ce que fut l'entrevue, on l'imagine sans peine. Le gendarme était resté dans la voiture. Hors de la vue de son gêoIicr, Mme de Staël laissa couler ses larmes. C'est de ce moment que date l'animosité très vive de Mme Récamier contre Bonaparte. « Dès lors, dit-elle, mes vœux furent contre lui, contre son avènement à l'Empire,
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contre rétablissement d'un pouvoir sans limites (1). » Le général Junot se trouvait à Saint^Brice. C'était un cœur généreux, une âme sensible, le compagnon d'armes, l'ami du Premier Consul. Ils'offrit pour aller demander la grâce de Mme de Staël ; il vola à Saint-Cloud. 11 parla, dit la duchesse d'Abrantès, « comme pour sa propre sœur. » Tout fut inutile. L'insistance de Junot irrita d'autant plus Bonaparte, qu'il voyait dans ces sollicitations la preuve manifeste de l'influence qu'exerçait Mme de Staël, de l'intérêt qui s'attachait à sa personne, a Quel intérêt prcnds-tu donc à cette femme?» s'écria-t-il en frappant du pied avec violence. — « L'intérêt, dit Junot, que je porterai toujours à un être faible, souffrant parle cœur. Et puis, cotte femme serait entbousiastc de vous, mon général, si vous le vouliez. B — e Oui, oui, je la connais; mAÏs passato il pericoio, gabbato il santo... Non, non, entre elle et moi, plus de trêve ni de paix; elle l'a voulu, <]u'ellc en porte la peine I b
Regnault, Fontanes, Lucien Bonaparte, parlèrent à leur tour avec un égal insuccès. A chaque nouvelle tentative, !e Premier Consul se renfermait davimtage. Il sentait bien que s'il cédait Mme de Staël ne lui en saurait aucun gré, et qu'elle aurait vite fait de transformer cette grâce en un triomphe personnel, en un échec infligé à Bonaparte. Mais le plus admirable des amis de Mme de Staël fut Joseph Bonaparte. Il courut à SaintrCloud avec sa femme, Julie, la plus simple, la meilleure personne du monde, » dit Mme de Rémusal, un <■ ange de bonté, > dit Mme d'Abrantès. II pria, supplia. Tout fut inutile. Désolé, il écrivait le soir même, 2'i vendémiaire (16 octobre), à minuit, à Mme de Staël, ce billet qui fait honneur à la délicatesse de ses sentiments :
(t) SoMCenin de uiadamt Sicamitr.
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a Madame, j'ai été tout aujourd'hui à Saiat-Cloud, sans avoir pu rion obtenir; nous sommes arrives jusqu'au pont de ta Révolution, dans rinlenlion de vous faire au moins nos adieux, il y a cinq minutes ; il a paru inconve- Dant à ma femme d'arriver si lard, ayant si peu à dire ; vous auriez pensé que le succès nous amenait dans, un moment aussi peu convenable, et il m'eût été trop pénible d'avoir à vous désabuser; nous rentrons donc chez nous, très peines de notre (voyage?). Demain je viendrai vous dire adieu (1). b
Cependant, comme on le voit par cette lettre, Mme de Staël s'était réfugiée à Paris, dans sa maison de la rue de Lille, n* 540. Elle attendait, anxieuse, le résultat de ces démarches. Elle cherche à s'étourdir; elle veut se donner l'illusion d'être libre encore, d'éblouir, de charmer ceux qui l'entourent. Ses amis venaient dîner avec elle, affectaient la gaieté pour la distraire de ses sombres pensées; etlo plaisir qu'elle goûtait avec eux lui faisait sentir avec plus d'amertume l'horreur d'une séparation prochaine. Un soir, elle se plut à évoquer d'illustres souvenirs, H tout ce qui lui avait donné la pensée que nous étions un grand et beau peuple (2), b vraiment digne de la liberté : elle rappela l'inoubHable spectablc qu'elle avait pu contempler le o mai 1789, quand défilèrent sous ses yeux tes États généraux, ta noblesse Qcre et splendide, te clergé majestueux, le tiers soucieux et sombre ; tous allaient demander à Dieu des lumières pour se guider dans la grande œuvre qu'ils allaient entreprendre. Ces glorieux débuts de la Révolution enthousiasmaient son &me; ils s'associaient au souvenir d'un père vénéré, et elle aimait la France d'avoir aimé son
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père, d'avoir cru eo lui, de l'avoir salué de ses acclamations pleines d'espérances. Ce beau rêve, cette radieuse aurore, s'étaieut-Us donc effacés, évauouis en fumée? Que restait-il de tant de talents, de tant de sacrifices? Ce long effort vers la liberté devait-il aboutir à la tyrannie?
Cependant, comme dans le conte de Barbe-Bleue, ditelle, « moit gendarme revenait chaque matin me presser de partir le lendemain, et chaque fois j'avais la faiblesse de demander encore un jour (1). » Le lendemain de la démarche que Joseph avait faite auprès de son frère, sa femme Julie, toujours bonne et gracieuse, vient ellemême prierMmede Staël de passer ([uelques jours àMortfontaine. La pauvre exilée accepta avec empressement C'étaient quelques jours de gagnés encore; on n'oserait pas venir l'arrêter chez le frère du Premier Consul. Puis, Mortfontainc était un séjour qui parlait à son âme; elle en aimait les beaux jardins, les doux ombrages, plus doux encore en cette fin d'automne. Elle en aimait les hâtes, ce Joseph si plein de noblesse et de grâce, sa femme si dévouée ; elle se rappelait ie printemps de 1801 , ces jours de paix et de bonheur, qu'elle avait passés dans cette charmante retraite. Mais les impressions qu'elle ressentit furent bien différentes ; ces amis de Joseph Bonaparte, ces hauts fonctionnaires qui venaient faire leur cour au frère du Premier Consul, lui rappelèrent cette a autorité ■ qui se déclarait son ennemie, et qu'elle n'avait pu fléchir.
Enfin, il fallut partir. Ce fut le 19 octobre qu'elle quitta Paris (2). Jusqu'au dernier moment, elle avait espéré. Elle s'arrête à deux lieues de Paria, fait tout le
(1) Dix annéa d'exil, chap. ii.
(2) Archives oalionalea, AP^âSSl, • Legânèral Moncey &uGraiidJuge,>
— WBLSCUlNflEk, p. 332.
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lour de la ville, n'osant y rentrer. Elle a prié Joseph d'aller à Saint-Cloud pour savoir de son frère si elle pcul aller en Prusse, si l'ambassadeur de France ne la réclamera pas. La vérité est qu'elle espère contre tout espoir. « Si le Premier Consul allait se raviser! • Elle s'arrête à Bondy {!), dans une auberge, et là, toujours à la fenêtre, le cou tendu vers la roule, elle attend le messager. EnQn la réponse arrive : Joseph l'informe «qu'elle peut aller en Prusse. Il lui dit adieu « d'une manière noble et douce »; il lui envoie des lettres de recommandation pour La Forest, notre envoyé à Berlin, La dernière illusion s'est évanouie. De son côté, Mme Récamier agît par l'entremise de Junot : le Premier Consul permet lo séjour de Dijon. Mais la réponse arrive trop tard; Mme de Staël est déjà partie. Benjamin Constant l'accompagne. A demi pâmée, - fondant en larmes, elle est montée dans sa voiture; elle ne se remet qu'à Chàlons; l'étonnante conversation do Benjamin a fait le miracle de la « soulever », de l'arracUer à sa douleur.
Donc Mme de Staël part pour l'Allemagne. Tout l'excite à entreprendre ce voyage, si gros de conséquences : d'abord la terreur de l'ennui, de la solitude, du tétc-àtête avec la pensée lancinante de l'exil : que ferait-elle dans ce triste Coppet, n pauvre oiseau battu par l'orage? » Puis, la noble curiosité de son esprit, le désir d'étendre son intelligence, de revenir chargée des dépouilles opime». Il y a déjà un an qu'elle caresse ce projet de voyage outre- Rhin; elle a deviné d'instinct ce qu'il y a de profond, de sérieux dans l'âme allemande; l'ouvrage de Vilters sur Kant, sa correspondance avec Villers, Gérando, l'ont affer-
(t| • Je vous ai i'crit un mat en partant de Bondy. Sans Benjamin, j'nurais tuccombé ù l'eicéi de peine que J'ernis U. • (Muie de StS.SI i Géraudo. Metz, 36 octobre 1803.) Cf. Uix an» d'f j-t'I.
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MADAME DE STAËL ET NAPOLÉON lil
mie dans son dessein. Il est loin, le temps où elle écrivait à Meister : « Je crois savoir déjà tout ce qui se dit en allemand et même cinquante ans de ce qui se dira (1). m Elle est persuadée maintenant que l'esprit humain voyage sans cesse d'un pays à l'autre (2), et qu'il est présentement en Allemagne; elle part à sa recherche. Elle espère bien y conquérir la gloire, cette a passion des grandes âmes », la sienne à coup sûr, qui la console tant bien que mal du bonheur qu'elle n'a pas pu, qu'elle n'a pas su rencontrer sur sa route.
Du même coup, elle lient sa vengeance. Elle l'avoue sans détours. * J'avais le désir, dit-elle, de me relever, par la bonne réception qu'on me promettait en Allemagne, do l'outrage que me faisait le Premier Consul, et je voulais opposer l'accueil bienveillant des anciennes dynasties à l'impertinence de celle qui se préparait à subjuguer la France (3). ■ Dès ce moment, eUe se pose résolument aux yeux de l'Europe en adversaire do Bonaparte. La guerre est déclarée. Mme de Staél a juré d'intéresser l'univers entier à sa querelle, et elle tiendra parole. Elle promènera par tous pays sa tristesse d'exilée, elle prêchera la croisade contre la tyrannie, avec un sincère amour de la liberté, mais aussi avec l'ardeur du plus vif ressentiment et un aveuglement qui l'entraîne parfois à l'injustice. Si l'on considère l'étendue de ses relations, sa prodigieuse activité, le nombre incroyable de ses amis, de ses correspondants, depuis les souverains, comme la reine Louise de Prusse, la grande-duchesse de Saxe-Weimar et, plus tard, Bernadotle, l'empereur Alexandre, les
(I) Lettre de Mme de SUel & Mcîsler. 1797, citée par lady Blen.nebhai-
SBTT, t. Il, p SSi.
{t) Lettre & Villeri, 16 novembre ISOt.
(3) Dix ann^i..., chap. tii.
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us MADAME DE STAËL ET NAPOLÉON
diplomates comme Gent2 ou le baron de Stein, jusqu'aux simples gens du monde et aux écrivains, — car elle connut toute l'Europe, — on demeure persuadé qu'elle réalisa contre son ennemi la plus efficace, la plus insaisissable des coalitions.
Il est probable qu'elle ne se rendit pas tout d'abord un compte exact du rôle qu'elle allait jouer dans cette grande partie; ce n'est que peu à peu, grâce à la tyrannie de Napoléon et par la force des choses, qu'elle s'engagea dans cette voie. Elle personnifia la liberté luttant contre le despotisme. D'abord obscure et confuse, cette idée se précise dans son esprit au cours du voyage on Prusse, pendant le procès de Moreau, surtout après l'assassinat du duc d'Enghiea, devant l'horreur que soulève en Allemagne, à Berlin, à la cour de Prusse, un tel attentat. Elle trouvera plus tard son expression parfaite dans ce livre De l'Allemagne, qui est, à le bien prendre, une éloquente protealaliOQ du droit contre la force, l'apologie du peuple vaincu jeté en défi au vainqueur. Déjà cosmopolite par nature, Mme de Staël le deviendra davantage par haine de Napoléon : elle sera le lien qui réunira en un étroit faisceau tant de volontés diverses. Pendant que diplomates et hommes de guerre rassembleront eongi;ès cl armées, elle se donnera comme mission do condenser les forces impondérables qui gouvernent le monde plus sûrement que les épées : l'entiiousiasmc, le sentiment national, l'amour de la liberté.
Telles sont les graves conséquences de cette rupture entre Mme de Staël et Napoléon. Avec un peu plus d'adresse et de patience, le Premier Consul aurait-il pu éditer la guerre ouverte? Stendhal l'affirme; cela est possible; cela n'est pas certain. Entre celui qui voulait être le tout-puissant l^mpcreur et l'impératrice de la pensée,
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l'accord était difficile. Mais ce qui est certain, c'est que, loin d'affaiblir Mme de Staël, l'exil lui donna une nouvelle force. Cet exil « ébranla en France l'opinion publique (i) >; on sut mauvais gré au Premier Consul de renouveler les procédés du Directoire envers une femme illustre. D'autre part, il eut en Europe des conséquences immédiates et lointaines, qui préparèrent le soulèvement des esprits contre Napoléon et contre la France.
(i) MioT Di Melito, t I.