CHAPITRE X
De Chàions, Mme de Staël continue sa route avec Benjamin Constant jusqu'à Metz. Elle voyage avec son fils aine, Auguste, et sa fille Alberline, âgée de cinq ans; son plus jeune fils, Albert, reste en Suisse. Elle arriva à Melz le ^6 octobre au soir. Elle s'y arrêta, attendant des nouvelles de son père. Elle avait l'àme brisée, une » terreur de la vie (1) » qui ne peut se peindre. Elle n'avait pas retrouvé le sommeil; son ima^nation surexcitée lui créait des fantômes; elle voyait la mort menacer son père, ses enfants, ses amis, elle-même. « Quel mal le Premier Consul m'a fait! écrit-elle k son ami Mathieu de Montmorency, Je crois encore, pour l'honneur du cœur humain, que, s'il en avait eu l'idée tout entière, iî aurait reculé devant elle. « Et encore : « J'étais loin de croire que je souiïrirais ce que je souffre; je me serais conduite autrement, si je l'avais jirévu. »
A Metz, elle descend chez le comte Colchen, préfet de la Moselle, qui est « parfait » pour elle et donne des fêtes en son honneur. Ce n'est pas encore le temps oii les préfets tomberont en disgrdce pour lui témoigner trop d'égards. Cependant les fonctionnaires n'imitent
- Ibid. kGénaàa,
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pas^tous lé galanterie du préfet; un président du tribunal criminel, beau-frère de Charles de Villers, croit qu'il ne peut voir Mme de Staël « sans courir le risque d'être destitué (t) ». Plus tard, Mmç de Staél connaîtra mieux toutes les lâchetés humaines; ce n'est qu'un premier symptdme, dont, naïvement, elle s'étonne.
Elle a pensé ne s'arrêter à Metz que six jours (2). Elle y reste près de deux semaines. C'est qu'elle a rencontré à Metz un homme qu'elle désire vivement connaître, Charles de Villers, cet ancien officier émigré dont elle a lu la Philosophie de Kant, parue en 1801, on sait avec quel intérêt. Depuis 1802, Mme de Staël est en correspondance suivie avec Villers; avec Gérando, il l'initie aux mystères de la pensée allemande, il lui ouvre de nouveaux horizons. Dé part et d'autre, on brûle de se rencontrer, de se mieux connaître; Villers a entrepris le voyage de Paris pour voir Mme de Staël (3); mais, à cause de l'exil, l'entrevue aura lieu à Metz. On se rencontre d'abord à la pD-fecture, puis le lendemain à la cathédrale. Villers a • toutes les idées du nord de l'Allemagne dans la tète (4) » , mais il s'agit de les en faire sortir. La chose ne va pas toujours sans vives discussions; on se brouille, quitte à se réconcilier quelques heures après. Mme de Stai-1 était, comme on l'a dit, « plus disposée à comparer les résultais de ses recherches avec ses opinions personnelles qu'à s'identifier avec l'objet de ses études (Sj. » Ce qu'elle ne comprenait pas de prime-saut, elle le déclarait de suite
(1) Mme de Slafl à Mathieu de MoDtmorency.
{8) Mme do Staél & Gérando, iS octobre.
(3) • Ce D'est qu'avec udc peine infiDiâqucJe vous verrai voas ctoigaer davontagD d'une rranliëro que j'ai rrancliio avec tant de joie, il y a qnelqaes Eemaines, dans l'espoir do vous trouver & Pariï. - (Villers k Mme de Staël, 11 novembre 1S03. — Arcltivcs de Broglie.) ' (4) Mme de Staël è. Girando.
(5) Beichardt, Un Hittr tout U Contulal. ]>. 251.
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incompri^hensible. Son tacllrès fin l'avertissait des exagérations de ViUers, enragé germanophile, qui admirait tout de l'Allemagne : la littérature allemande, la liberté allemaade et m^me le code prussien, a le plus humain et le plus républicain de ceux qui existent (1). » Puis Mme de Stacl avait l'amitié fort ombrageuse : elle n'aimait gu^re les amies de ses amie ; et elle était gênée par la présence d'une c grosse Allemande (2) », Mme de Roddc, qui accompagnait ViUers, et dont elle déclarait ne pouvoir percer les charmes. De son. côté. Benjamin lançait l'épigramme, et ne se plaisait ■ que dans la guerre civile (3) u. Mais enlîn, en se brouillant et en se réconciliant, on arriva au terme du séjour à Afetz, et Mme de Staël poursuivit son voyage.
Cependant, elle n'avait pas perdu tout espoir d'être rappelée par le Premier Oonsul. Villers partageait ses illusions, lui écrivait à Francfort de bien réfléchir sur 1» parti ultérieur qu'elle devait prendre, lui conseillait de ne pas s'éloigner de la frontière. De son côté, Mme de Staël écrivait à Chateaubriand, qui l'avait informée de !a mort de Mme de Beaumont, qu' < au printemps » elle serait revenue n à Paris même... ou auprès de Paris, ou k Genève ». Genève n'était là que comme pis aller; elle se ber^-ail toujours de l'espoir qu'on la tolérerait à Paris. Pour surcroît d'infortune, elle tombe malade à Forbach (4) ; elle manque d'être détroussée, assassinée sur la route de Mayence; à Francfort, sa fille Âlbertine est atteinte de la scarlatine. Mme de Staël ne connaît personne dans la ville; elle lit l'allemand, mais ne le parle pas; à peine
(l)VitIer« & Mme de SUël, I" octobre ISOS. (Isler, Britft oh Ch. de Vittm.) (i> Mme 'le Slt^i à Mathit'u île Montmorency. M octobre 1S03. (Kl Mme (le Staël i Villen, cité ptr Blbnnekhissett, t. Il, p. 673. (t) Lettre ilo ViIIlti, 11 novembre 1803. Archives de Bro^ie.
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peut-elle s'entretenir avec le médecin qui soigne l'enfant. Sans les lettres de son père, sans le dévouement de Constant, elle succomberait à la douleur. Cette dernii're et croelle épreuve lui fut peut-être utile, en ce sens que la sollicitude maternelle l'arracha aux sombres pensées de l'exil.
Tout l'attristait, jusqu'à cette terre d'Allemagne, avec ses vastes plaines à perte de vue, ses vieux burgs couronnant la cime des montagnes, ses maisons bâties en terre, ce « je ne sais quoi de triste et de silencieux dans la nature et dans les hommes (1) », qui resserre le cœur, assombrit l'imagination. A Francfort, elle est descendue chez le banquier Moritz Bethmann; ces bons Allemands l'accueillent avec politesse, mais non sans embarras; ils regardent un peu comme une béte curieuse la « philosophe française »; ils la voient partir sans regret. « Elle m'a Jlccablée, comme si j!avais une meule suspendue à mon cou, s écrivait irrévérencieusement à son fils Mme la «.-OQseilIère Gœthe.
Ce fut le 13 décembre 1803, à quatre heures et demie du soir, que Mme de Staôl fit son entrée dans Weimar (â). Elle se proposait d'y rester quinze jours (3); elle n'en partit que dans les premiers jours de mars 1 804. Elle resta donc deux mois et demi dans la cour la plus lettrée de l'Allemagne, dans la société des plus illustres représentants de la pensée allemande, un Goethe, un Wieland, un Schiller, auprès d'un grand seigneur d'esprit cultivé, tout pénétré de ses devoirs envers sa patrie, plein d'admiration aussi, comme Mme de Staél, pour 1'. Angleterre,
(Ij De PAlUmaoHt, t. h
(2) L«tlro de HearieUfl de Kaebel à son frire, Blennedhassett, t. 111, p. 13.
(3} ' Je reste ici jusqu'au premier da l'An, > écrivait-elle K Gtethe, le
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marié fi « la meilleure et la plus noble des femmes (1) », 1b grande-duchesse Louise, dont l'amitié allait être si précieuse à l'exilée. Ce fut là que, suivant sa propre expression, elle a reprit courage (2) ». Elle trouva assez de diversion ù son chagrin » pour ne pas se dévorer ellemême u. Mais, il ne faut pas s'y tromper, la plaie reste ouverte « A force de réflexion, écrit-elle à Gérando, je supporte la vie malgré l'exil; mais j'ai toujours le cœur serré. Je ne sais où est un proverbe dont la simplicité me touche : Dieu mesure le venl à la brebis tondue. J'espère que ce qui est trop dur à supporter n'arrive pas (3). »
Ce n'est pas ici le lieu de raconter le séjour de Mme de Staï'l à Weimar, ni de rechercher le profit qu'elle en retira au point de vue purement littéraire. Mais pour l'objet qui nous intéresse, c'est-à-dire pour l'histoire de son duel avec le Premier Cons.til etl'Ëmpereur, il importe de noter au passage ce que son intelligence, ce que son caracl«Te gagne en sérieux et en profondeur. Elle va se tremper pour la lutte, préparer ses armes : elle reviendra transformée d'une énergie nouvelle.
Qu'est-elle venue faire à Weimar? Deux choses, que Gœthc a fort bien indiquées. Elle veut» apprendre à connaitrc le Weimar moral, social et littéraire », mais elle veut aussi « élre connue, et cherche en conséquence aussi bien h faire valoir ses idées qu'elle paraît désireuse de pénétrer les nOtres u. On ne saurait indiquer plus clairement le double but qu'elle se propose. D'une part, elle veut étendre son intelligence, s'assimiler tout ce qu'elle peut prendre de l'esprit allemand, de la litléra-
(1) Mme du Slui-I au grand-duc de Saxe-Wcim&r. (Copptt it Wei p. 43. )
(3) A Gfrando. gS février ISOi. (Leititi inidiU*. ttc.)
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turc, do la poésie, du tFiédtre de l'Allemagne, mais aussi et surtout de sa philosophie. N'entendez pas seulement par ce mot les livres de ses philosophes, maïs la substance, le sens intime et caché des œuvres d'un Schiller ou ' d'un Gœthe. Avec Schiller, elle est toute pénétrée de cette sincérité de la conscience, de cet amour de la hberté, du respect de la personne morale , qu'elle opposera comme une barrière infranchissable aux entreprises du despotisme. Avec Gœthe, si elle s'irrite parfois de son olympienne sérénité, de ses sarcasmes contre la liberté, de son mépris des hommes, elle admire le calme de cctt*! pensée supérieure, qui plane si haut, dédaigne les mesquines agitations humaines. Elle se refait ainsi une existence morale. EUe rejette définitivement tout ce qu'il y a de frivole, de superficiel et de faux dans la philosophie du dix-huitième siècle ; eïle prend une plus ferme assiette.
Gœthe avait été frappé, en conversant avec elle, de ce qu'elle n'avait aucune idée de ce qu'on nomme le drcoir. Cela est vrai quand elle arrive à Weimar; cela n'est plus aussi vrai quand elle en part et après son voyage d'Allemagne. Jusqu'à ce moment, elle a cru que lo but de l'existence était la recherche du bonheur; mais alors elle commence à comprendre que ce but est plac<'- en dehors de nos aspirations égoïstes et comme au-dessus d'elles. Elle découvre avec Kant la splendeur de la loi morale, qu'elle n'avait fait qu'entrevoir l'année précédente, à travers la prose opaque de Villers. Le jour oii Robinson, ce jeune Anglais de passage à Woinuir, qui lui sert do guide et d'introducteur dans la philosopliic allemande, lui cite la phrase célèbre ; « Il y a deux choses qui remplissent mon esprit d'une admiration croissante : le ciel étoile au-dessus de ma tète et la loi morale dans
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mon c«eur, » elle s'élance de son siège, elle s'écrie : « Âh I comme cela est beau (l)t b Elle errait dans une nuit profonde, quand jaillit la lumière.
En même temps, c'est à Weimar que s'ébauche pour lu première fois dans sou espritl'image idéalisée de cette û pauvre et noble Allemagne », semblable à quelque vierg;e de légende, qu'elle peindra dans son livre comme le symbole vivant de la pensée opprimée par la force. Cette Allemagne, si poétique, si touchante, c'est à Weimar qu'elle l'a entrevue, c'est à AVeimar qu'elle l'a aimée. « Ahî Weimar, Weimar t » s'écrie-t-elle à Berlin, avec un accent de regret et d'amour (â). Berlin, c'est la médiocre copie des mceurs françaises, avec plus de raideur el de gaucherie. Weimar, c'est la « candeur », c'est la « simplicité » des mœurs allemandes, l'accueil gracieux de Charles-Auguste, la noble bonté de la duchesse Louise, la douceur des longues causeries, le soir autour d'une table de thé, chez Goethe ou Schiller. Et de très bonne foi elle se persuade que toute I' .Allemagne ressemble à Weimar, que tous ses souverains et ses grands-ducs sont des princes débonnaires, que tous ses poètes et ses philosophes révent k leurs vers ou à leurs systèmes sans s'inquiéter des affaires d'ici-bas, que tous les Allemands sont rétifs au métier militaire, incapables d'ambition ou de patriotisme. Alors même que l'Allemagne sera déjà en pleine insurrection contre la puissance napoléonienne, clic ignorera l'ardent foyer d'énergie qui couve au plus profond de l'âme allemande, et déplorera d'un accent sincère l'aveugle soumission des Allemands à la force brutale. Désormais cette rêveuse Allemagne aura sa
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place à côté de l'Angfleterre dans le cœur de Mme de Staël; comme l'Angleterre, elle l'aimera de toute la puissauce de la haine qu'elle porte à Napoléon; et cette Ailemagne, c'est Weimar qui en a fîxi- les traits.
Mais aussi, comme te dit Gœthe, Mme de Staël veut «être coDoue ■; elle veut étendre son influence, conquérir la gloire. De son propre aveu, elle est partie pour l'Allemagne avec le désir de « se relever de l'outrage » que lui faisait le Premier Consul. Elle veut que le bruit de ses triomphes parvienne à ses oreilles. Elle voyage en reine de la pensée, et elle exige que quiconque tient une ptume lui présente ses hommages. Goethe est à léna, relevant de maladie, de fort mauvaise humeur, peu soucieux de traverser la moQtagne parmi les neiges. Mme de Staël le relance dans sa retraite, menace de l'enlever de vive force. « Si vous ne revenez pas avec moi lundi, je vous avertis que je serai un peu blessée (1)! » Gœlhe se décide à faire le voyage. Elle impose à tous sa royauté; quelqu'un s'avise de lui dire que peut-être elle ne comprend pas Go-the; ses yeux étinceltent. « Monsieur, je comprends tout ce qui mérite d'être compris; ce que je ne comprends pas n'existe pas. u Schiller s'exprime difGcilement en français, il est au supplice; tant pis ! 11 faut qu'il parle, e J'ai réellement, écrit-il, de rudes heures à passer (2). « Gœthe, Wieland, s'en tirent mieux; mais eux aussi, à la fin, ils se fâchent, ils sont exaspérés de ce sans-géne, de cette façon de se conduire comme chez les « hyperboréens « (3). C'est que Mme de Staël, qui a tant protesté contre le despotisme, le pratique aussi à sa manière; elle n'admet pas qu'on se dt'-
(I) Weim&r.lSdiceoibre.
(1) Schiller & Eûraer, i janvier ISOi.
<3) G<Ktbe 4 ScbiUer. 83 janvier.
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robe. Avec une ténacité toute féminine, elle poursuit ces bons Allemands,, elle les force à s'incliner devant elle, elle les subjugue par le feu de ses regards, l'accent de sa parole. Ils sont furieux, mais ils dissimulent en sa présence; ils comprennent bien, au fond, que, si cette femme cherche la gloire, elle la leur donne aussi; elle va s'emparer de leurs idées, les semer aux quatre coins de l'univers; elle est un écho prodigieux qui agrandit la voix; elle fera franchir à leurs poètes, à leurs philosophes le Rhin et la Manche, répandra « dans rExtrême-Occident (1) » leur vivante influence.
En retour, ils lui donnent la célébrité qu'elle réclame. Les gazettes annoncent solennellement sa présence (2); on accourt voir le « phénomène » ; on ne parle, on n'écrit que d'elle. Toute autre femme serait gênée d'une telle curiosîtéi Mme de Staïd en est ravie; de jour en jour grandit son influence : comme plus tard Corinne, elle s'achemine vers le Capitolc dans l'enivrement d'une pompe triomphale.
C'est là sa revanche contre Napoléon Bonaparte.
Dans les premiers jours du mois de mars, elle arrive (L Berlin (3). Elle est reçue en ambassadrice, en reine, plus qu'en exilée. Le duc et la duchesse de Saxo-Weimar lui ont préparé l'accueil le plus obligeant (4). Elle a déjà rencontré à Weimar la princesse Guillaume de Prusse, Elle est recommandée par Joseph Bonaparte à notre ministre La Foresl. « Votre lettre pour La Forest, lui écrit-elle, a été véritablement l'appui de mon séjour à
ai GfBTHE, ÛEacrtt compléUi, t. XX Vil ; cité par Bi.inkbbuassett, t. lU,