‹ Madame de Staël et Napoléon: Orné d'une héliogravureChapitre 13 sur 51 · m, p. 3S; ibid.. p. il · texte numérisé non relu

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{X) A Gi^rBodo. 20 févri'.T. Elle iLDnoacc qu'elle part pour Berlin • daaa quillro jours •. (Leilra in-'dilei, fie.)

(A) Mme de StBfl & la graude-ducliesBC, Berlin, 13 mftre liûi. (Coppel tt Ifeimor.)

Berlin ; sans elle, je n'aurais pas risqué ce voyage (1). d Di>sle 10 mars, elle est préseolée à la reine-mère, veuvo de Frédéric-Guillaume II ; à la reine Louise, la plus belle princesse du royaume, alors dans tout l'enivrement de . la jeunesse et des plaisirs. Déjà sur le bord Je l'abîme, la monarchie prussienne s'amuse : on donne un grand bal costumé en l'honneur de la reine. Celle-ci dit à Mme de Staël « au milieu de cinq cents. personnes • :.« J'espëre, madame, que vous nous croyez d'assez bon goût pour être flattée de votre arrivée à Berlin; j'étais trfcs impatiente de vous connaître (2). » Mais ce Berlin galant et dameret, ces ballets, ces mascarades, la pantomime ref résentant l'entrée d'Alexandre h. Babylone, ces a cymbales et CCS trompettes u, Kotzebuc, hideux en prêtre de Mercure, une couronne de pavots sur la tête ; cette parodie de Paris et de l'ancienne cour parut d'une insupportable fadeur à Mme de Staël. « Ah! Weimart Weimar! ■

Quelle est alors la disposition des esprits en Allemagne à l'égard du Premier Consul? Quelle influence Mme de Staftl exerce-t^Ue sur la cour do Prusse?

Depuis que la guerre avait recommencé entre la France et l'Angleterre, l'Allemagne était sourdement minée par les intrigues des agents anglais; elle était le point de départ d'une vaste conspiration savamment organisée contre le Premier Consul, une officine d'espionnages, de fausses nouveUes, de complots dirigés contre le gouvernement, contre la vie même de Bonaparte. Tous ces fils aboutissaient à trois centres principaux : la Bavière, le Wurtemberg et la Hesse; à trois agents anglais : Drake, Spencer Smith, Taylor. Drake, en

(I) A Joseph, de Berlin, 17 avril. (Do CAsat, Mémoira du roi Joiepk,

(I) A la graodssluclHwa. 13 mm.

MbïGoO<^le

ISl MADAME DE STAËL ET NAPOLÉON

particulier, dépensait des sommes énormes. Le gouvernement français en avait eu connaissance, lui avait tendu un piège par l'inlermodiaire d'un prétendu couspirateur, le capitaine Rozey, de la garnison de Strasbourg; Drake, pris sur le fait, avait dû quitter Munich. Quelques années plus tard, Mme de Staël écrivait à ce proppls ces étonnantes et naïves paroles : h Un agent déguisé de Bonaparte... alla trouver à Munich un envoyé, M. Drake, qu'il eut aussi l'art de tromper. Un citoyen de la Grande-Bretagne devait être étranger à ce tissa de ruses, composé des fils croisés du jacobinisme et de la tyrannie, n

Ce que Drake faisait à Munich, Spencer Smith, l'émigré d'Entraigues, attaché à la légation russe, le faisaient à Stuttgard ; l'abbé Lamarre complotait à Leipzig au proGt du prétendant. Dans cette même ville venait de [laraitre un libelle intitulé : Xapoléon Bonaparte ou te monde français pendant son Consulat, remp\i des plus noires accusations contre la vie privée et publique du Premier Consul (1). Notre ministre eiuSaxc faisait tous ses efforts pour empêcher que la foire de Leipzig ne le répandit aux quatre coins de l'Europe. Vers la même date (21 ventôse- 12 mars), La Forest signale l'apparition de ce libelle à Berlin (2). Aux libelles s'ajoutent les journaux; le Courrier de Londres se distingue par sa violence, ses calomnies; l'Électeur de Saxe, sur les observations de notre reprt^ sentant de Moustier, l'interdit dans ses Ëtals. A Berlin, La Forest se plaint de ce même Courrier (3). Il remarque qu'il y a une « coïncidence frappante » entre les bruits

(1| Archives des Affaires étrangère». Suxe; dépêche. de M, de La Roohefoui-auld du 4 garmin»! {iS mars) an Xll. — Mme de Staël avait lu 4 Weimar ce pamplilet, qui faisait • une Bensation eitfaordiuaira •. (Bûtligur ft Jvfto de Muller. 8 mars ISDt.)

(i) Archives des Affaires dtraai;èreii. Presse.

(3) Affaires étraugère 3, l'auiiE; liullelin des 8<ia avril ISOi.

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semés à Berlin, les propos qu'on y ticot et les articles de ce journal. Il est évident que cette feuille s'inspire à Berlin du parti opposé à la France. Quelques membres du corps diplomatique reçoivent des bulletins de Paris, qui, déuaturés, sont fondus dans le Correspondant de Hani' bourg, et de là inondent l'Europe. « Tout cela, conclut La Forest, forme un grand ensemble, auqueU'csprit de parti communique un esprit d'ordre et d'unité. »

A Berlin, le parti antifrançais est très actif; il intrigue auprès du roi, use de l'influence de la reine, représente le danger de la puissance française réunie entre les mains d'un homme extraordinaire (1) , insinue que le moment est venu ■ où de légers sacrifices pécuniaires préviendront des maux inévitables » ; une bonne insurrection h. Paris terminerait l'embarras dans lequel on se trouve. Le roi lui-même est inquiet des mouvements des troupeu françaises dans le Hanovre; il cr^nt d'être attaqué à l'improvisle. Il s'alarme des souiïrances du commerce; il invite M, de Lucchesini à réclamer contre l'embargo mis dans les ports de France sur quelques navires prussiens.

Bref, la situation est tendue; on prévoit une rupture.

Sur ces entrefaites, on apprend à Derlin l'exécution du duc d'Ënghien. L'agitation devient extraordinaire; c'est une véritable aubaine pour le parti ennemi de la France, ennemi du Premier Consul. Le parti français est consterné. ■ L'orgueil national allemand est blessé par les formes de l'arrestation du prince (2) ■> en territoire allemand, au mépris du droit des gens. La coterie anglaise exulte. On répand le bruit que la terreur règne en France, que plus de quinze mille personnes ont été arrêtées. On dit qu'il faut que la Russie arme sur-le-champ vingt mille hommes

n) an XII,

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ISe MADAME DE STAËL ET NAPOLÉON

pour défendre l'indépendance de l'empire, que l'einjMireur fasse avancer trente mille hommes sur le Rhin. On prétend que le Premier Consul a une soif ardente du sang des Bourbons, qu'il a envoyé Duroc et Rapp à Vienne pour obtenir l'extradition du duc de Berry , qui serait caché dans l'hôtel du comte de Cohenzl.

A Berhn, la noblesse, la cour, ressentent l'irritation la plus vive ; elles ne pardonnent pas au Premier Consul l'affront fait à une naissance illustre. « La reine et toutes les personnes de la famille royale (1) » sont dans un éfat d'exaspération extrême. Le prince Louis- Ferdinand, qui joint à la tournure d'un héros l'intrépidité d'un grenadier et les connaissances d'un vieux général, en apprenant la fatale nouvelle, court k cheval dès huit heures du matin chez Mme de Stai-l. « II avait singulièrement bonne grâce il cheval, et son émotion ajoutait encore à la noblesse de sa figure (2). » Ses yeux respiraient « la vengeance ou la mort H. Il lui jette brièvement la nouvelle, et quelques instants après lui envoie le Moniteur, qui annonce que le nommé Louis d'Eiighien a été fusillé dans les fossés de Vincennes. « Le nommé Louis de Prusse, écrivait-il, fait demander à Mme deStai-l... » L'insultante formule retentissait comme un soufflet sur la joue de celte fièrc no* blesse.

Quant à Mme de Staël, aucun événement ne servait mieux ses desseins de vengeance contre le Premier Consul. La mort du duc d'Enghien la grandit do cent coudées. Une partie de l'intérêt, de la pitié qu'on portait à cette illustre victime rejaillit sur elle. N'était-elte pas, elle aussi, la victime de Bonaparte? On écouta avidement ses propos sur son persécuteur. Elle avait dit & Weimar

es, PuDESE, La ForpBt, du t au 6 avril.

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MADAME DE STAËL ET NAPOLliOM iSl

que c'était une sorte de Ciiarles-Quint, avec cette différence que Charles-Quint devançait son siècle, tandis que Bonaparte voulait reculer le sien (l) ; elle avait blâmé le Concordat, répudié la « bigoterie » dans laquelle on voulait élever la jeunesse. A Berlin, ce fut bien pis. Elle représenta Bonaparte comme un homme sans vertu, sans foi, comme un tyran et surtout comme un ennemi des femmes, « qui se plaisait à les déshonorer par ses propos, sans faire aucune exception de qualité ni de rang, s Elle fut « subUme » d'indignation. On s'ima* gine aisément l'effet de cette éloquence dans une cour surexcitée, en présence d'une jeune reine qui exerçait le plus grand ascendant sur le faible esprit de son époux. Ce fut à partir de ce moment que la reine Louise conçut contre Bonaparte une animosité qui ne contribua pas peu à jeter la Prusse dans les tragiques événements qui la conduisirent à deux doigts de sa perte.

Mme de Staél triomphait. Elle « jouissait en secret » d'avoir suscité de nouveaux ennemis au Premier Consul. Elle avait jeté dans la balance le poids de sa rancune et de sa haine; elle lui témoignait sa puissance. Lui, cependant, n'ignorait pas la trame ourdie contre lui; il affectait, à tort, de s'en moquer, k Que vous mande Mme de Staiit de la cour de Prusse ? disaît-il à une de ses amies. Qu'elle a vu dernièrement le prince Louis? Est-il toujours bien aimable? On l'est toujours aux jeux de Mme de Staël, quand ou l'admire. La reine est-elle toujours belle et la merveille de son sexe? Les Prussiens valent sans doute mieux que les Français? « — « Comme ces Prussiens nous sont supérieurs! » écrira plus tard Benjamin Constant, l'ami de Mme Je Staël, dans son Journal intime. Il faut

(1) Leltred'HenrieltedeKnebetisoii frère. citéepll'I.lJyDLE.^^-EllHA:i9ETT.

avouer que cette admiration systématique de l'étranger, qu'il soit anglais, allemand ou russe, est parfois bien ridicule chez Mme de Staël : elle tourne à la manie véritable.

Dans la guerre qu'elle avait entreprise contre Bonaparte, elle fit à Berlin une recrue précieuse en ta personne d'Auguste-Guillaume Schlegel. 11 lui avait été recommandé par Gœthe; elle le vît, il lui plut, et elle le prit comme précepteur de ses fils. On sait la part qui revient à Schlegel dans le développement intellectuel' de Mme de Staël; il cpmpléta l'œuvre à peine ébauchée par Villers; il la lit pénétrer plus profondément dans le labyrinthe de la pensée allemande; il fut le lien vivant qui la réunit à l'Allemagne, à ses poètes, à ses polémistes, à ses philosophes, à ses orateurs. II redressa ses erreurs, compléta ses notions Irop sommaires, éclaira celte curiosité enthousiaste, h qui manquaient les connaissances précises. Mais ce qu'on sait moins, c'est la part qu'il prit dans la lutte entreprise par Mme de Staël contre son ennemi; nous aurons plus tard l'occasion d'éclaircir ce rôle. L'influence de Schleget fut non seulement anlinapolconienne, mais antifrançaise, cela n'est pas niable. Il n'aimait pas la France, il ne comprenait pas toujours sa litlérature. Esprit singulitrrement en éveil, mais essentiellement allemand, il professait que l'esprit allemand était capable de se suffire h lui-même, sans emprunter h l'étranger ses modèles. On sait assez que cette idée est l'idée maîtresse du livre De l' Allemagne.

Non content de s'attaquer & la littérature française, Schlegel se donnera pour mÎBsioD de combattre en Allemagne l'influence frangaise, sous quelque forme qu'elle se manifeste. Il prêche la croisade contre l'Empire, contre la France, avec une ardeur incroyable, à Vienne en par-

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ticulier, en 1809, dans une leçon fameuse (1), dont la violence effraye ses auditeurs. Il accompagne Mme de Staël en t812 dans son grand voyage à travers l'Europe, sorte de factotum fidèle, prêtant la main aux intrigues qu'elle noue avecrAutriche, la Russie, la Suède; écrivant sous sa dictée sa brochure Sur le système continental (3), destinée à jeter la Suède dans les bras de la coalition; renseignant les agents de l'Autriche sur les dispositions de Bernadette, placé par Mme de Staël en qualité de secrétaire auprès de ce même Bernadette, qu'il stimule et surveille. Tel est Guillaume Schlegel, le « sieur Schlegel », comme disent désormais les rapports de la police impériale, oii il se trouvera inscrit en bonne et due forme à côté de Mme de Staël; et il faut avouer que jamais zèle empressé et tenace ne servit plus fidèlement les projets de celle qui avait juré à l'ennemi uDe haine étemelle.

Donc, Mme de Staël a été merveilleusement servie par les événements. Quand elle quitte l'Allemagne, rappelée par la mort de son père, elle est en meilleure posture qu'à son départ de France : elle est une célébrité, non plus seulement française, mais déjà universelle. Désormais, Bonaparte ne peut plus s'attaquer à elle sans que toute l'Europç le sache et compatisse k son infortune. Elle a préparé le terrain, étudié ce champ de bataille de l'.^Uemagne, qui sera le tombeau de la puissance napoléonienne, semé contre le Premier Consul la défiance et la haine. Elle peut attendre l'avenir.*

(1) La qDiazièrae l«EOa de son Couit de Httrralurt dramaliqu*. (Voir ping loin, chap. iv.)

(i| Sur U tyiltme eontinmtal et lur m rapporU aree la Suidt, Hambourg, 1813.

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