‹ Madame de Staël et Napoléon: Orné d'une héliogravureChapitre 14 sur 51 · CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI

Le 10 avril 1804, Necker mourail, à l'âge de soixantedouze ans. Le 18, au matin, lUme de Slael, qui était alors à Berlin, apprend que son père est m dangereusement malade •. Elle part pour Weimar, en larmes; ce fut là qu'elle sut la triste vérité. Il lui sembla que la terre se dérobait sous ses pieds. Benjamin Constant était accouru à sa rencontre. La douleur prenait chez cette puissante nature des formes effrayantes ; Mme de Staël avait de terribles convulsions, des insomnies absolues; puis elle tomba dans une prostration presque complète. A Zurich, elle rencontra sa cousine, Mme Necker de Saussure, qui lui amenait son second fiU. Péniblement, avec Schlegel, elle se traîna vers Coppct. En arrivant, elle vit, tout émue, sur la montagne a des nuages qui ressemblaient à une grande figure d'homme, qui disparaissait vers le soir (1) ».

Qui connaît l'espèce de culte que Mme de Stacl avait pour son père s'imaginera aisément le trouble profond , de tout son être. Ce culte était une idolâtrie véritable ; elle n'avait jamais ressenti pour sa mère, un peu froide et compassée, pareille tendresse. M. Necker lui tenait lieu à la fois de père, do mère et d'époux. Parfois

(1) Dix anaéet irtxU. cLap. xvi.

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même celte adoration s'exprimait sous une forme singulière; Mme de StaBl ne va-t-elic pas jusqu'à regretter le plus sérieusement du monde de n'avoir pas connu M, Necker au temps de sa jeunesse? « Nos destinées, ditelle, auraient pu s'unir pour toujours (1). »

Au point de vue do ses relations avec Bonaparte, Mme de Staël faisait une perte irréparable. S'il est vrai que Necker n'avait aucun crédit auprès du maître de la France, il était du moins pour sa fille un conseiller utile, un guide prudent, qui refrénait parfois son ardeur belliqueuse. On a vu, par quelques extraits de ses leltreSj qu'il ne cessait de la mettre en garde contre son exagération ordinaire. L'erreur de Mme de Stat^l avait été de s'imaginer que jamais Bonaparte n'oserait toucher à la fille de Necker. Son père lui apparaissait environné d'une auréole de gloire, et elle croyait naïvement que l'univers entier partageait son admiration. Bonaparte lui fit bien voir son erreur. Ce pauvre Necker, tant encensé dans sa propre famille (2), avait été entraîné lui-même par la fougue de sa fille; il s'était persuadé que sçs Dernières Vues de politique et de finances pèseraient' de quelque poids dans la balance, que la France écouterait sa voix, qu'il persuaderait le Premier Consul. Il ne réussit qu'à l'exaspérer au demierpoint contre lui-mémect contre safille. C'était un bon homme, mais un grand maladroit, que M. Necker. Il demeura inconsolable; il attribuait, non sans raison, l'exil

(1) Du caractère de moniieur Ntektr il de $a vie privée. Cet ouvrage, (lu'elle écrivit i Coppet dans l'automne de ISOi, est. mi diro de ceux qui ont le mieux connu Mme de SlniJl. — Benjamin CaDStaot. Mme Netbcr, de Saussure. — celui qui donne d'elle, de sa nianiùre d'être, de ses aentlmeuts intimes, l'idée la plus exacte.

(ij Voir le curieux livre intitulé : Nouveaux Mélangei eriraiti dei manuicrilt de madame JVeclier, publié parNeckcr lui-nii^ine. « ai las hommes Dut été d'abord des aogo», écrit Mme Necker, Jo crois que M. Nevker Tul cli&rgé dans son premier état de débrouiller le chaos, avant que le Créateur datgn&t y descendre pour faire ses moQdea, •

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de ea (ilie à l'effet produit par ses Dernières Vues. Durant sa dernière maladie, cette pensée n'avait cessé de le tourmenter. D'une main tretnblante de fièvre, il écrivit à Bonaparte que sa fille n'était pour rien dans la publication de l'ouvrage, qu'elle l'avait, au contraire, dissuadé de l'imprimer (i). Mme de Stni'l se persuada que le Premier CoubuI entendrait « la voix d'un mourant ». Étrange iUusion 1 « Elle a bien dû regretter son père, dit Bonaparte. Pauvre divinité! Il n'y a jamais eu d'homme plus médiocre, avec son flonflon, son importance et sa queue de chilTres. •

Ce fut toute l'oraison funèbre de Necker.

Du moins, la mort de son père a cette heureuse influence sur Mme de Staël, qu'elle accentue le cdté sérieux de son esprit. Elle ne va pas, comme Chateaubriand après la mort de sa mère, jusqu'au christianisme; mais la philosophie sensualïste du dix-huitième siècle ne lui suffit plus. Elle s'attache fermement h la croyance en une vie future, comme au seul espoir qui lui reste de revoir ce père tant chéri. Elle s'écrie avec un accent qui touche l'Ame : « Oh! mon Dieu, pardonnez aux faibles créatures, si leur cœur, qui a tant aimé, ne se peint dans le ciel que ie sourire de leur père, qui les recevra dans vos parvis;... les esprits forts... ne savent pas le mal qu'ils font; ils ne voient la religion que comme un instrument de puissance dans la rnain des hommes ; mais quand c'est un dernier, tout à fait dernier espoir au fond du cœur, qu'ils le laissent, qu'ils passent à côté sans y toucher (2). » Ainsi se manifeste en Mme do Staël la première phase d'une évolution qui ira s'accenluant avec les années ; elle entre seule et sans appui dans la seconde moitié de l'existence ;

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elle aborde d'un esprit plus recueilli les éternels problèmes; sa pensée preud une teinte religieuse, mystique même. Qui sait ce qu'elle a puisé de force dans une telle disposition, pour la lutte qu'elle avait à soutenir? Dans les moments où elle se sent défaillir, elle se réfugie dans le souvMjir de l'être chéri, qui soutient sa faiblesse. « J'ai aimé qui je n'aime plus; j'ai estimé qui je n'estime plus; le flot de la vie a tout emporté, excepté celte grande ombre, qui est sur le sommet de la montagne et qui me montre du doigt la vie à venir (1). »

Cependant Mme de StaiU n'avait pas perdu tout espoir d'obtenir son rappel. La veille du jour où elle apprit la mort de Necker, elle écrivait de Berlin à Josepli de redoubler d'instances. « Quand pourrez-vous me mander qu'il m'est permis de revenir près de Mortfontaine? C'est là Paris pour moi; je n'en désire point d'autres. .. Croyezrous qu'à l'automne prochain on me laisserait à quinze beues de Paris? 11 me semble que le Premier Consul doit être convaincu à présent qu'il n'a rien à craindre de l'opinion républicaine, et que ceux qui pourraient parler ou écrire dans le sens philosophique servent ses véritables intérêts (2). » De son côté, Joseph Bonaparte l'assurait, avec un dévouement admirable, qu'il ne cessait de solliciter son frère pour elle. Il était alors au camp d'Outreau, près Boulogne, où il commandait le 4' régimentde ligne; cl au milieu des préparatifs de la descente en Angleterre, il trouvait le temps d'écrire à l'amîe exilée : « J'exige de vous le courage de la résignation et la confiance dans mon amitié : si je ne réussis pas, personne ne réussirait (3), «

Mme de Staél a formé le projet de voyager en Italie.

(1) Du cvToeUre <U montieur Xetker.

(i) A Joiepb Bonap&rte, 17 avril, de Berlin. (Do Caese;, t. X.) (3) Archives de Broglie. (Du camp d'Oulreau, 13 tliermldor-1" août IBM.)

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Mais elle ne peut se décider à franchir les Alpes ; elle veut être sOre auparavant qu'il n'y a plus d'espoir. Joseph lui écrit qu'elle peut partir, lui envoie des lettres de recommandation pour son oncle Fesch à Rome. Mme de Staël se montra touchée de cette attention, mais peu pressée d'en jouir. « Le bruit s'est répandu, écrit-elle, que le jour du couronnement l'empereur rappellerait tous les exilés; il donnerait ainsi à ce jour une solennité supérieure à toutes les pompes. Je reste donc jusqu'au 15 novembre, à cause de cette faible croyance (!). » Le couronnement se passe : point de grâce. Elle part, le cœur brisé. Comme elle donnerait l'Italie, Rome, le Colisée et Saint-Pierre pour a le ruisseau de la rue du Bac > I

Ce n'était pas par fantaisie de despote que Napoléon se refusait à laisser rentrer Mme de Staël. L'opinion publique à Paris était assez excitée pour qu'il craigntt la présence d'une femme dont il redoutait par-dessus tout l'esprit d'intrig;uc. L'exécution du duc d'Enghîen avait frappé de stupeur la grande majorité du public; on avait ' craint un moment un retour aux procédés de la Terreur; seuls, les jacobins, les régicides s'en étaient réjouis comme d'un gage de sécurité personnelle que leur donnait ainsi le Premier Consul. Le proct'S du général Morcau avait été très impopulaire; on avait dû déployer aux alentours du Palais de Justice un formidable appareil militaire; les anciens compagnons d'armes du vainqueur de Hohenlinden se révoltaient au spectacle de leur chef Irainé en justice; les gendarmes chargés de le surveiller lui témoignaient les plus grands égards. Le public, qui se pressait dans la salle, était favorable aux accusés, manifestait ses sympathies à leur entrée. Mme Récaitiier

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était venue elle-même au tribunal témoigner par sa présence 4^ l'intérêt qu'elle portait h Moreau, et le Premier Consul en avait été fort mécontent. Bref, Bonaparte avait contre lui à peu près l'opinion publique tout entière (1); le moment eût été mal choisi de rappeler à Paris Mme de Staël.

La proclamation de l'Empire n'avait pas calmé, comme on le pense, le sourd mécontentement dans les partis d'opposition. On reprochait au nouvel empereur de s'entourer de foi-mes monarchiques. On criblait d'épi^ammes ce qu'on nommait une parodie, une mascarade de l'ancienne royauté. Émigrés et jacobins ne tarissaient pas de verve à propos de ces cbarges de cour, de ces dignités, dont s'affublait l'entourage et la famille du Premier Consul : grand chambellan, grand veneur, grand écuyer, grand maître des cérémonies, grand maréchal du palais; le cardinal Pesch était nommé grand aumdnier; Joseph Bonaparte, grand électeur; Louis, connétable, La maison de l'impératrice était organisée avec un faste extraordinaire : une La Rochefoucauld allait être dame d'honneur de Joséphine t

1) est certain que Mme de Slaël ne tarissait pas de plaisanteries sur ces « bourgeois et bourgeoises d'Ajaccio », sur ces princesses « ciloyennesdcla veille, qui ne pouvaient s'empêcher de rire en s'ontcndant appeler Votre Majesté (2) ». Elle avait de l'esprit, et du plus niordant; elle ne pouvait se retenir de parler; chose plus grave, comme on le verra tout à l'heure, elle écrivait à ses amis; ses lettres, ses mots circulaient dans Paris, s'ajoutaient aux quolibets, aux calembours qui pleuvaient dru sur les Tuileries et sur l'Empereur. On se contait l'anecdote de ce

(1) Ttrfr U Corittpondanti de Pii'vée (join, décembre 1804),

(2) Dix annia..., cbap. xvut.

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bon préfet de Toulouse, fratchement débarqué par ie coche à Paris et demandant, tout aliuri, qui était Madame Mère. L'Empereur se fût peu soucié de ces railleries, sachant bien que lorsque Paris s'amuse, il oublie les affaires sérieuses. Mais ce qu'il ne pardonnait pas à Mme de Stal'l, c'étaient les efforts qu'elle faisait pour empêcher l'ancienne noblesse de se rallier à son trône. On sait que les hésitations de raristocralic n'avaient pas été de longue durée. Mme de La Rochefoucauld, première dame d'honneur do Joséphine, s'était chargée de convertir le faubourg Saint-Germain. Aux anciennes dames d'honneur :Mmt'S de Rémusat, de Talhouët,deLucay, deLauriston, venaient se joindre les noms les plus illustres de l'ancienne France : Mme de Chevreuse, contredale, il est vrai, par sa famille; Mmcs de Mortemart, de Montmo- • rency, de Bouille, de Turenne, de Colbcrt, Octave de Ségur, etc. Un Rotian était premier aumônifer de l'impératrice; MM. de Courtomer, d'Auhusson deLaFeuillade, ses chambellans; celui-ci avait demandé un grade de colonel : on lui avait offert une clef de chambellan. Le comte de Ségur, fils atné du glorieux maréchal, était grand maître des cérémonies. Napoléon, d'ailleurs, méprisait tous ces nobles qui se précipitaient à son service. « Je leur ai proposé des grades dans mon armée, disait-il; ils n'en ont pas voulu; je leur ai offert des places dans l'administration, ils les ont refusées; mais je leur ai ouvert mes antichambres, et ils s'v sont précipités. » Les républicains voyaient avec joie cet empressement qui discréditait l'aristocratie. Témoin ce général qui s'écriait, quand un gentilhomme s'était fait chambellan : a Encore un pot de chambre sur la léte de ces nobles (1) I »

.Irc-lombt, éd. Biré, t. I, p. 1B3. Il

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Du fond de son exil, Mmo de Slaél fri>inissait d'indignation : il fallait ranimer ces lâches courages, les faire rougir de leur faiblesse. Justement, parmi les personnages de l'ancienne monarchie qui semblaient incliner vers le nouveau régime, se trouvait un homme qu'elle avait passionnément aimé et qui personnifiait quelquesunes des qualités les plus charmantes de l'esprit français. M. de Narbonne était rentré de l'émigration en 1800; il était reconnaissant au Premier Consul de lui avoir rouvert les portes de sa patrie. Il avait coutume de dire ■ qu'à l'étranger il y avait beaucoup à apprendre, mais rien à faire, parce qu'il ne fallait jamais servie que son paj'8(l) •>. Mme de Stael était plus cosmopolite, M. de Narbonne plus français. Mme de Staël détestait Bonaparte; M. de Narbonne lui savait gré des immenses ser- \ices qu'il avait rendus à la France. Mme de Staid conseillait une opposition irréconciliable; M. de Narbonne souffrait surtout de l'inaction; il se résignait difficilement à ne pas servir son pays. Jadis il avait fait une démarche auprès du Premier Consul pour obtenir qu'on le nommât à quelque fonction militaire ou civile. La lettre était demeurée sans réponse. Mais le bruit courait maintenant que Narbonne accepterait de jouer un rôle à la cour impériale. Mme de Staël, qui souffrait difficilement que ses anciens amis mêmes échappassent à sa tutelle, résolut d'intervenir.

Elle écrivit à Narbonne une longue lettre (2), où elle lui reprochait avec la plus grande vivacité son altitude envers Bonaparte. Elle s'égayait sur le compte des membres de l'aristocratie qui avaient accepté des charges h la cour ;

(I) ViLLEMAiN. Souvtniri tonltmporaiiii, t I, p. 90. (!) Le têit est attealâ p&r le Vogag* d Mayence, daiu les Miaioires de ComiiNT, vojet de chambra de l'Empareur.

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elle ajoutait qu'elle espérait bien D'avoir jamais le chagrin de lire son nom h. cdté des leurs. Des Montmorency, des Rohan, des La Rochefoucauld servaient de domestiques et de femmes de chambre à des bourgeois et bourgeoises d'Ajaccio t II fallait repousser de pareils honneurs! Il s'agissait de faire parvenir la lettre à son adresse sans éveiller les soupçons de la poHce. Mme de Staël crut faire merveille en la confiant à un certain M. de S***", qui se rendait à Paris. Ce personnage n'était autre qu'un espion aux gages de Fouché, comme il y en avait tant à Coppet et aux alentours. Notre homme n'eut rien de plus pressé que de courir au ministère de la Police. Fouché lut la lettre, la copia et, la refermant avec soin, dit à l'espion : s Remplissez votre commission ; ayez la réponse de M. de Narhonne, et vous me l'apporterez. » L'Empereur, en prenant connaissance de la telire de Mme de Staël, entra dans une violente fureur; il parla de faire arrêter, Mme de Staél, de la faire enfermer. Fouché l'en dissuada; il n'aimait pas les violences inutiles, surtout à l'égard des femmes. Il représenta à l'Empereur que Mme de Staël, si on la laissait libre, pouvait être utile à faire surprendre ceux qui conspiraient. Cet argument touclia l'Empereur. Mais Mme de Staël était perdue sans retour dans son esprit. Cependant, à Coppet, celle-ci attendait sa grâce et s'étonnait vivement de ne la point recevoir!

Lasse enfin d'attendre, elle se résout & partir pour l'Italie. Elle est dans un désarroi moral extraordinaire Tout lui manque à la fois : la -France, son père. Benjamin, la jeunesse, l'amour (1). Elle avait avec Constant « des scènes effrayantes o, qui allaient jusqu'aux convul-

<l) Voir le Journal iniimt de CoxaTANT à celle date.

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sions. Elle ne voulait pas l'épouser parce qu'elle tenait à son Dom; elle ne voulait pas non plus qu'il se mariai. Benjamin, excédé, méditait de prendre la fuite, m'accompagna pourtant jusqu'à Lyoti; là, ils se séparèrent. Benjamin, toutallègre,prit le chemin de Paris, Mme de Slai'l la route des Alpes. Elle allait en Italie pour y cherclicr des distractions à sa douleur, pour y chercher aussi des impressions nouvelles et poursuivre sa chimère : la gloire.

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