‹ Madame de Staël et Napoléon: Orné d'une héliogravureChapitre 15 sur 51 · CHAPITRE XII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XII

Le voyage en Italie de i805 représente, dans l'hïsloire des rapports de Mme de Staël el de Napoléon, une période d'accalmie, une sorte de trêve consentie par les parties belligérantes. Mme de Staël n'était pas entièrement rassurée en s' acheminant vers la Péninsule. EUe avait prié SCS amis, Benjamin Constant et Mathieu de Montmorency, de sonder les dispositions de l'Empereur, de s'assurer si elle pouvait sans aucun risque circuler dans toute l'Italie. La réponse fut favorable; il semble même que Napoléon mit une certaine coquetterie à protéger Mme de Staël. Il déclara * personnellement (1) » qu'il voulait qu'elle fût traitée avec égard par ses agents en Italie; il poussa même la galanterie jusqu'à dire à Milan, au moment des fêtes du couronnement, que si elle avait été airétée par la reine de Naples, « il l'aurait réclamée et aurait fait marcher 20,000 hommes à son secours (2). > Il ne la craint qu'à Paris; et peut-être, malgré tout, il n'a pas perdu l'espoir de la séduire, de faire la paix avec elle.

Mme de Staél trouve donc le meilleur accueil auprès des personnages officiels : à Parme, le général français

(1) Mme de Sta^l il Mouti, 3 avril.

(l) Mme de Rlaël à Joseph Bonaparte. MUan, li juin ISOS. — Cf. B«aj . GossiANT, Mfiaoire «ur le* CiHl-Joun.

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Moreau de Saint-Rcmy lui read visite, l'accompagne à l'Opéra. Elle joue en conscience son rôle de femme célèbre, elle « voyage etrepn-sente en femme de lettres (1} n, se fait rendre des honneurs. Elle semble même avoir oublié ses griefs envers Napoléon. Ses lettres k Monti surprenneot par leur modération. Est-ce parce que Monti est [)oète ofûciel et se prépare à chanter Napoléon, comme il a chaulé la République et comme il chantera les Autrichiens? Est-ce qu'elle subit l'influence du milieu et qu'il lui serait difficile de faire partager ses haines à l'Italie, qui salue Napoléon comme un libérateur? Est-ce enfio parce qu'elle poursuit plus activement que jamais la restitution du dépôt do Necker? Toutes ces raisons ont pu exercer sur son esprit une sérieuse influence.

En parlicuher, la restitution des raillions de Necker (2j préoccupe sérieusement Mme do Slai:!. Elle est un intendant modèle, administre avec beaucoup d'ordre sa fortune; elle se préoccupe de l'avenir de ses enfauts, considère comme un devoir à leur égard {-i) <le se faire rembourser par le Trésor, Aussi mel-cUc en campagne tous ses amis et les amis de ses amis, avec cette ténacité qui est un des traits de son caractère. Elle espère que Joseph acceptera la couronne d'Italie, qu'elle pourra le voir à Milan (4). Mais Joseph, qui, sous une feinte modération, cactie une ambitioQ extrôme, préfère garder ses drcHts éventuels à la succession de son frère en France.

(1) Méinoiret d'AgosiïDO Chigi,' • Il y a du saltimbanque dans relta condaîlel •■ écrivait Boniamîn Constant dans son Journal inlinif. Et Constant n'a pas tout à (ait torl.

(2) Dcui ou trois millions ; le chiffre varie d'aprÈs les lettres de Mme do Slael, suivant probablement qu'elle considère Bimplement la somme prêtée par Nerker k Louis XVI, gn cette somme augmentée des iutédSts aceumulés.

(3) Lettre k Monli du 10 avril.

{t) A Monti, ds Bologne, Si janTier.

Napoléon vient alors lui-même à Milan poser sur sa tête la couronne de fer des rois lombards, et Eugène est proclamé vice-roi d'Italie.

Mme de Staël est tout émue de celle arrivée de Napoléon. Elle s'informe combien de temps il doit rester à Milan (!). Elle est partagée entre le désir de se trouver dans cette ville pour voir l'Empereur et son horreur des « mameloucks et des couronnements (2) ». Benjamin et Mathieu de Montmorency sont d'avis qu'elle doit profiter des bonnes dispositions qu'on témoigne en sa faveur (3), se rencontrer avec Napoléon et lui tirer tout ou partie des trois millions. Elle consent h se trouver à Milan pendant le séjour de l'Empereur, mais après les « mameloucks » et les fêtes. Elle lui fera demander h par écrit ou par Joseph (i) ■ un règlement définitif pour sa créance. Elle vient donc à Milan au mois de juin. On se montre aimable pour elle; Joséphine fait son éloge à )a princesse Lambertini ; Tallcyrand écrit à Paris qu'elle doit être contentu de son voyage, et que tout s'arrangera au mieux de ses intérêts. Elle-même a un rendez-vous à Turin avec le ministre des finances; elle le manque, il est vrai, mais enfin tout s'aimonce bien pour elle. De son cdté, elle ménage la susceptibilité du maître. Elle va voir Lucien à Pesaro ; mais elle recommande à Monti de n'en rien dire, parce que Lucien est alors fort mal avec son frère (5).

En réalité, Napoléon, avant de s'exécuter, veut avoir des gages. Sans doute, il trouve l'amitié de Mme de Staël un peu chère à ce prix ; mais s'il était sûr de l'obtenir, il n'hésiterait pas. Il donnera à sa famille, aux maréchaux,

(I) LeUres ft Monti. S ut 7 févrior

(2)AMoDli.3avril.

{3)lbid.,3 avril.

(i)/6trf., lOdïriL

(5) A Moati, 13 Juin, 3 juillet.

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MADAME DE STAËL ET HAPOLÊOn 173

âux grands dignitaires de l'Empire, des sommes plus considt? râbles. Mats il ne veut pas être dupe. Sans doute, la crôance de Necker est valide; elle n'est pas cependant incontestable; elle-olTre matière à chicane, Necker ayant rti- inscrit sur la liste desémigrt^s et ses biens confisqués. Lu mot de l'Empereur suffirait à lever les scrupules des légistes; mais ce mot, il ne veut pas le dire, parce qu'il se niolie. 11 sait qu'un créancier est plus aimable quand il n'est pas payé, mais qu'il a l'espoir de l'être, que lorsqu'il est payé et n'attend plus rien de son débiteur. IL fait briller aux yeux de Mme de Staël ce payement problématique comme récompense de sa bonne conduite à son i-gard.

Nous n'avons pas h rechercber ici l'influence exercée par l'Italie sur le génie de Mme de StaJ'tl. Mais au point do vue politique et social, il est certain que l'impression ressentie lui fut franchement désagréable. Elle ne trouve là lien qui l'encourage dans sa lutte contre le despotisme, tout au contraire. La « superstition » des habitants la désoie; elle est navrée que les hommes se fassent bénir parun prêtre pour guérir delà rage, et mènent leurs bétes malades à saint Antoine. Trop de prêtres, trop de mendiants. ■ Un peuple se rclèvc-t-il jamais de tout celai;.. Quel misérable ordre social (1)1 u Ce mot la peint tout entière. Un artiste serait ravi de ces superstitions, de ces frocs, do ces haillons; mais elle est étrangère — Gœthe l'a dit, et avec lui Schiller et Humboldt — à toute idée d'art. Voilà la vérité. La petite Alborlino disait : a Maman n'a aimé que deux choses en ItaUe, la mer et Monti. » Ajoutons, si vous voulez, le Vésuve; et encore, écril-elle

(1) Ltttros i Uoali. — Ces Ictlres sont fort curieuses, parce qu'elles iiiontreat bien l'étal d'esprit do .M me de Slaêlicoinomi.'nl. Plus tard, dans Corinn», elle revint eo partie sur ses imprcisiuns.

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ni MADAME DE STAËL ET NAPOLÉON

en riant à Monti : « Le Vésuve et vous, cela pourrait bien

compter un peu pour un! <■

En somme, malgré les belles descriptions de Corinne et les leçons de SclUegel, elle donnerait le dôme de Saint- Pierre et le Colisée pour «ne bonne « constitution b . Or, c'est ce qui manque le plus aux Italiens ; ils ne connaissent pas la liberté, ils n'ont pas « le sentiment de la dignité (l) n . Depuis les invasions, ils ont toujours été conquis, toujours esclaves. Elle montrera fort bien dans Corinne qu'ils peuvent se relever de la servitude. Mais, pour l'instant, ils s'en accommodent assez bien ; ils prodiguent l'encens à leur nouveau mailre, et Monti, le plus grand génie de l'Italie, suivant Mme de Staël, accepte la charge de poète officiel- Donc, point de vie, mais ■ un sommeil rêveur sous un beau cîel (2) » ; cela ne peut suffire à Mme de Staël. A Rome nième,« son esprit et son àme ne peuvent communiquer (3) d avec personne. Les princes sont ennuyeux; les cardinaux ont « quelques idées », mais cela ne va pas loin. En revanche, elle voit partout l'image de la mort : aux Catacombes, à la voie Appienne, à la pyramide de Cestius, dans les souterrains de Saint-Pierre, tout parle de la ruine des espérances humaines. Comment vivre dans une telle atmosphère? Elle va jusqu'à blasphémer les statues, les tableaux, Raphaël, Michel-Ange, les Loges du Vatican et la Sixtine. Une belle pensée, un beau sentiment n la touchera mille fois plus que ces beaux pieds, que ces belles mains ». Elle n'est point,artiste.

L'Italie l'aennuyée. Plus tard, elle reviendra de ses premières impressions, elle écrira Corinne. Mais plus encore que ses descriptions, ce qui nous intéresse, ce sont les

lljOortKiK. \W. XI, chBp. II.

(i| Ihid.. liv. VI, cha]i. m.

(3J Lettre ft Bonstetten, 13 Kvrier 1803.

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pages OÙ elle plaiat les malheurs du peuple italien et fait briller k ses yeux l'espérance du relèvement et d'un glorieux avenir.

A la fin de juin 1803, Mme do StaL^I revient à Coppet. Depuis la mort de son fiëre, elle déteste encore plus cette belle résidence au bord du lac bleu, en face des cimes majestueuses des Alpes. Do nouveau, la mélancolie s'empare d'elle ; et pourtant on est « singulièrement bifen » pour elle (1). Suard lui demande des lettres sur l'Italie pour le Publiciste; Benjamin Constant, Hocliet, Barante, accourent à Coppet; Chateaubriand y viendra iui-mt^me dans quelques semaines. Elle voudrait aller à Paris pour soutenir sa créance; mais l'Empereur ne lui permet pas encore <■ d'aller traiter cette aiïaire (2) ».

Il le permettait si peu que quelques jours après (3) il écrivait à Fouché, du camp de Boulogne :

■ Mme de Staël prétend que je lui ai permis de venir à Paris, et elle veut y rester. Qu'elle se rende à Coppet; vous sentez que je ne suis pas assez imbécile pour la vouloir à Paris plutdt qu'à vingt lieues. Elle ne se mêle que des affaires de France à Genève, qui est le pays du monde... (t). Faites connaître à ses amis qu'elle s'arrêtera à quarante lieues. Tous les éléments de discorde, il faut les éloigner de Paris. Il n'est pas possible que, quand je serai à deux mille lieues, à l'extrémité de l'Europe, je laisse aux mauvais citoyens le champ libre d'agiter ma capitale. »

Une telle préoccupation, au moment où il dictait à Daru le plan de l'immortelle campagne de 1 805, montrait jusqu'à

(t)AïloDU, 9 juillet.

(i) A Ift grande-ducbesie de Saie-Weima,r. 2i aoQt 1S0S. (Cuppti et Wcitnar.) (3) Le M août. Ltttiti inédilet, publiées par Lecestre. {4) Lacune duna la texte publié por M. Lecestre.

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quel point il redoutait la présence à Paris de Mme de Staël.

Deux jours après, le 3 1 aoftt, Fouché, pour se conformer aux ordres de l'Empereur, invitait le préfet de Gehève, M. de Barante, à ne point accorder de passeport à Mme de Staiyl pour rentrer en France, et à la faire arrêter, si elle mettait son dessein à exécution (1). Tout ce qu'on lui permit, ce fut de conserver un logement à Genève ; cette ville «'•tant située en territoire frani^ais, M. de Barante dut demander pour Mme de Staël cette autorisation, qui lui fut accordée.

Ne pouvant se rendre à Paris en personne, Mme de Slai'l se décide à y envoyer son fils atné, Auguste. 11 doit suivre des cours, se préparer à l'Ëcole polytechnique. Elle espère que Napoléon lui saura gré de donner à son fils une éducation française. En même temps, Auguste de Slai'l a mission d'intercéder pour sa mère; elle voudrait s'approclicr ju8(]u'à vingt lieues de Paris, pour être plus près de son fils. Le fait est que son exil la gène singulièrement pour l'éducation de ses enfants. Elle désirerait vivement les faire élever en France; ce n'est que contrainte et forcée qu'elle confiera plus tard son fils Albert à l'Autriche, pour qu'il entre dans une école de cadets, puis à la Suède Auguste de Stai'l, nature affectueuse et dévouée, se désole ; il avait espéré que ses bonnes notes, à l'examen d'entrée de l'École polytechnique, fléchiraient l'Empereur; mais il apprend qu'il n'y a plus d'espoir.

(1) Wëlschi.>:geii. la Censure août le premier Empire. Voir, à la llD du livre, lus Cotumttri rtlalift û madanu de Slail lir^ des Archives nationales. Il y a des crrourg d'impresaion nuoifestoi. Ainsi, 11 est CLTlain que la

liîttro nulorisaot Mme de Slai'l à ronaarTcrun logi>rocnt 4 Genùïo eal po»- Irrieure el noD anlerîeurt à i-flle qui ordonne au iiréfel du Léman de ne pojot accorder de paaseporl à Mme de SlafI, puisqu'elle fait allusion &. <'<'lLt' diTniâre. Celle-ci est du 31 aoOt 1805 et l'autre du 23 septembre 180d éi^alement (et non ISUl. Il faut Urc aussi tî frucUdor (et non Si lùvricr), otc.

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« J'ai été prêt à pleurer, écrit-il k sa mère, et à tomber là sans pouvoir rien répondre (1). b Toute autre femme se résigaerait. Mais Mme de Sttit^I redouble d'instances. Elle suppose qu'Austerlitz adoucira l'humeur du tyran. Monti fait partie de ia délégutioD envoyée par le vice-roi d'Italie pour saluer l'Empereur à l'occasion de son triomphe. Elle le supplie d'intercéder pour elle auprf-s de Talleyrand (2), Tolleyrand, l'ami ingrat, oublieux du passé \ Cela < lui siérait bien ! » dit-elle . Que peut craindre Napoléon? Une femme ne peut-elle vivre en paix « sous son pouvoir immense s?

Mais tout est vain, A Paris, on ne pense plus à l'exilée. L'opposition est réduite à l'impuissance : qui donc entend les quolibets des douairières du noble Faubourg? Tout le reste montre un empressement exagéré, inouï, allant jusqu'au « paroxysme (3) u. En posant sur sa télc la couronne impériale, en spéculant sur la vanité, l'amour des hochets et des titres, Napoléon s'est montré fin politique. Bien peu résistent, comme Mme Récamier (4). La noblesse a se précipite dans ses antichambres ». Les cartons de Duroc sont remplis de pétitions : tout le monde sollicite une place. Cette cour tant raillée par Mme de Slai?l accomplit le rêve du mattre : la fusion de l'ancienne et de la nouvelle société!

Ce qui frappe le plus les esprits perspicaces, c'est qu'il n'y a plus « d'intérêt pour les idées (5) » ; on ne cberclio

(1) Préface des CBuvra du baron Aug. de St.\el. écrite par sa sn'ur. U ducliease ds Broglte.

{2] A Monti, Ifi janvier 1806,

|3) Mimoirei de la duchesse d'Abdantës,

f4) Pooché lui avait été envoyé comme ambassadeur, l'avait invitée ft accepter uoe charge de dame d'honneur de Joséphine, avait fait miroiter i MB yeni l'espoir de prendre quelque intluent-e sur l'esprit, sur le cœur de l'Empereur. La belle Juliette avait décliné ces oITres.

(S) Lettre de Benj. Constant h. Mme de Nassau.

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m MADAME DE 8TAÉL ET NAPOLÉON

plus que le profit du moment. C'est un a essoufflement continuel de tous ceux qui courent après la fortune, une indifférence parfaite de ceux qui n'ont pas besoin de courir après, une fierté dans ceux qui n'obtiennent rien, assez semblables aux victimes dont on dore les cornes avant de tes sacrifier, un léger sourire de ceux qui ont obtenu, comme pour prouver qu'ils sont au-dessus de leur succès : voilà Paris ». Ce Paris^à, dont Benjamin Constant traçait le portrait d'une plume si spirituelle, ne convenait guère à Mme <lc Staël : elle s'y fût trouvée toute dépaysée. On ne s'attachait plus, comme jadis, aux principes : le fait triomphait de l'idée; le succès excusait tout. C'était la réaction fatale, après cette grande débauche d'idéologie qu'avait été !a Révolution. On souriait de ceux qui élevaient encore la voix en faveur de la philosophie ; la liberté n'intéressait plus personne ; et le Suisse Constant pouvait écrire dans son Journal intime : « L'amour de cette nation pour l'arbitraire est quelque chose do curieux! " Quant à Mme de Staël, elle allait plus loin encore. » Co n'est pas seulement la liberté, écrivait-elle, mais le libre arbitre qui me paraît banni de la terre (i). » Elle se résigne donc à passer Ji Coppet ou à Genève la fin de l'aiinéo 1805 et les premiers mois de J806. Son existence eût été fort supportable, sans le démon intérieur qui l'empêchait de goiller les plaisirs de la vie. Le département du Léman étiiit alors administré par un fort galant iiomme, délicat et lettré, qui témoignait à Mme de Slael les plus grands égards. On a donné du préfet de l'Empire cette jolie définition : c Un homme qui n'avait rien de mieux à faire qu'à rendre des services, puisqu'il ne rencontrait de résistance nulle part (2). » M. de Ba-

(I) A la graodf-diirheBSi' de Saie-Weimar, 24 aoùl 1805.

(i) Cette dérinilioD esl de Piévée, qui avait èlé préfet lui-mémo.

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rante répondait admirablement à cette définition. II avait connu Necker et pris un vif plaisir h la conversation de fe vieillard, qui avait été acteur et tcmoin de si grands événements (1). Il n'en fallait pas davantage pour lui concilier les sympathies de sa fille. L'aménité de ses manières, la noblesse de son caractère, son esprit obligeant, avaient fait le reste. Il avait été séduit par l'éloquence <Ic Mme <ie Staël, par l'originalité de ses idées. Il était étonné parfois et surpris de la mobilité de ses opinions, de l'exagération de son langage, de son gofit très vif pour les liltéralures étrangères, qui allait parfois jusqu'au dédain des lettres françaises. Mais il était subjugué par l'élan de cette paroie innpctueuse, et peu à peu lui et son fils Prosper étaient devenus les hrttes de Coppet. Il faut avouer que sa situation était assez particulière, car il avait pour mission de surveiller cellcdontil acceptaiti'liospîtalité. 11 ne pouvait ignorer qu'il était lui-même surveillé par la police impériale; mais il ne chercha jamais à s'acquérir des titres à la faveur en persécutant une femme ; il assurait qu'elle était « très réservée, très circonspecte n , qu'elle ne manifestait « aucun sentiment, aucun vœu contraire h l'intérêt de son pays et à la gloire de nos armes (2) ». Il était évident que Mme de Sta^t cherchait à circonvenir le préfet et qu'en dehors de sa présence elle s'exprimait plus librement sur h la gloire de nos armes ».

Il y avait nombreuse société à Coppel. On jouait beaucoup la comédie, soit à Coppet, soit à Genève : Alzire, Mahomet. Benjamin lui-même, malgré sa myopie, avait pris le rôle de Zopirc, pour avoir « le plaisir de dire des injures à Mahomet (3) «. Chateaubriand,

(t) De B^rante;, Soueenirt.

(i) Archives Datiooales, F' 6331, £0 avril 180S, cilé par WELsciiUiGER.

(3) /oun»ol inlimt.

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qui voyageait avec sa femme, vinl de Lyon à Genève et alla rendre ses hommages à Mme de Staël. Il la trouva » seule au fond de son château, qui renfermait une cour altristce ». Il la blessa en lui parlant de sa fortune et de sa solitude « comme un moyen précieux d'indépendance et de bonheur ». Il eût été ravi de ce qui faisait le mallieur de Mme de Slai'-l. Il se débattait alors au milieu de difficultés financières, de l'insufOsance de ses ressources, et il lui semblait qu'on ne pouvait être malheureux dans un beau château, au bord d'un beau lac. It prâclia à l'esilée l'amour de la retraite, « de la vie réglée et paisible, • ce qui était tout justement en horreur à Mme de Staèl. te II faut se retirer en soi et y vivre, iui écril-il de Lyon, le 20 septembre 180S. Heureux qui a, comme l'abeille, une ruche et un peu de miel pour passer l'hiverl Moi, je suis un pauvre moucheron, qui n'ai pas même un petit trou dans un arbre pour m'y retirer (1). »

René était plus sensible à ses propres souffrances qu'à celles d'aulruî. Il ne vit guère dans le malheur do Mme de Stai'l qu'une occasion de s'apitoyersuraa propre infortune. « Qu'était-ce à mes yeux que cette infélicité de vivre dans ses terres avec les conforts de la vie? Qu'était-ce que le malheur d'avoir delà gloire, des loisirs, de la paix, dans une riche retraite à la vue des Alpes, en comparaison de ces milliers de victimes sans pain, sans nom, sans secours, bannies dans tous les coins do l'Europe, tandis que leurs parents avaient péri sur réchafaud? Il est fâcheux d'être atteint d'un mal dont la foule u'a pas l'intelligence (2). »

(1) Archives doBroglie.

(i) Mémairn d-outre-tombe, I. II, p. iSO éd. Biré. — Chateftnbriand s'eat accQSÔ plui tard d'avoir méconnu cette souEfr&nce. • Ne disputons à personne ses sourTrances, dit-il; ii eo est dea douleurs comme des pairies; chacun a la slenue. >

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U-ADAME DE STAËL ET NAPOLÉON l;il

• Vous devez élre conteote, il ne vous manque rien, m disait-on à Mme de Staël, a Stupido jugement, répondaÎL Corinne, porté sur l'extérieur de la vie, quand tout le foyer du bonheur et de la souffrance est dans le sanctuaire le plus intime et le plus' secret de nous-mêmes. » Coppet et Genève ne peuvent remplir le vide de son cœur. Elle veut partir : advienne que pourra. Genève n'offre pas de ressources sufOsautcs pour l'éducation de ses enfants; puis elle veut essayer de « recouvrer quelque chose » de ses deux millions (1) ; enfin, elle va bientôt publier Corinne : il faut préparer les esprits. Elle part; toutes ses troupes fidèles sont sous les armes : Benjamin Constant, Joseph Bonaparte, Mathieu de Monlmorcncy, Alurat, Junot, Mme Récamier, vont accabler les gens en place et l'Empereur lui-même de sollicitations pour qu'on la laisse en paix; elle va rddcr autour de Paris, avec l'espoir inlassable de reconquérir ce paradis qu'elle a perdu.

EUe part le 19 avril 1806, avec Schlegel et ses deux enfants (2). Elle ne doit pas approcher de Paris plus près que quarante lieues; l'ordre est formel. Elle se rend d'abord à Auxerre (3), pour s'installer au château de Vincelles, qui appartient au banquier suisse Bidermann. Elle sera ainsi à quarante-trois lieues de Pari», en posture d'attendre les événements. Hélas I au bout de quelques jours, elle s'ennuie dans cette campagne (i) ; Schlegei aussi. « Benjamin Constant se tire mieux d'affaire avec les bétes... Il n'y a pas un chat à voir, pas

(1) A HodU, Coppet, 11 avril.

m Archive» nationales, F 9331. Le préfet du Lérasn au conseilIiT d'Eitt chargé de la poiice géaârale dsasleS'arrondiasemeDt derEupirc. (Welschiuger, ouvrage déjà cité.)

(3) Ibid. Lettre du préfet de l'Yonne, du £S avril.

(ij Note de police du 17 mai 1806, citée par Wei

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m MADAUE DE STAËL ET NAPOLÉON

une ressource pour uD maître ; c'est une véritable Scythie (1). » Sa fièvre d'agitation la reprend : elle fait chercher une maison à Auserre. Mais Auxerre n'est pas plus gai que Vincelles. Elle écrit d'Auxerre à Mme Récamier : « Il n'y a pas une ressource pour l'éducation des enfants, pas un musicien, n'en au monde que Ut riciire et la plaine; et mon imagination est trop mélancolique pour y résister. Tirez-moi de là, si vous pouvez. Murât n'est-il plus à Paris? Ne pourriez-vous pas l'intéresser pour moi? » Le ban et l'arrière-baQ' des fidèles accourent à ses cris : voici Mathieu de Montmorency, l'ami des mauvais jours,!' K ineifable », et son frère Adrien, Lemercier, Lemontey, Camille Jordan, Mme Récamier...

Cependant à Vincelles se déroulait une tragédie intime. Mme de Stacl était horriblement jalouse. Elle surveillait de près Constant, qui. voulait rompre sa chaîne. L'infortuné Benjamin avait commis le crime impardonnable de ne pas accourir assez vite; il était passé par Dôle pour voir son père malade, et il y était resté quelques jours. Aussitôt, il reçoit des lettres <■ flamboyantes m de son amie ; ordre de venir, et tout de suite ! Il arrive, et écrit dans son Journal intime : « Le feu est à toutes les poudres, les nouvelles de Paris sont mauvaises, le maître est inexorable. Aussi; j'en subis les conséquences. Le soir, scène épouvantable, horrible, insensée; expressions atroces. Elle est folle, ou je suis fout Comment cela finira-t-ilî u L'Empereur s'amuse beaucoupde cette tragi-comédie; il adore les commérages, et lit les lettres de Mme de Slaiil à Constant (2). D'ailleurs, le cabinet noir décachette toutes

(DSmailSoe. Leltrc de Mme de Staf 1 à Gérauda.

(2} Le ilémurial pirle îles teUrcs f|U'ollo écrivait ù tuii mari, et où elle disait qu'elle allait se poignarder e'il D'arrivait pas au plus vite. Il est bien évident qu'il ne s'agissait pas de M. de Slaél, mais probablement do Benjamin Constant.

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les lettres de Mme de Staël et de ses amis; Mathieu se contente de souhaiter avec raélancolie qu'il soit « plus preste dans ses fonctions (1) ».

Benjamin Constant, pour obtenir le pardon de son amie, court à Paris, multiplie les démarches. « Il voit Fouché, Joseph Bonaparte, Lacretelle, en un mot tous ceux qui peuvent approcher du maître (2). » On est impitoyable. Mme de Staël demande un sauf-conduit pour venir h Paris. EUe écrit à Gérando d'intercéder pour elle auprès de M. de Cliampagny, ministre de l'Intérieur, auprès de Talleyrand. « 11 lui siérait de me faire rappeler (19 juin). M Elle attend la fête du 15 aoâl; après ce jour, dit-elle, ses amis n'entendront plus parler d'elle. Le quinze se passe : point de rappel, point de sauf-conduii : le silence.

Elle est énervée au dernier point. Elle prend de l'opium (3), et « l'opium lui abîme les nerfs ». Alors, pour dompter cette nervosité, elle court les grand» chemins en chaise de poste. Elle va à Blois, passe quelque jours au château de Chaumonl, puis revient. N'y pouvant plus tenir, « misérable d'àme et de santé (i), » elle veut se se rendre aux eaux de Spa; elle demande un passeport au préfet de l'Yonne. Aussitôt, sur l'ordre du ministre, le préfet de l'Ourthe reçoit l'ordre d'organiser une surveillance discrète, comme il sied « au sexe et au mérite de cette dame (5) ». Elle renonce au voyage. Elle demeure indécise, torturée.

Le 14 septembre, elle quitte Auxerre pour se rendre à

(1) Lettres de Uatbiea de Montmorency & Mme Récamier. (Maiimiie RêeamUr, Iti otnii dt ta jenneiie.)

(i) Journal infime.

(3) Mme de SUel k Frédérique Bruu. 15 juillet 1806.

(ij A Camille Jordan, 30 juin 1S06. (Sainte-Beuve, Nouveaux LundU, t. XH.)

(S) Archivât nationales. F 6331. (WBLscumsEn, ouvrage cil6.)

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pollen. Voilà six mois qu'elle est en France, six mois qu'elle remue ciel et terre pour obtenir sa grâce : elle n'a rien obtenu. Mais vc serait mal la connaître, de croire qu'elle renonce à la lutte, qu'elle abandonne le siège : elle se déplace simpicmeni, et passe du midi au nord avec ses troupes : Benjamin Constant, Elzéar de Sabran, Guillaume et Frédéric Schlegel, Son arrivée fait sensation dans la paisible cité normande (1). D'ailleurs, elle demeure tranquille, et le préfet Savoye-RoUin (2) assure que sa conduite ne donne lieu à aucune observation défavorable. Elle en est récom))ensée. Le 23 janvier 1807, elle est autorisée à résider à douze lieues de Paris, au cliàteau d'Acosta, prèsÀubcrgenviUe, qui appartient à un de ses amis, M. deCastdlane. Fouché s'est laissé fléchir (3). Il ne peut d'ailleurs mieux faire ; le mattre est instruit par sa [lolice particulière, et il donne h son ministre les ordres les plus formels.

Car ce serait une erreur de croire que Mme de Staël est victime de simples tracasseries policières. La persécution vient de plus liaut. Fouclié serait assez disposé à l'indulgence; il ne craint pas Mme de Staël, car elle lui rend service. Il décachette ses lettres et celles de ses amis, il sait tout ce qu'on dit, tout ce qu'on fait dans le cénacle. Dans son salon, il installe ses espions : c'est une agence de renseignements qui coûte peu et fonctionne à merveille. Mais Napoléon surveiUc Fouché; il sait à quoi s'en

(I) D'apr.''SuaeUltred'ellebBoaKlctt«n. (Bi.ENNEHFi:>MBTT, tn.p.îiT.) (8) Et non Satioye-NoUtji. comme on lit dans Wblu:hin6EK. Il fut deïtilué quelques années plus tard, on partie & cause de 11. eyinpatliie qu'il avait témoignée & Mme de Stafl.

(3) ' FauctiË était ministre de la Police. U avait pour ïyelèmo... de faire le moios de mal possible, la. néccssilé du but admise... Il lui permit donc de venir s'établir à douze lieues de Paris, dans une terre apportenaalà M. de Castellaoe. 'Ce fut li qu'elle termina Corinns et qu'elle en «urveilla l'impression. > lAvcrlLSâcutcnl do la seconde partie de Dix oitiiret d'rril, por Aug. i>e Htakl.)

tenir sur la fidélité de son ministre <ie la Police, et i|uc Fouché a un pied dans tous les camps, toujours prél à trahir. H se méfie de ses complaisances à l'égard de Mme de Sta&l.

Le 31 décembre, il lui a donné l'ordre fonnel de ne pas la laisser approcher, a Ne laissez pas approcher de Paris cette coquine de Mme de Staël, écrit-il de Pultusk, le 31 décembre 1806; je sais qu'elle n'en est pas éloignée (1). » Fouché discute; le lô mars 1807, l'Empereur réitère son ordre, avec plus de sévérité :

o Je reçois votre lettre du 2 mars. Vous devez veiller à l'exécution de mes ordres, et ne pas souffrir que Mme de Staci approche à îuaranïe /i>M« de Paris. Cette méchante intrigante de^xait enfin prendre le parti le plus sage (2). >> Pour plus de sâreté, il recommande à l'archichancrUer Cambacérès de faire exécuter cet ordre (3).

Mme de Staél, qui ne se doute de rien, a acheté la terre de Cernay , près Franconvillc, à dix lieues do Paris, et annoncé l'intention d'y installer son quartier général. Elle veut faire le » dernier pas (4) o, elle croit toucher nu succès. Le 7 mars, elle va se rendre à Cernay; mais le préfet de Seine-et-Oisc l'en empêche; elle retourne à Aubergenvïlle (5). Real, chargé du premier arrondissement de la pohce de l'Empire, invite le préfet à signifier à Mme de Staël qu'elle n'est autorisée à résider à Aubergenville que jusqu'au 1" avril. Passé ce délai, elle devra se retirer à quarante lieues; sinon, elle sera expulsée de

fl) Napoléon à Pouché. (Lttiret iniiiitet, publiée* par Lecestbe.)

(!) ÛBterade (el noD Otlende. comme l'écrit Licestre}, 15 mars 1807.

(3J S6 mai-B 1807, cilÈ par TaiBBa, Coiuulat it Empire, t. Vil, p. «9.

(4) Benjamin ConsUnt A Rosslie de CoDitmt, 29 mars 1807. (Mekoi. tellrtt ie Conttant à ta famille.) ■ Je ne Buie point sur que le dernier paa M fuie avec autant de Tacililé. •

(3) Voir les pièces citées par W'BLScai.fSGH, eitraites de F' 6331, Ardiivos DBliunalea.

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France. Mme de Staël s'insurge, suivant son habitude; elle proteste qu'elle ne partira point avant le 25 avril, parce que sa fille est malade, et qu'elle n'a point d'argent pour se mettre en voyage,

Si la poUpe la harcèle, c'est que le maître lui-même excite son zèle. Tous les jours, du fond de la Prusse, malgré sa situation critique, tes préoccupations d'une campagne nouvelle, il trouve le temps de penser à Mme de Staël. Le 18 avril, il écrit à Fouché, de Finkenstein :

« Je vois avec plaisir que je n'entends plus parler de Mme de Staël. Quand je m'en occupe, c'est que j'ai des faits devant moi. Cotle femme est un vrai corhe.au ; elle croyait la tempête déjà arrivée, et se repaissait d'intrigues et de folies. Qu'elle s'en aille dons son Léman. Ces Genevois ne nous ont-ils donc pas fait assez de mal (1)? »

Le lendemain 19 avril, diatribe furieuse contre Mme de Staël, à cause d'une lettre d'elle tombée entre les mains de l'Empereur.

o Parmi les mille et une choses qui me tombent dans les mains de Mme de Staël, vous ^'errez par cette lettre quelle bonne Française nous avons là. Si c'était le prince Louis, notre ennemi forcené el auteur de la perte de sa monarchie, elle eût tout fait pour le voir. Mon intention est qu'elle ne sorte jamais de Genève. Qu'elle aille, si elle veut, avec les amis du prince Louis. Aujourd'hui courtisant les grands, le lendemain patriote, démocrate, on ne saurait en vérité contenir son indignation en voyant toutes les formes que prend cette..., et vilaine par-dessus. Je ne vous dis pas les projets déjà faits par cette ridicule

(1) Corruiionddiiet dt Xapotèo» I".

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UADAHE DE STAËL ET HAPOLËON IST

coterie, en cas qu'on eût le bonheur que je fusse tué, un ministre de la Police devant savoir cela. Tout ce qui me revient de cette misérable femme mérite que je la laisse dans son Coppet, avec ses Genevois et sa maison Necker (i). »

Le 20 avril, nouvelle lettre, à Regnault de Saint-Jean d'Angély; celui-ci a pris peur et s'est excusé des relations qu'il avait avec Mme de Staël. « Du reste, j'écris au ministre de la Police d'en finir avec cette folle de Mme de Staël, et de ae pas souffrir qu'elle sorte de Genève, à moins qu'elle ne veuille aller à l'étranger faire des libelles. Tous les jours, ;'acgttiers de nouveUes preuves qu'on ne peut être plus mauvaise que cette femme, ennemie du gouvernement et même de cette France dont elle ne peut se passer (2). «

En vain Fouché intercède pour elle. Il s'attire, le 3 mai cette réponse : « ... J'espère... que vous n'aurez plus la faililcsse de remettre sans cesse en scène Mme de Staël. Puisque j'entends qu'elle ne doive plus sortir du Léman, c'est une affaire finie. Je la laisse d'ailleurs maîtresse d'alJer à l'étranger, et elle est fort iiiaitresse d'y faire autant de libelles qu'il lui plaira (3). »

Foucbé essaie de tromper l'Empereur, en lui as.surant que Mme de Staël est partie de Paris. Réponse de Napoléon, le 7 mai :

a Je vois dans votre bulletin du 27 ovril que Mme de Staël était partie le 21 pour Genève. Je suis fâché que vous soyez si mal informé. Mme de Staël était les 24, 23, 26, 27 et 28 et est probablement encore ii Paris. Elle a' fait beaucoup de dîners avec dos gens de lettre».

(I) Ltltrti inédilai de Napoléon {Lecesthe.)

(!) Correipond»ntt dt Napoléon I".

(3) Ibid., Napoléon à Fouché de Fiakecsteio, 3 mai IgOT.

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Si l'on n'avait pas rempli d'illusions la tète de Mme de Slafil, tout «c tripotage n'aurait pas eu lieu, et elle se serait tranquillisée. En ne lui ôtant pas l'espoir de revenir jamais à Paris et recommencer son clabaudage, t'est accroître les malheurs de celle femme et l'exposer à des scènes désagréables; car je la ferai mettre à l'ardre de la gendarmerie. »

C'est un blâme bien ïiet à l'adresse de Fouciié. D'ailleurs l'Empereur est exactement informé, Mme de Staël est venue à Paris; elle y a vu ses amis; elle s'est promenée, au flair de la lune, dans la ville endormie, pai- ces belles nuits de printemps si douces, suivie par les policiers, dans l'ombre.

Le li mai, l'Empereur écrit à Foucbé ; il s'agit toujours de Mme de Staël :

« Celle folle de Mme de Staël m'a écrit une lettre de six pages, qui est un baragouin où j'ai trouvé beaucoup de prétentions et peu de bon sens. Elle me dit qu'elle a acheté une terre dans la vallée de Montmorency. Elle part de là pour en conclure qu'elle peut demeurer à Paris. Je vous répète que c'est tourmenter injustement cette femme que .de lui laisser cet espoir. Si je vous donnais le détail de tout ce qu'elle a fait à sa campagne, depuis deux mois qu'elle y demeurait, vous en seriez étonna; car, quoique à ÔOO lieues de la France, je sais mieux ce gui s'y passe que le 7ninistre de la Police. »

Foucbé veut epiloguer. Le 26 mai, l'Empereur lui écrit : o Je reçois votre lettre du 17 mai. Soyez bien certain que la personne qui a dfné à Paris avec Mme de Staél chez dos hommes de lettres y a certainement diné... » Toujours Mme de Staël : et voilà un mois pourtant qu'elle a quitté Paris.

Ainsi, dans l'espace de cinq mois, dix lettres de Napo-

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li'on, une en dceembre, — le 3!, — deux en mars, trois en avril, quatre en mai, toutes concernant Mme de Staël. A cinq cents lieues de sa capitale, aux prises avec il'iacroyablcs difficultés, occupé à ravitailler ses troupes qui manquent de tout, n'ayant triomphé des Russes à Ëylau (ju'au prix des plus sanglants efforts, à la veille de livrer une seconde bataille qui doit décider du sort de la campagne, Napoléon trouve encore le temps de s'occuper d'une femme de lettres, de stimuler le zèle de sa police. Car il ressort bien nettement de toutes ces lettres que si l'Empereur redoute Mme de Staël, il se méfie de Fouclié. Quel est le motif de cette crainte, de cette méfiance?

11 n'en faut pas douter, la situation, après Eylau, est des plus critiques. On répand des bruits sinistres : que la garde impériale a été détruite (I), que cinq cent mille Russes s'avancent pour écraser l'armée française. Les fonds publics sont en baisse; l'industrie souffre. Napoléon ordonne à ses sœurs, à Lebrun, à Cambacért-s, de donner des fêtes. La conscription soulève des clameurs; Fouclié ne se montre pas rassuré, transmet à l'Empereur de.s rapports alarmants. Napoléon affecte la conlîance. « J'aurais une bien pitoyable idée des Français, lui écril-il, si je croyais à votre lettre... Jamais la position de la France n'a été plus grande, ni plus belle. Qu'est-ce que deux mille -hommes tués pour une grande bataille (2)? u 11 feint de se moquer des « têtes a tableau » et des o bavards de café », mais il est sérieusement inquiet. Les jeunes auditeurs au Conseil d'État qui sont au quartier général alarment Paris en écrivant des « bêtises » . Il fautles faire partir. 11 faut surveiller Augercau, dont le corps a été presque entièrement détruit à Eylau, que l'Empereur a renvoyé en France et

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qui exhale sa mauvaise humeur, car on s'agite dans son

entourage, on « désire (les défaites (!) ».

Les philosophes, les « idéologues » entrent en scène. Toutes les fois que l'Empereur est absent de Paris, on si^ale une recrudescence de l'esprit de la Révolulion (2) . A la tète de ce parti est Mme de Slaï'I. Si l'Empereur s'occupe d'elle, c'est, comme il l'écrit, qu'il a. a des faits devant lui ». Il est merveilleusement renseigné par sa police particulière, qui surveille et contrôle celle de Fouché. Mme de Stai^ s'agite, cause, écrit, voit ses anciens amis du Tribunal, de l'Institut. On croit le moment venu; on attend « une grande nouvelle (3) ». Cette grande nouvelle, c'est la perte d'une bataiUe, c'est le coup de canon qui tuera l'Empereur, le boulet providentiel (|ui déhvrera de <■ l'Iiomme m. H y a à Paris toute une conspiration qui s'organise dans t'ombre, comme à la veille de Marcngo, et Fouclié ménage les conspiratours.

C'est que ce gouvernement, qui, de loin, apparaît ai fort, étonne par sa faiblesse. Il est toujours h la merci d'un revers. Il lui faut le succès à tout prix pour se maintenir. Les modérés, le parti de Mme de Sta.H et de l'Institut, le détestent; ceux des jacobins qui ne se sont pas ralliés ne lui pardonnent pas d'avoir étranglé la RépubUque; les autres, bien rentes, pourvus de riches sénatoreries, cliamarrés de rubans et de croix, n'aspirent qu'à le trahir; les royalistes servent dans ses antichambres, faute de roi, par habitude; les grands chefs militaires le jalousent; le peuple souffre de la conscription et réclame la paix. Que

<1) Correipondanee dt Napoléon. A Fouclié, 3 mai 1807.

{i) FiÉvÉE (ouï. cit., aoùl 1807).

13) • Nous avons éié longtemps dans l'attente d'une grandi nouvelU. II paraît certain actuellement qu'il n'y en aura point, • écrit Constant avec regret à la tante. Mme de Nassau, le 18 janvier 1807,

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l\iï restM-it donc? L'armée, le soldat, l'Iiumble chair à canoQ, qu'il traîne de champ de bataille en champ de bataille, et qui, meurtrie, sanglante, l'adore. Mais cet homme, d'intelligence si haute, ce grand conquérant sent bien que les canons, les fusils, les baïonnettes ne mènent pas le monde ; il sait toute la puissance de la pensée, de l'opinion : il s'en inquiète, il la redoute.

C'est pourquoi, à l'heure même où il est aux prises avec l'Europe, oîi il joue la partie suprême, il a l'œil sur Paris. Il ne veut pas que ses adversaires « fassent peloton (1) », et l'assaillent par derrière. Il les divise, il les frappe de coups répi'>t<-s. Il faut faire des exemples, a chasser de Paris (2) » tous ceux qui intriguent, les « mettre en surveillance dans leurs terres > ; il faut que , les malveillants de toute espèce s'aperçoivent qu'on a « l'œil sur eux ». Le général Malet, après Ejlau, s'est ménagé ■ des communications (3) » avec de hauts personnages cIatIs et militaires; on dit qu'il a en rcser\e un gouvernement tout prêt, il n'attend que l'occasion favorable; des sénateurs sont compromis dans l'affaire. L'Empereur s'indigne; ilparled'^/f'mitfer, d'apurer /eSài«(. C'est qu'il sait que son pouvoir ne tient qu'à un fd : en 1S12, il s'en faudra de bien peu que Malet ne roussisse. En attendant, on l'arrt^te, on l'emprisonne, avec ordre de ne pas ébruiter l'alFaire. Comment s'étonner que, dans ce Paris toujours en effervescence. Napoléon ne veuille pas d'un agent d'intrigues aussi dangereux que Mme de Staêlî

Deux ans auparavant, le soir de la bataille d'Austcriilz, Napoléon se faisait lire par Talleyrand les rapports de

(1) L'expresatoa est de Taino.

(3)Nkpoléon'i Fonché, 19avriM80T. [Correipondanee de Napolion.)

(3} DssaABBST, Qulmt ani de haute poliee, chap. ivii.

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polioe. Il apprend que le noble Faubourg intrigue. « Ahl ils se croieDt plus forls que moi, messieurs du faubourg Saint-Germain I Nous verrons 1 Nous verrons! ■ Et « ce nous verrons, ajoute son interlocuteur, venait quand? Après quelques heures d'une victoire décisive remportée sur les Russes et sur les Autrichiens > !

Toujours l'opinion le pri'oecupe, à plus forte raison après Eylau qu'après Austerlitz, et plus que le faubourg Saint-Germain, Mme de Staïd.

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