CHAPITRE Xlïl
Dans les derniers jours d'a\Til 1807 (1) avait paru Corinne. Mme de Staël ne s'éloignait de Paris que lentement, contrainte par ta police impériale, prêtant l'oreille aux lointaines rumeurs de gloire, espérant vaguement que te succès du livre, que l'opinion publique, forceraient l'Empereur à s'incliner, à signer un ordre de rappel. ■ Vous avez Corinne à présent, écrivait-elle à Mme Récamier. Dites-moi ce que vous en pensez, dites-moi ce que vous en entendez dire littérairement, et si du côté du gouvernement il ne vous revient rien de mauvais; car c'est de là que j'attends l'adoucissement de ma triste situation; il me semble qu'une occupation si innocente doit désarmer, si quelque chose désarme (2). »
Mme de Staël se trompait : on ne « désarmait » pas, on était mfime fort mécontent de Corinne. Mme de Staël affîrmail qu'elle avait écrit un simple roman, sans faire de politique : ■ Bahl disait Napoléon; de la politique! N'en fait-on pas en pariant de morale, de littérature, de tout au monde (3)1 » Napoléon avait raison. Il n'existe
ii}Mereure it France, samedi 2 mai • On a mis en vente cetlt semaine no Doureau roman de Mme de Staûl ; ii est intitulé Corinne ou l Italie. • Ce tut le libraire NicoUe qui i^dita le livre.
(2) De Lyon, 5 mai. Mme de SteË] ji Mme Bécamier. (Coppet et If '(l'miir.)
(3) Napoléon t Augaate de Staël, qui, on 1S08, lui demandait le rappel de aa mère.
;abyG00t^Ie
19i MADAME DE STAKL ET NAPOLÉON
pae de cloisons étanches qui séparent la politique de la morale et de la littérature; il y a toujours infiltration, pûnélration réciproque. Que Mme de Staël le voulût ou non, Corinne touchait par plus d'un côté à la politique, et il est difficile d'admettre qu'en l'écrivant l'auteur n'ait pas eu conscience de la portée de son œuvre.
Quels étaient les griefs du pouvoir contre Corinne?
En premier lieu, Mme de Stai>l n'avait rien voulu ajouter à son livre pour faire sa cour (1), et cela malgré les instances du ministre de la Police, qui l'avait informée que, « si elle voulait insérer dans Corinne un éloge, une flatterie, tous les obstacles seraient aplanis et tous ses désirs seraient satisfaits. » Mais elle ne veut pas flatter, d'abord par un sentiment de dignité bien naturel; car elle ne cesse de réclamer ses deux millions; et « si je louais, dit-elle, j'aurais l'air de mendier ce qui m'est dû (2j u ; — ensuite parce qu'elle a un rôle à soutenir; elle aime Paris, mais elle aime mieux encore sa gloire : que dirait la postérité, si Mme de Stat'l s'abaissait devant l'empereur Napoléon? Donc, il n'y a pas une ligne qui célèbre le génie ou les victoiresde son ennemi, et ce silence, on ne le lui pardonne pas. S'imagine-t-on un écrivain du siècle de Louis XIV qui ne parlerailpas de la gloire de Louis? Mais non seulement Mme de Staël ne veut pas louer Napoléon, mais elle veut qu'il lui sache gré de son silence, Elle écrit à Gérando en quittant Paris, du retais de poste de Charenton : « Je vous demande d'engager ' votre ministre (M. de Champagny, dont Gérando est le secrétaire) à bien écrire de Corinne à l'Empereur, quand il l'aura reçue. Ce que j'appelle bien écrire, ce n'est pas
(1) SisraoDdi à Mme d'Albany, iS juîD 1807. {Ltttrri iiudUtë. pobliAet pDL- Saint-René Taillandieb.) (S) A MoDli, 13 Tévrier 1807.
;abyGoot^Ie
MADAME DE STAÈL ET NAPOLÉOH 195
louer le talent, mais bien la modération; il y en a, je crois, à no pas mettre une ligne de profacc dans un tel momeiit (1). » Il y avait de la naïveté à croire que cette hautaine modération lui vaudrait quelque reconnaissance.
Mais le grief officiel, si l'on peut dire, formulé contre Corinne, ce fut le caractère antifrançais du. livre. * Je ne puis pardonner à Mme de Staël, disait Napoléon, d'avoir ravalé les Français dans son roman (2). » C'est exacte-, ment ce que le duc de Rovigo écrira plus lard de i'A'llemagne. « Ce livre n'est pas français, a Puisque Mme de Staël se réclame de la France, on lui prouve qu'elle n'est pas Française et qu'elle n'aime pas les Français. « Étrangère, Genevoise... Quelle bonne Française nous avons là! ■ Ce sont des expressions qui reviennent sans cesse sous la plume de Napoléon dans ses lettres h Fouché, 11 faut avouer qu'il a beau jeu avec Mme de Staël. Elle parle un peu trop de la frivolité des Français, de leur manque de sérieux : dans la Littérature, dans Corinne, dans l'Altemagne, dans les Considérations. C'est son thème favori. On a dit spirituellement : « Elle y revient comme à une rancune (3). B Rancune personnelle, et rancune de famille; elle n'a pas pardonné aux Français d'avoir méconnu M, Nccker,
Dans Corinne, c'est le comte d'Erfeuil qui est chargé d'incarner la légèreté des Français (4). Cet émigré accompagne l'Anglais Oswald, le héros du romun, en Italie. 11 a une a sérénité parfaite », malgré la perle de sa fortune; il est aimable, léger, indiscret, spirituel, frivole; il est persuade de la supériorité de la France, de Paris, île la
(1) Lttlrti inédUei. ttc, publiées parle baron d:
(!) Mémorial de Saintt-Hèlène.
(3) M. Paocei.
(i) Corinne, Hv. I", chop, m.
;abyGoot^Ie
ige MADAME DE STAËL ET HAPOLËON
langue française, des mœurs françaises, des goûts français. Il ne sait pas un mot d'allemand car, o c'est une langue trop longue à apprendre ■>; il n'apprend pas l'italien, car n cela n'entre pas dans le plan de ses études ■. Sa conversation ne \'ient a ni du dehors, ni du dedans ; elle passe entre la réflexion et l'imagination » ; il ne sait que le « commérage de la bonne compagnie ». 11 ne prête aucune attention à l'Italie; il compare le dôme de Saint- Pierre aux Invalides, et s'étonne beaucoup qu'on admire les ruines couvertes de ronces. En littérature, il tient pour le siècle de Louis XIV; il se fait le défenseur du bon goût contre la ■ barbarie tudesque »; il juge les Grecs <■ inconséquents m et Shakspeare <■ monstrueux ». Dans la conversation, il a des idées arrêtées sur toutes choses, le respect de l'opinion et des convenances. « Ce que la société n'approuve pas, il ne faut jamais le faire, a Homme d'honneur, certes, et capable de délicatesse, muni d'un petit code de maximes littéraires, politiques et morales qui lui sert en toutes circonstances, M. d'Ërfeuil traverse le monde « commodément, agréablement, élégamment (i) ».
Non seulement Mme de Stacl ridiculisait les Français, mais, crime impardonnable aux yeux de NapoI<ion, elle (tail anglophile. Au frivole d'Erfeuil elle oppose le sérieux Oswald. Oswald, « lord N'clvll, pale d'Ecosse, ■ a une « figure noble et belle, beaucoup d'esprit, un grand nom » ;
(1) Beitjiunia CoDBtant : extraits de Corinne daos U PublieitU {&rUcIe ligné D, D.). — Mme de StaCI avait dû coonUlre plus d'uQ d'Erfeuil pendant l'émigration. Ce personoa^Q nous rappelle par sa légèreté cet ami que M.deNarviasreDCoQtraun jourea Suiise. sur ti roule de Lausanne. II revenait de l'armée de Condé, aiTublé d'ua costume ds hussard de la morl.coilTij d'un shako gigantesque orné de deux tibias en s au loir. Après d'BgrÉables plaisanteries sur rinfldélilé de sa femme, qui, disait-il, avait sanctifié la divorce en épousant un graad vicaire, il déclara & Norvins qu'il en avait assez de l'exil, mais non po* du maria^je, et qu'au risque de se faire couper la tête, il rentrait en Normandie pour prendre femme.
;abyG00t^Ie
il est complaisant et dévoué pour ses amis, sensible et passionné; son extérieur a beaucoup de « douceur et d'harmonie » ; il est fort et adroit et dirige un vaisseau comme le meilleur pilote. S'il s'avance dans Hydc-Park à la tête du régiment qu'il commande, il a « dans son uniforme la plus belle et la plus imposante ligure » ; il manie son cheval k avec grâce et dextérité ». Los soldats jettent sur leur chef des regards pleins de confiance et de dévouement, pendant que la musique militaire joue des airs ■ fiers et doux a, qui conseillent le sacrifice de la vie. Les spectateurs de cette scène — Anglais naturellement — portent eux-mêmes sur leur visage l'empreinte de toutes les vertus, les hommes de « vertus mâles d, et les femmes de n vertus timides, n Corinne ne peut résister au Godsace the king, et s'écrie : « Oh 1 respectable pays, qui deviez être ma patrie, pourquoi vous ai-je quitté! Qu'importait plus ou moins de gloire personnelle au milieu de tant do vertus, et quelle gloire valait celle, 6 Nelvil, d'être ta digne épouse I »
Partout l'éloge des Anglais s'étale dans ce livre. Les Anglais sont les « hommes du monde qui ont le plus de discrétion, de ménagement dans tout ce qui tient aux affections véritables ». Us sont braves, chevaleresques, généreux, sihcércs. Ils ont des femmes chastes et des enfants ■ beaux comme le jour ». Us aiment leur patrie; toujours B leurs vœux, leurs sentiments sont tournés vers eUe ». Ils aiment aussi la mer, qui leur est une « seconde patrie ». Rien n'égale l'ardent enthousiasme avec lequel Mme de Staël raconte la visite que Corinne et lord Nelvil font à un vaisseau anglais ancré dans le port de Naples. Les matelots qui conduisent la chaloupe où s'embarque Corinne, leur « bonnet de velours noir et le léopard en argent brodé sur ce bonnet », la discipline de l'équipage.
;abyGoOt^Ie
lîi subordination, le sérieux, la n-gularité, qui régnent à bord, M image d'un ordre social libre et sévère; » le service divin qu'on célèbre sur le vaieseau, plus imposant à cause de » la noble simplicitt' du culte des réfortnés », — Corinne admire tout, jusqu'au o sabre du capitaine, •qu'on voyail traîner à cOté de lui pendant qu'il était k genoux » ; et quand le chapelain termine par cette pièce : « Que Dieu nous fasse la grâce de défendre au dehors notre keureuse constitution ... ■> son entliousiasmc déborde, elle a peine à retenir ses larmes.
Franchement, cela fait sourire. Mais trois mois après Evlau, UD mois après FriedJand, en pleine lulte de l'empereur Napoléon contre la puissance et les intrigues de l'Angleterre, cet enthousiasme avait une signification politique. C'est en vain que Mme de Staël voudrait le nier. Elle disait à Napoléon : o Le peuple que vous combattez est le plus brave, le plus généreux, le plus vertueux de la terre. Il est le civilisé, vous êtes le barbare; il défend sa patrie, l'humanité; vous ne défendez que votre exécrable orgueil et \otre ambition. »
Aniifrançaise, anglophile, telle est Corinne. El Corinne, <''efil Mme de Staël tout entière. Voilà pourquoi Napoléon ne peut pas souffrir ce livre. A Sainte-Hélène, il avoue ne l'avoir lii jadis « qu'avec le pouce » ; il essaie de le relire; maïs il ne peut achever sa lecture, il jette le livre. Mme de Staël s'est si bien peinte dans son héroïne, qu'elle la lui fait prendre en grippe. « Je la vols, je l'entends, je la sens, je veux la fuir, et je jette le livre (J). ■ Au physique, la ressemblance est frappante ; Corinne, c'est Mme de Staivl idéalisée, avec « ses bras d'une éclatante beauté, sa taille grande, mais un peu forte, à la manière
(1) .Vrmorial de Saiiile-Hèlrne.
;abyG00t^Ie
MADAME DE STAËL ET HAPOLliON (99
des Statues grecques », son regard a inspirô m. Au moral, Corinne a de la sensibilité, de la gaieU'', de la profondeur, de la grâce, de l'abandon et infime de la modestie! Ce dernier trait est bien un peu risqué pour Mme de Stai"-1. Mais comment ne pas la reconnaître à cette conversation, qui olFre un heureux mélange d'imagination, de simplicité, de justesse, d'exaltation, de force et de douceur; à cet amour de la gloire qui touritienle l'àme de Corinne. En cherchant la gloire, dit-elle à Oswald, j'ai toujours espéré qu'elle me ferait aimer 1 « Voilà bien le rêve de Mme de Stai>l, la chimtre qui a dévoré sa vie. Ajoutez les autres traits, « cotte grande puissance d'aimer, n cette » disposition à l'ennui », ce a besoin de .distraction que la passion la plus profonde ne fait pas disparatlre entièrement » : vous ne pouvez douter que ce ne soit le portrait idéalisé de Mme de Staul.
Cela ennuie Napoléon,' parce qu'il n'aime pas Mme de Staël, et parce qu'il n'aime pas aussi qu'elle prenne l'univers pour conlîdent de ses pensées et de ses douleurs. Corinne, on l'a dit^ c'est la conQdence d'une âme supérieure (I), mais d'ufie âme qui souffre Je la souffrance la plus intime. Mme de Stai>l a quarante et un ans; elle est à cette époque de la vie redoutée des femmes, « où elles se déflent.avec tant de douleur de leurs moyens de plaire. » Elle n'a plus pour la consoler, pour la soutenir, la tendresse d'un père, qu'elle a aimé avec exaltation, qu'elle n'a cessé de pleurer. Déjà elle voit disparaître à l'horizon de la route la jeunesse et l'amour : la jeunesse que rien ne remplace, pas même la gloire; l'amour qui a été le lyran de son existence, qui a ravagé sa vie. Les Nar bonne, les Talleyrand ont passé; et maintenant c'est
(1) VlLLEHAiN, ÉliiiUl mr te dU:-huiUéine iticte.
;abyG00»:^Ic
iOO MADAME DE STAËL ET NAPOLÉON
Benjamin qui est lassr, excédé de V homme-femme, — il appelle ainsi Mme de Staël, — qui secoue sa chatne, n'a plus d'amour et n'est plus reteuu que par les liens Fragiles de la sympathie d'esprit, de la pitié, de la reconnaissance. Elle le sent bien, et au lieu de se résigner, elle tombe en convulsions, elle écrit des lettres hombles, elle fait des scènes effrayantes. « Ah t la puissance d'aimer est trop grande, elle l'est trop dans les &mes ardentes! Quelles sont heureuses celles qui consacrent à Dieu seul ce profond sentiment d'amour^ dont les habitants delà terre ne sont pas dignes I » Quel cri de souffrance, quel aveu d'une plaie secrète, cachée au plus profond de son âme, tarissant peu à peu les sources de la viel Corinne, c'est dans la seconde partie du roman l'étemelle histoire de la femme qu'on n'aime plus et qui veut aimer encore, qui voit fuir avec une indicible terreur cet a enchantement du coîur, CCS délices de l'àme », dont elle s'est eni- Trée. A grands pas arrive l'horrible vieillesse, amenant avec elle la solitude et l'ennui.
Mais s'il déplaît a Napoléon qu'un* peu de sympathie aille à celte femme malheureuse, son ennemie, ce qui lui déplaît bien plus encore, c'est l'esprit de son livre; c'est cette idée partout présente que l'exaltation des caractères, que la liberté, que l'enthousiasme, sont les principes nécessaires de la vie des nations; que l'aljaissement de ces mémos caractères, que la morale égoïste ctindividuaUste, sont des germes de mort pour elles.
L'appel à la liberté, l'enthousiasme, vous les trouvez partout dans Corinne, et en particulier dans ces pages toutes frémissantes où l'aulour stimule l'énergie de la nation italienne, lui prédit son relèvement futur, son unité, sa grandeur :
Servi siam, si, ma servi ognor frcmenli.
;abyG00»:^Jc
Ce vers d'Alfieri, i^ue Corinne cite à Oswald, clianto sans cesse dans sa mémoire. Que cette pamTe Ilalie, tant de fois conquise,-tant de fois esclave, divisée, déchirée par ses haines intestines ou par la guerre étrangère, prenne enfin conscience d'elle-même ! Le grand malheur des Italiens, c'est qu'ils n'ont pas de pairie; mais donnez-leur ce but, a vous les verrez en six mois tout apprendre et tout concevoir (1).
C'étaient vraiment là des accents nouveaux dans un temps où les plus grands, les i)his illustres \OYageurs ne voyaient en l'Italie que la molle llalic, les rivages du golfe de Naples, -qu'embaume lo parfum des orangers et des citronniers, et non plus, comme jadis le poète, la terre ■ féconde en héros », magiia parevs cirum. C'est celle-ci pourtant que Mme de Staël appelle de tous ses vœux. Cette idée que ce sont les gouvernements qui forment les nations, les institutions qui modifient profondément l'état moral des hommes; celte autre idée qu'il n'y a ni ambition ni vraie gloire dans un pays où les citoyens ne sont pas excités et sotitonus par les grands intérêts politiques, qu'il n'y a pas non plus de grande littérature \h où les écrivains ne peuvent influer en aucune manière sur le bonheur lies peuples; cette conclusion enfin, vingt fois éparse dans l'ouvrage, que sans liberté, sans pairie, sans institutions, il n'y a rien qui exalte les cœurs, qui élève les intelligences, mais que les caractères s'avihssent et que la décadence est proclic : voilà la théorie chère îi Mme de StaPl, qu'elle soutient dans Corinne, comme elle l'a fait dans le livre De ta littérature, comme elle le fera dans celui De l'Allemagne, parce que, d'abord, c'est son idée de. prédilection,etqu'€nsuitc elle sailainsi déplaire àNapoléon.
(1) Voir 1& lettre de Coriimc à OEvald, livre VI, chap. jii.
;abyG00t^Ie
soi MADAUlù DE STAËL ET NAPOLÉON
L'altai^somenl des caractères dan^ l'état social, tel est, suivant Mme de Staël, le crime capital de Napolôon. Elle ne cesse de lui reprocher de tarir la source de l'entlioutiiasnie en- tuant la liberté, de tourner en dérision les sentiments les plus nobles et les plus désintéressés, de ne croire qu'à la force, qu'au calcul, qu'à l'intérêt personnel. Il faut bien qu'il y ait dans tous ces griefs une part de vérité, puisque d'autres témoins de cette époque, qui de loin nous paraît si glorieuse, ont été frappés du phénomène que signale Mme de StatU. « Rien ne peut peindre, dit un grand poète (1), à ceux qui ne l'ont pas sentie l'orgueilleuse stérilité de cette époque. C'était le sourire sataniquc d'un génie infernal, quand il est parvenu à dégrader une génération tout entière, à déraciner tout un eathoiisiasme national, h tuer une vertu dans le monde; ces hommes avaient le même sentiment de triomphante impuissance dans le cœur et sur les lèvres, quand ils nous disaient : « Amour, philosophie, religion, enthousiasme, liberté, poésie, néant que tout celât Calcul et force, chiffre et sabre, tout est là, » Oui, il y avait une sorte de conspiration universelle, de ligue contre les sentiments nobles de l'âme, contre ce que Mme de Staël désigné d'un mot : l'enthousiasme. C'est pourquoi elle protestait avec tout l'élan de son esprit et de son cœur.
Si l'on doutait un instant que ce iùl ta sa pensée intime et, {lans son idée, la portée sociale de Corinne, il faudrait relire la superbe page, toute vibrante d'une éloquence sarcastîque, que son ami Constant écrivait dans le Publiriste (2) en réponse aux critiques qu'alarmait l'enthousiasme de Corinne.
(I) Lamartine, £«> dctliiirei dt la poriU.
(î] Voir Ir Publicitle des IS, U, Ifl mai tSOT. Les articlea sur Coriime signés 0. D. lont de Constant, et nou, commo le crofl Itdy Bleanerhu-
;abyG00t^Ie
MADAME DE STAËL ET NAPOLtON S03
« Vraiment, — s'écriait-îl, — je ne me doutais pas que ces dangers nous entourassent : je regarde autour de moi, et, je l'avoue, je ne m'aper(;ois pas qu'en fait d'enthousiasme le feu soit à la maison. Où sont-ils donc, ces gens entraînés par l'enthousiasme el qu'il est si pressant d'en préserver? Voyons-nous beaucoup d'hommes, ou même beaucoup de femmes, sacrifier leurs intérêts à leurs sentiments, négliger par exaltation le soin de leur fortune, de leur considération ou de leur repos'? S'immole-t-on bcaiicou;) par anaour, par amitié, par pitié, par justice, I>ar fiorti'? Est-il urgent de mettre un terme à ces sacrifices? A voir tant d'écrivains courir au secours de l'égoïsme, ne dirait-on pas qu'il est menacé? Rassurons-nous; il n'y a rien à craindre. Nous sommes à l'abri de l'enthousiasme. Les jeunes gens mêmes y sont inaccessibles; admirables par leur amour pour l'étude, leur soif de connaissances, leur impartialité, leur raison, cette raison semble les sortir de l'enfance, pour les porter de plein saut dans l'âge mûr. «
Il était d'ailleurs parfaitement injuste de rendre Napoléon seul responsable de cette disposition des caractères. Il avait trouvé, en prenant la direction des affaires, la nation en proie à un scepticisme profond, résultat de dix années de troubles et de révolutions: point d'esprit ))obhc, beaucoup d'incurie et d'apathie pour les intérêts de l'État, une grande avidité de faire fortune, d'arriver à la richesse ou au pouvoir. Comme tous les grands conducteurs d'hommes, conime fous ceux qui ont traversé de semblables époques, il croyait peu au désintéressement, à la vertu, à l'abnégation; il savait par expérience ce que ces
>eU, de tille de Meulan. (Blenhehuassett. I. III, p. IST.) D'silleurB, cet vUcle de Confiant se retrouve dans ses Mélangrt de lill^ralure tl dt poliiique. Il D'y a donc pas de doute sur cq point.
;abyGoot^Ie
a04 MADAME DE STAËL ET NAPOLÉON '
grands mois dissimulent souvent de cupidité cl de bassesse, II faut ajouter, pour donner raison sur un point à Mme de Staël, qu'il exploitait supérieurement les vices de ceux qui le servaient, el semblait prendre comme un àprc plaisir à mépriser en eux la race humaine. Il n'aimait pas les gens qui se piquaient de vertu; il les considérait comme de médiocres serviteurs, « comme des niais ou comme des marchands qui surfont, c'est-à-dire qui veulent se vendre trop cher (1). » Le mot d'ordre était de parvenir; peu importaient les moyens. Le maftre ne s'entourait-il pas d'hommes célèbres par leurs apostasies, leurs crimes, leurs vices, qu'il savait prêts à le trahir, quand cliangerail le vent de la fortune : un Fouclié, un Talleyrond? Ne fermait-il pas les yeux sur la vénalité dit ce dernier, sur les pillcries d'un Soult ou d'un Masséna? Ne disail-il pas lui-même qu'il n'y avait autre chose à faire en ce monde que d'acquérir toujours plus d'argent et plus de pouvoir? Et ce mol, tombé d'une telle bouche, a 'exprimait-il pas merveilleusement la pliilosophie d'une époque qui se ruait à la conquête des jouissances, à la suite de l'iiommo qu'elle reconnaissait pour mattrc et pour guide?
Celte philosophie avait un représentant dans Corinne. Celait M. de Malligues; et il semble bien qu'en traçant celle figure Mme de Staël avait pensé à M. de Tallcyrand. N'avait-ellc pas écrit de son ancien ami : « Il est mort à tous les sentiments involontaires; il a fait de l'existence un calcul, où n'entrent ni l'honneur, ni la gloire, ni l'amour (2). » C'était exactement M. de Maltîgues, ce gentilhomme au mainlicn Iroîd et sérieux qui ne reconnaissait d'autre morale que celle du succès. Il émettait
;abyGoOt^Ie
MADAME DE STAËL ET NAPOLÉON iûi
dans le roman une série dlaphorismes quç n'eût pas dé< savoués M. de TallejTand. « Il n'y a de ^on dans ce monde que la fortune ou le pouvoir, ou tous les deux. — Les amitiés sont des moyens qu'il faut prendre ou quitter, selon les circonstances. (Mme do Staël trouvait qu'à son égard M. de Talleyrand avait abusé de cette maxime.) — Il n'y a de différence en ce monde qu'entre les oiseaux pris au filet et ceux qui y ont échappé. — La vertu est un langage pour le vulgaire, que les augures ne peuvent se parler entre eux sans rire. — Toute cette poésie que l'on appelle la conscience, le dévouement, l'enthousiasme, a été inventée pour consoler ceux qui n'ont pas su réussir dans !e monde; c'est comme le De profandis que l'on chante pour les morts. » Bref, M. do Maltîgues était le plus admirable produit d'un temps où l'on avait, comme dît Constant, « créé contre tous les genres d'enthousiasme le mot puissant de niaiserie » (1),
C'est ainsi que, sous couleur de parler de Saint-Pierre ou du Colisée, dos amours de Corinne et d'Oswald, Mme de Staël prétendait dire aux Français de dures vérités. Mais derrière un d'Erfeuil, derrière un Maltigues, c'était bien Bonaparte qu'elle voulait atteindre; la légèreté de l'un, le cynisme de l'autre, avaient permis à cet homme de prendre en main le pouvoir et.de propager, par son exemple tout-puissant, ces détestables théories.
Anglophile, antifran(;aise, idéologue, ces trois griefs. Napoléon les avait de tout temps nourris contre Mme de Staël. De cette opinion, Corinne était peu propre à le faire revenir,
(1) Les MaLliguBS abondaient dans !a soci£tù d'alors. • C'était, a-t-on dit, i'Ijeure où. lasse de s'âlre eialtâe ot sncriliC'o pour le triomphe d'intérêts publics, la nature humaine reprenait partout son équilibre dans l'égolsnae, • M. de MoDtroail était le type parlait docc^cnred'égoïsme. (VoirEl. Lanï. Aimét de Coignn cl lei M^moirei iaidili.'R. D. M.. 1" avril 190!.)
;abyGoot^Ie