‹ Madame de Staël et Napoléon: Orné d'une héliogravureChapitre 17 sur 51 · CHAPITRE XIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIV

Mme de Stai'O est rentrée à Coppet, < traînant l'aile et 4irant le pied a, di'çuc, point découragée pourtant. Corinne l'a f^it entrer de ptaîn-pied dans la gloire : c'est de (juoî la consoler de ses ennuis. Elle s'occupe de réunir autour d'elle une nombreuse cour : Mme Récamier, qui vient pour la première fois à Coppet; ElzéUr de Sabrau, Benjamin Constant, toujours à 1^ chaîne et toujours épris de toutes les jeunes filles qu'il rencontre; Guillaume Schlegel, dont le parallèle entre là Phèdre de Racine et i'Hippotijte d'Euripide fait scandale à Paris; Simonde de Sismondi, une encyclopédie vivante; Lemontey, le censeur impérial; les deux Baraote, fkre et fils, l'un préfet de Genève, qui expiera bientôt sa courtoisie envers l'exilée; l'autre, auditeur au Conseil d'Êlat, qui arrive des provinces polonaises et prussiennes nouvellement conquises, et dont Mme de Stai*'! adopte le jeune talent. Derrière ces personnages de premier plan, tout Genève et tout Lausanne se pressent. Point d'étranger de marque passant dans le voisinage qui ne se croie tenu de faire visite à Coppet, de payer tribut à la châtelaine. A certains jours, Coppet est trop étroit pour contenir ses hôtes; on s'empile, on s'étouiïe dans l'admirable bibliothèque d'un décor sobre et sévère, ofi l'on joue la tra-

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gédie et la comédie : Mahomet, Mérope, Andromaque, Phèdre, les Plaideurs, sans compter les essais dramatiques de la maîtresse de la maison, Geneviève de Brabaiil, par exemple, ou ceux de ses hôtes, les Detix Fats ou le Grand Monde, do M. de Sabran.

Mais Mmede Stail-l n'est point si occupée à jouer la ■comédie qu'elle ne prête l'oreille aux bruits du dehors. Un jeune homme encore inconnu, M. Guizot, se reodant à Nimeft pour voir sa mère, sollicite l'honneur de lui être présenté (1). Elle est alors k Ouchy, Elle accueille la requête, place le jeune Guizot h table à côté d'elle, l'interroge avidement sur ce qu'on fait, sur ce qu'on dit à Paris. Chateaubriand vient de faire paraître — le 4 juillet 1807 — dans le Mercure le fameux article sur le voyage de M. de Laborde. Mais M. de Laborde n'est que le prétexte; le vrai sujet, c'est le maître lui-mènne, le toutpuissant Empereur, qui semble, à Tilsit, à l'apogée de sa gloire, « C'est en vain que Néron prospère; Tacite est déjà né dans l'Empire ; il croît inconnu auprès des cendres de Germanicus, et déjà l'intègre Providence a livré à un ■enfant obscur la gloire du maître du monde... » Dans le grand silence de l'Europe, cette parole éloquente, un peu emphatique, fait courir un soudain frémissement. Que sera-ce à Coppet, à Ouchy, oii la haine de Napoléon est passée k l'état de culte et d'hommage rendu à l'exilée? Le jeune Guizot déclame le morceau avec toute l'ardeur de son âge, un tel accent de conviction, que Mme de Staël, qui le fixe de ses yeux ardents, s'écrie : ■ Restez avec nous, monsieur Guizot, et prenez un rôle dans Andromaque! ■

Laissons de côté le comique de la repartie. Quel puis-

(() GviiOT, Mimoirti.

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sant stimulanl pour Mme de Staël que cette audacieuse invective! Quels transports elle éprouve à voir frapper au visage l'homme détesté t Sans doute, il y avait quelque différence entre l'opposition de Mme de Staël et celle de Chateaubriaad. L'une parlait au nom de la liberté et dea principes de la Révolution; Cliateaubriand, au nom de la vieille France monarchique, des traditions de fidélité et d'honneur. Il rappelait que, pieux pèlerin, il avait porté à Trieste les a respecta d'un pauvre gentilhomme » sur la tombe de deux princesses (t) ». Il Hétrissait les Âmes pusillanimes, adoratrices du succès et de ta force. Il s'écriait : « Il y a des autels comme celui de l'honneur qui, bien qu'abandonnés, réclament encore des sacrifices : le dieu n'est pas anéanti, parce que le temple est désert. Partout oii il reste une chance à la fortune, il n'y a point d'héroïsme à la tenter. Les actions magnanimes sont celles dont le résultat prévu est le malheur et la mort. Aprt-s tout, qu'importent les revers, si notre nom prononcé dans la postérité va faire battre un cœur généreux deux mille ans après noire vie? Nous ne doutons pas que dutcmpsde Sertoriusies âmes pusillanimes qui prennent leur bassesse pour de la raison ne trouvassent ridicules qu'un citoyen obscur osât lutter seul contre la puissance de Sylla. »

Que ce fût enthousiasme pour la liberté ou loyalisme monarchique, c'était bien au nom d'un principe moral que Mme de Slacl et Chateaubriand prétendaient résister à Napoléon. Mais il y avait dans leur opposition une grande différence, et l'on peut affirmer que des deux, celui que Napoléon redoutait le plus, ce n'était pas Chateaubriand, c'était Mme de Staël. S'il voulait « faire

(I) Mesdames Vicloiro et Adélaïde de France.

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sabrer Chateaubriand sur les marches des Tuileries » , s'il Je menaçait, lui et sa « clique », du traitement que David avait fait subir à la race d'Achab (i), au fond il ne le craignait guère. « C'est un cerveau brûlé, » disait-il. Il le savait essentiellement vaniteux, jaloux de la gloire usurpée par un petit gentilhomme corse, capable d'écrire un jour une page éloquente, mais nullement intrigant et, eu somme, à cette époque, peu dangereux. Comme le lui faisait observer Fontancs, Chateaubriand a ne conspirait pas, ne pouvait rien contre lui (2) ». C'était l'exacte vérité. L'ermite de la Vallée aux Loups, à part quelques intimes, comme Joubcrt ou Fontanes, ne voyait personne, avait peu d'influence. 11 était alors, malgré le Géttie du christianisme, un assez petit personnage, bien inférieur pour la fortune, les relations, le rayonnement de gloire, a la fille de M. Necker, à l'auteur de Corinne. Il n'intriguait pas; Mme de Staël intriguait; elle conviait dans ses salons l'Europe entière, elle soulevait les âmes, non seulement par ses écrits, mais par sa parole éloquente. On venait, comme dit Napoléon, se faire « armer chevalier n chez elle. Elle était pour lui un adversaire autrement redoutable que M. de Chateaubriand.

Eq cet automne de l'année 1807 se nouait précisément à Coppet une intrigue fort curieuse, dont Mme de Staël tenait tous les fils. Au mois de septembre, le prince Auguste de Prusse, frère du prince Louis tué à Saalfeld, fait lui-même prisonnier à Prentziow (3), après avoir demeuré quelque temps à Nancy et à Soissons (i), avait obtenu de Napoléon la permission de se rendre en Italie.

(I) Napoléon ùLavalette, H aoât 1807. {Ltllrei iiièditis, Lgcesthb.)

(!) ViLLBMiiN, MontituT de Chaltaubriand, p. 161.

(3| Voir les Mémoire» do Rbiset, qui fît prisoQOior te prince, engagé

{ij Journal de VEmpire, 15 décembre 1807.

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En passant par Genève, il était alld naturellement à Coppet rendre visite à Mme de Staël. Quelle bonne fortune pour la châtelaine que de recevoir à sa table un prince allemand, prussien même, frère d'un héros mort pour sa patrie, et les armes k la main, en combattant contre 1' « oppresseur »t Quelle revanche de l'accueil brutal fait par le vainqueur à la grande-duchesse de Saxe-Weimar, à la reine Louisel

Le prince Auguste fut, à Coppet, une sorte de héros. Il avait vingt-quatre ans, une tournure noble etfière; il était brave, chevaleresque, patriote, et détestait Napoléon. Il fît tourner toutes les têtes. Benjamin Constant le trouva a distingué ». « Comme les Allemands valent mieux que nous t » écrit-il dans son Journal intime. Il est vrai qu'en 1816, il a tracé du prince cet amusant croquis : a II est ce qu'il a toujours été, quand l'amour ne le rendait pas pareil aux autres, commun, gauche, fier et bavard, les coudes en dehors et le nez en Voir (l). » C'est qu'en 1816, M. Constantestéperdumentéprisdes charmes de Mme Récamier et qu'il a le prince pour rival.

Cette passion du prince Auguste avait commencé dès 1807, sous l'œil bienveillant de Mme de Staël. Celle-ci eût été ravie de faire épouser le prince à sa belle amie, dont la situation était quelque peu ébranlée depuis la faillite de la banque Récamier. Le prince était riche, protestant et grand ennemi de Bonaparte; c'était plus qu'il n'en fallait pour échauffer rimaginatioa de Mme de Stael. La belle Juliette fut un instant ébranlée; elle échangea même avec le prince une promesse de mariage ; on disait que celui-ci l'avait scellée o de son sang (2) » t

(1) LeUrc à Mme Récamier, 17 ao&t ISlfl.

! madamt Récamier, el Mbketal,

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Mais il y avait un obstacle : M. Récamier vivait encore. li est vrai qu'il n'avait jamais été qu'un père pour celle qui portait son nom ; mais encore (■tait-il convenable de le consulter sur un sujet si délicat. Mme Récamier lui écrivit. L'ancien banquier, tombé dans une situation assez gênée, 6t sans doute entendre h celle qui avait été la compagne de ses prospérités, qu'elle devait partager sa mauvaise fortune. Mme Récamier comprît, et, au grand ennui de Mme de Staél, renonça à son mariage. Elle se contenta, par manière de consolation, de faire cadeau au prince du délicieux portrait où Gérard l'a représentée sortant du bain.

Mais l'Empereur, grâce au cabinet noir, avait suivi toute l'intrigue. Il avait lu la correspondance d'Auguste de Prusse et de Mme Récamier, tenu entre ses mains ces . lettres qui « contenaient les preuves non équivoques dans tout l'Empire des charmes de Mme Récamier et du haut prix auquel le prince les élevait (1). » Les deux amoureux employaient un langage conventionnel. Le prince, parlant du roi de Prusse, l'appelait « mon purent, mon cousin »; la reine était « la femme de mon cousin » , le gouvernement prussien h notre maison de commerce » , M. de Hardenberg, « le premier commis (2). » Napoléon s'amusait de toutes ces finesses, qui ne le trompaient guère, mais en même temps, il était fort irrité contre Mme de Staol, qui ourdissait cette intrigue et donnait au prisonnier « de mauvais principes ».

•Deux pièces curieuses témoignent de celle irritation. L'Empereur écrit de Venise, le 6 décembre 1807, au maréchal Victor, gouverneur de Berlin :

■ Je reçois la lettre par laquelle vous me faites con-

(1) Mémorial de Sainte-Bélim.

(î) Souvenir* de madame Récamier (letlra d'avril 1808).

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naiire que le prince Auguste de Prusse se conduit mal à Berlin. Cela ne m'étonne pas, parce qu'il n'a point d'esprit. // a patti ton temps à faire ta cour à Mme de Staël à Coppel et n'a pu prendre là que de mautaii principes. Il ne faut point le manquer. Faîles-lui dire qu'aux premiers propos qu'il tiendra, vous le ferez arrêter et enfenner dans un château, et que tous lui enterrez Mme de Staël pour le consoler. Il n'y a rien de plat comme tous ces princes de Prusse (1). •

Le lô décembre de la même année, le Journal de l'Empire publie la note suivante, é\idemment rédigée par l'Empereur, car on y retrouve textuellement certaines expressions de lu lettre à Victor ;

« Le prince Auguste de Prusse, qui, après avoir été fait prisonnier à Prenlzlow, a demeuré longtemps à Nancy et à Soissons, et dernièrement à Coppet, où il faisait la fOur à Mme de Staël, parait atoir /misé dans celte dernière résidence de forts mauvais principes. Les propos qu'il tient depuis son retour sont inconcevables. Ce jeune prince est aussi fanfaron que beaucoup d'autres officiers de sa nation; il n'a pas été plus corrigé qu'eux par les événements. Il accuse le prince de Holienlolic, le duc de Brunswick, le général Bliicher, l'ai-méc prussienne, le roi; tout le monde a mal fait, lui seul excepté. Cependant tout ce qu'il y a de plus clair dans sa carrière militaire, c'est qu'il a été fait prisonnier dans un marais. Il y a peu (l'esprit, peu de générosité à déclamer contre de vieux généraux, victimes des circonstances impérieuses de la guerre. On ne peut sans doute pas faire un tort au prince Auguste d'avoir été prisonnier; ce sort est souvent celui du plus brave; mais lorsqu'on survit à un tel maliieur suns avoir reçu aucune blessure, on est bien plus en

;|J Lbcestre, our. cit., t, I.

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situation de se justifier t{ac d'accuser. Ce jeune prince aurait encore besoin des conseils de son respectable père et de sa digne mère, lis lui seraient plus profitables que le$ leçons des mauvais esprits qu'il a vus à Coppet, et que les mauvais propos qu'il a entendus, u

Ce n't^tait pas seulement le prince Auguste de Prusse, c'étaient les propres maréchaux de Napoléon, et entre tous le plus fidèle, Berthier, que semblait séduire Mme de Staïl. Le prince de Neuchàtel ne s'était-il pas avisé de lire Corinne à Tilsit « pour se délasser des fatigues de sou ministère h , et il avait été sous le charme. 11 avait dit qu'il en K aimait l'auteur, malgré la disgrâce où elle était tombée b . Les familiers du prince lisaient Corinne, pour lui faire leur cour; l'un d'eux lui avait même insinué un jour qu'une conquête telle que Mme de Staël était digne de lui, qu'il fallait « unir la célébrité et la. gloire ». L'Empereur a froncerait le sourcil », mais il finirait par donner son consentement. Le prince était resté réveur;il n'avait cessé de parler de Corinne et de son auteur durant les trois semaines passées à Tilsit. On ne s'en était point fâché, on l'avait seulement un peu raillé (1).

Berthier avait-il songé vraiment à épouser Mme de Staël? L'aventure eût été singulière : on ne voit guère l'ennemie de Napoléon devenue maréchale d'Empire. D'ailleurs, Berthier avait une liaison fort ancienne et fort connue avec Mme Visconti, et il est plus probable que s'il aimait les scènes et les paysages de Corinne, c'est qu'ils lui rappelaient une passion si chère. Ce ne fut que

(I) Touta cotte hUtoir« noua est codduc par la Icltre très ci cornspADdaut anoDyme de Mme da Slaûl, du 3 août tSOT. Elle avait envoyé cet ami è. Genève avec misaîoû de Taire parler ud des secrétaires de Berthier, se rendant eo Italie. L'ami invitait Mme de Stafl à voir Berthier & H>D prochain voyagea Neacbatel, et l'assorait qu'elle n'était pas et ne serait pas compromise. (Archives de Broglie.)

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sur les instances de l'Empereur qu'il épousa l'année suivante une nièce du roi de Bavière, et H. Visconli étant mort sur ces entrefaites, Berttiier resta inconsolable de n'avoir pas patienté pour épouser sa veuve. Quant à jtlme de Stai^l, il est peu probable qu'elle pensât sérieusement à épouser Berthier; elle tenait trop h son nom et à sa gloire; mais elle espérait user de son influence sur l'esprit du prince qui, par sa résidence de Neuchâtel, élait son voisin, pour obtenir grâce à lui son rappel.

Voilà sans doute à quoi se réduit cette intrigue, qu'il était cependant intéressant de signaler, parce qu'elle montre l'incroyable puissance de séduction de Mme de Staël, et l'art avec lequel elle savait profiter des moindres dispositions qui lui semblaient favorables.

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