‹ Madame de Staël et Napoléon: Orné d'une héliogravureChapitre 18 sur 51 · CHAPITRE XV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XV

N'étant pas autorisée à revenir à Paris, incapable d'autre part de passer l'hiver à Coppet, Mme de Staël reprend ie grand projet interrompu par la mort de Necker ;■ elle va continuer à visiter l'Allemagne, en particulier l'Allemagne du Sud, qu'elle ne connaît pas encore. Si précieux que soit Schlegel, il ne peut suffire à lui donner tous les renseignements dont elle a besoin pour l'ouvrage qu'elle médite; surtout pour ce qui est des mœurs, de la société, de la vie étudiée et prise sur le fait, il ne peut suppléer à l'impression personnelle. D'ailleurs, il accompagnera Mme de Staël. Elle emmène aussi son plus jeune fils, Albert, et sa fille; elle se propose de placer Albert dans une pension « où il puisse bien apprendre l'allemand «. Elle se garde bien de dire au préfet, M. de Barante, et à M. de Cliampagny, ministre des Affaires Etrangères, que cette pension, c'est une école de cadets autrichiens; car il est probable que cette déclaration cliangerait les sentiments de l'Empereur à son égard. Celui-ci est fort bienveillant envers elle; il lui fait annoncer par M. de Champagny que son intention est que les envoyés de la France dans les pays étrangers lui accordent « toute protection (i) » . La lettre de Champagny est du 2 novem-

3 décembre 1807.

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bre !807; la lettre de l'Empereur au maréchal Victor, concernant le prince Auguste et Mme de Stafil, est du 6 dt-cembre. En un mois, ses dispositions ont chang*'-; elles cbangeront bien davantage encore.

11 nous faut passer rapidement sur la première partie (lu voyage de Mme de Staël. Elle arrive un peu avant Noi'l h. Munich, y srjourne ennron une semaine, le temps de trouver la ville comme <■ pétrifiée», écrit-elle àMmeRécamier, puis elle fait route sur Vienne, suivie de l'œil par la police française. Des notes sommaires insérées dans le Journal de l'Empire marquent les étapes de son voyage. Elle est attendue le 1 8 décembre à Augsbourg, avec Mme Récamier (ceci est une erreur; Mme Récamier ne l'accompagne pas). ■ Il faut espérer qu'on nous donnera régulièrement des nouvelles du voyage de ces dames et que la gazelle de Vienne nous donnera des di-lails intéressants (souligné) sur leur séjour dans celte capitale. » Celte note a été insérée dans le journal par ordre de l'Empereur (1).

Le 14 janvier £808, le même journal signale l'arrivée de la « fameuse Mme de Staël • à Vienne : ■ Elle se propose d'y passer quelque temps. » Le 3 février, nouvelle note : h Mme de Stai-l a été présentée à la cour et admise à tous les cercles d'apparal. Son Altesse Royale le duc Albert de Saxe-Tesclien l'a invitée au superbe bal qu'il a donné à l'occasion du mariage de Sa Majesté. Cette dame vient de placer son fils à l'Académie impériale du génie de ccUo ville. »

Pourquoi celle abondance de notes? Que se passe-t-il donc à Vienne? Les rapports do notre ambassadeur Andréossy peuvent nous donner sur ce point d'utiles renseignements.

(1) Voir Journal de VEmpirt du 28 décembre 1807.

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MADAME DE STAËL KT NAl'OLËON il?

La vérité est que les esprits à Vienne sont en pleine insurrection contre l'influence française, et qu'il n'est fan indifférent <le connaitre les Taits et gestes d'un ennemi aussi acharné de l'empereur Napoléon qu'est Mme de Staël. La société viennoise est animée des sentiments les plus hostiles contre la France (1); elle se répand en propos d'une extrême violence. L'orgueil allemand saigne des défaites infligées à la Prusse, de l'humiliation de l'Allemagne, vaincue, épuisée par les contributions de toutes sortes. L'Angleterre exploite habilement ces dispositions; des conciliabules se tiennent chez M. Adair, le ministre anglais ; c'est de là que partent les agents de M. de Stadion, qui vont dans les diverses coteries t bourdonner de mauvaises nouvelles, des propos indiscrets, des sarcasmes, des plaisanteries », échaulTer la télo des femmes. « De ce concours de moyens subalternes employés avec art et perlidie, il résulte cette kaine inextinguible^ cet éloignement pour la France, dont it faut prendre les couteurB, si l'on veut être non seulement distingué, mais même introduit et souffert dans les premières sociétés. « Les généraux Winzingerode, Pozzo di Borgo, de Betlegarde, de Vincent se distinguent parmi les plus acharnés. On affecte de dédaigner notre ambassadeur. A un dîner chez M. de Stadion, tous les honneurs sont faits au prince Kourakine, ambassadeur de Russie ; Andréossy s'est vu obligé de faire des remontrances à M. de Stadion (2). L'ambassadeur d'Angleterre donne des bals et des soirées, où sont invitées « les personnes et les familles signalées pour leurs sentiments contre la France (3) ». Les choses en viennent au point que notre

(1) Arcb. AU. ètr., Autriche, rapport d'Andréossy du G janvier 1808,

(2) Ibid., kaàréotsy à M. de Cliampagny, 16 janvier. (S) Ibid., 20 janvier.

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ambassadeur reçoit l'ordre de quitter Yienae, en laissant à sa place uo simple chargé d'afTaires : ■ La conduite du gouvernement, les sentiments qu'elle trahit, les desseins qu'elle peut faire supposer, mais surtout l'esprit, les jiropo», les vceuiE d'une société livrée au délire te plus aveugle, ont fait de cette ville un séjour d'où l'ambeissadeur de France doit s'éloigner (1). n

Telle est la situation a. Vienne au moment de l'arrivée de Mme de Staël. Ce qui ressort clairement des dépêches d'Andréossy et des instructions qui lui sont adressées, ce sont les dispositions hostiles de la société plus encore que du gouvernement autrichien; c'est l'influence considérable de cette société, des salons aristocratiques, de la cour, des femmes : «Petites vues, petites intrigues, petits moyens, bruits absurdes, caquetage de femmes; telle est la direction de la politique de la cour de Vienne (2). ■

Rien, il faut le reconnaître, ne pouvait mieUJC servir les desseins de Mme de Staël. Ce n'était pas seulement l'auteur de Corinne à qui l'on allait faire fête, c'était aussi, c'était surtout l'irréconciliable ennemie de l'empereur Napoléon, l'admiratrice passionnée de l'Angleterre et de l'Allemagne, l'écrivain illustre qui élevait un monument à la gloire de cette Allemagne opprimée, — tel un défi jeté à la face de l'oppresseur. C'était bien Ift cette « haine inextinguible » dont parle Andréossy, dont il fallait prendre les couleurs pour être introduit et souffert dans les premières sociétés. Aussi son arrivée provoque un véritable enthousiasme. Jamais il n'y eut à Vienne » réception plus belle (3) ». On la « comble de fa-

(DAi'cli.AlI. étr..ordrBà Andrt^osay de quitter Vienno, 25 janvier 1808. (S) Ibid., 10 juin.

(31 L* GiIKIie-Chahbonas, Soiirenirs du congrrt de Viennt. (Extrait d'ui conversation de l'auleur avi'c le priaco de Ligne. Ou disait encore, i

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veurs (1) b; la cour la « reçoit à merveille (2) » ; elle esl de tous les bals, de toutes les fêles . La vie mondaine à Vienne est, cet hiver, tr^ brillante à cause des noces de l'empereur François II avec sa cousine germaine l'archiducliesse Marie-Louise d'Autiiche-Este. Mme de Staël est reçue chez la princesse Bagration, chez le duc Albert, le prince Kourakine, a les deux maisons de Yieone où l'on peut le mieux connàttre la société (3). » Ce prince Kourakine, c'est l'ambassadeur de Russie, et les Russes sont, cette année, très à la mode, par haine des Français. Mme de Staël cause « beaucoup avec l'archiduc Jean et un peu avec l'archiduc Charles (4) ». Elle aime beaucoup les archiducs. « Toute cette famille ne vit pas dans la mollesse, écrit-elle, et donnerait sûrement sa vie dans les grandes circonstances. » Elle est dupe, d'ailleurs, de l'apparente tranquillité qui règne à Vienne (5) ; elle ne soupçonne pas les intrigues qui se trament; elle s'étonne, elle s'indigoe presque. U semble que Vienne ne songe qu'au plaisir. Elle retrouve là son ancienne connaissance du Consulat : M. de Cobenz), toujours passionné de comédie; le vieux prince de Ligne, n qui aies manières de M. de Narbonne et un cœur; » le prince Tuffiakin, neveu de la princesse Dolgorouki, le prince Sapiélia, tous deux amoureux de Mme Récamier. Vêtue d'une robe de satin M couleur d'or », constellée de diamants, un oiseau de paradis fiché dans les cheveuX; elle passe dans les salons.

18]4 : • Lorsque Hma de Staél ëlait & Vienne. • laut uUe avait fait senlalioQ dans cette ville.)

(1) LoUre de Mme da Staél i Mme Béeamier. Vienne, décembre 1807, (Copptl et Weimar.)

(S) Mme de Stoei t la graDde-ducliesse Louise, 19 janvier ISOS.

(3) Ibid.

(i| Ibid.

(S) • U r^e en ce paya une tranquillilé aiagulière après tant d'évéoements. > (/btd.)

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iSO MADAME DE STAËL ET NAPOLÉON

attirant tous les regards, suivie de l'iiiévitaMc Schlegel. Andréossy lui-même est • très bien » pour elle; car il a reçu tes instructions de M. de Champagoy, et on ne lui a point ordonne encore de rompre avec Corinne.

|] ne faut pas s'y méprendre : tous ces Russes et Autrichiens, princes et archiducs, dont Mme de Sta^I fait ses délices, détestent la France. Devant Mme de Slaël ils se taisent, car ils connaissent ses sentiments : ils se rattrapent sur le tyran corse, qu'ils chargent de tous les péchés d'Israël. Mais, au fond, c'est bien la France <{u'ils détestent : ils détestent son esprit répubUcain, son amour de l'égaUté; ils détestent sa gloire, la suprématie qu'elle exerce sur le monde. Envie, jalousie, crainte, orgueil blessé, morgue aristocratique, tous ces sentiments s'amalgamenf , se combinent en un sentiment unique : le furieux désir de prendre une revanche, d'être les maîtres à leur tour. Mme de Staël a beau distinguer entre Napoléon et la France; pour des étrangers, la distinction est trop subtile : ils la suppriment.

Cette francophobie dont est atteinte la société viennoise, se donne libre carrière au cours de Schlegel. C'est à la fin du carnaval de 1808. Ce cours a « un immense succès (I) » ; Schlegel est ic conférencier à la mode; il a toujours un « cercle brillant d'environ trois cents auditeurs ou auditrices (2) », l'élite de la société, La raison de ce grand succès, ce n'est pas seulement le réel talent, l'ingéniosité des vues de Schlegel ; c'est surtout la guerre passionnée, souvent injuste, qu'il a déclarée à l'influence française, à la littérature française, à l'art français. Le

(1) Mme de SUûl à la grand e-duchesee Louise, Vteoae, S avril 1S08. (Copptt et Weimar.)

(i) • ... Vor eioen) glitoieDden Kreiso voQ beinahe 300 Ziiliûrern und ZuhôreriDUBO. • l'réface de l'édition de 13D9 de V^tr dramalûehe KiihiI und Litleiatur.

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détracteur de la Phèdre de Racine protestait à sa manière contre l'assenissement de l'Allemagne, contre le joug traditionnel de la France. Il parlait du siècle de Louis XIV, et l'auditoire pensait à Napoléon. S'il rappelait les « souvenirs de la \-ieille gloire allemande, sacrés pour tout patriote (1) », tous les cœurs battaient d'enthousiasme et d'espérance. En apparence, il s'agissait de littérature et de théâtre ; mais au fond, pour le conférencier comme pour les auditeurs, c'était du réveil de l'Allemagne, de l'unité de l'Allemagne qu'il s'agissait. Cette conscience d'elle-même, cette union des esprits et des cœurs, il la préparait, il l'accomplissait sur le terrain de l'art et de la littérature, mais avec l'idée bien arrêtée qu'elle se ferait un jour sur le terrain de la politique et qu'elle aiderait au triomphe de la patrie allemande. C'est pour cela qu'il évoquait les « magnifiques tableaux » de Thisfoire de l'Allemagne, les guerres avec les Romains, la fondation de l'Empire, le siècle brillant et chevaleresque des empereurs de la maison de Souabe, les illustres souvenirs des Habsbourg, tous les princes, tous les liéros qui avaient fait la grandeur de l'Allemagne (2).

« Ce fut pour moi, écrit-il dans la préface de la première édition (3), une minute sublime et vraiment inoubliable, lorsque, dans ma dernière leçon, au moment où je venais de rappeler les souvenirs de la vieille gloire allemande, sacrés à tout patriote, où tous les cœurs battaient à l'unisson avec plus de solennité que de coutume, je dus prendre congé de mes auditeurs, profondément ému à la pensée que ces liens formés par un commun

(I) Prùrace de la première édition des Leçoiit mr t'orl dramalîque, GoDèvo, février 1809.

iî) Voir la derniâre Ufon de Sclilegel, traduclion franeaise de ]SI4 de Mue Kecker de Saussure, t. III, |j. 3i(.

(3) l'ebtT dramaliithe KuuH vnd LHIeraliti; tltidelberg. ISOÏ.

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amour de tout ce qui peut former l'esprit et l'ennoblir, allaient se dénouer dans un instant, et que je ne verrais plus jamais ainsi tous ces auditeurs rassemblés autour de moi. On sentait une émotion générale, excitée par tant de choses que je ne pouvaisdire, mais on présence desquelles les cœurs se comprenaient. C'est dans le domaine de l'intelligence inaccessible à la force brutale, sur le terrain de la pensée et de la poésie, que les Allemands, séparés de tant de manières, prennent conscience de leur unité; et de la conscience de cette unité, dont les écrivains et les orateurs doivent se faire les interprètes, peut, au milieu de tant de vues confuses, s'élever le noble et sublime pressentiment des grandes et immortelles destinées de notre peuple... »

Il n'est pas douteux que ces sentiments étaient partagés par Mme de StaV-1, puisqu'ils apparaissent à chaque ligne du li\Te i>e/'A/^effl(T(/«e, qu'ils en sont comme le fondement et la substance. 11 est difficile de dire dans quelle mesure ils appartiennent en propre à Schiegel ou à Mme de Staël, qui des deux les a inspirés à l'autre. En réalité, il y avait entre eux communion parfaite et action réciproque. Schiegel aidait Mme de Staël à pénétrer les mystères de la pensée allemande, de l'art allemand, et Mme de Staël, avec son ardeur et sa fougue coutumière, avec sa haine aussi de Napoléon, excitciit Schiegel à hâter le réveil de ce peuple par les grands souvenirs de son histoire. Ces deux esprits se complétaient et s'unissaient, l'érudit sagace et souvent éloquent, la femme passionnée, vrai foyer d'enthousiasme, qui Jetait des éclairs et des Hammes. On ne s'y trompait pas en France; et, quand avaitparu quelques mois auparavant, la fameuse Comparaison entre la Phèdre de Racine et celle d'Euripide^ le Journal de l'Empire avait signalé les rapports existant entre « M. Sclilegel et une

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dame française trts célèbre a, et, s'il avait consacré trot» longs articles (I) à réfuter l'ouvrage du ■ sieur Schlegel », il ne dissimulait pas que c'était à. cause des rapports exis- , tant entre lui et Mme de Stai^l, et qu'il entendait bien répondre à la fois à l'un et à l'autre. Entre ce personnage qui dénigrait Racine et Louis XIV, qui représentait la nation française comme « toute composée de personnages à la Watteau », et l'auteur de Corinne, qui avait ridiculisé le comte d'Erfeuil et la légèreté française, il y avait communauté d'idées et sympatbie de sentiments, et le rédacteur du Journal de l'Emfnre^ et, sans aucun doute, derrière lui Napoléon, n'avaient pas perdu une si belle occasion d'exposer aux yeux de tous la propagande acbamée contre la France et l'influence française, à laquelle se livrait Mme de Staël.

Décidément, le séjour en Allemagne, s'il est très profitable pour le développement de l'intelligence de Mme de Staël, ne vaut rien pour son repos : il achève delà brouiller avec Napoléon. Jusque-là celui-ci ne l'a regardée « <iue comme une folle m, mais t aujourd'hui elle commence à entrer dans une coterie contraire à la tranquillité publique (2) ». Le grand grief de l'Empereur, c'est la correspondance qu'elle entretient avec Gentz, — Gentz, l'agent de M. de Sladion et de la politique anglaise, l'ancien conseiller privé de Prusse, passé en 1802 au serWce do r.\utriche, recevant des subsides à la fois de l'Autriciie et de l'Angleterre, l'ennemi le plus déterminé sur le continent de la Révolution française et de Napoléon. Son idée favorite, c'est la délivrance de l'Europe pari' -Allemagne : « T.e n'est ni la Russie ni l'Angleterre, écrit-il dès 1803, qui pouvaient accomplir ce grand œuvre de délivrance euro-

(Ij Le 10 féTTier, le 34 Tâmer, l« 4 mari 1808.

(i) Napoléoo A Fouché, Bajonae, !B juia 1308. (Lechtrb.)

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péenne... C'est l'AUcmagne, cause principale de la ruine de l'Europe, qui doit relever ces ruines, qui doit opérer rarTrancliissement général (i). a Pour arriver à ce but, Gcntz ne néglige rien : infatigable, il rédige proclamations, manifestes, pamplilets, articles de journaux; il s'est livré corps et âme à son unique pensée : l'abaissement de la France révolutionnaire, la chute de Napoléon.

A Teplitz il rencontre Mme de Stacl, et tout de suite il est n enthousiasmé a, il fonde avec elle a une grande amitié (2) ». II s'établît entre ces deux personnages ua échange de lettres Ils sont unis de cœur, d'intef Ugcnce , Gcntz a compris quel extraordinaire appui il peut trouver dans Mme de Sta<-t, quel agent de diifusion merveilleux pour la grande pensée à laquelle il a voué sa vie. Celle qui dira : «Les individus doivent se résigner à la destinée, mais jamais les nations (3), » cette femme va hâter de ses écrits, de son éloquence, l'œuvre des politiques et des diplomates.

Mais l'Empereur veille. Il écrit à Champagoy, le 28 juin 1808 :

« Mme de Staél entretient une correspondance active avec Genlz. Ces relations ne peuvent être que nuisibles. Je désire par conséquent que vous fassiez savoir à mes ministres et agents en Allemagne, et particulicTement à celui de Weimar, qu'ils aient à s'abstenir de voir cette dame. Il faut, en outre, la surveiller, quand elle vient dans des villes où résident des ambassadeurs {4}. ■

(1) FragmoDts d'une HiHoirt de l'équilibre politiqut de l'Europt. (Leipzig. 180S;i-é(Iit.,lB06.)

(i) Voir la corrcspondaDrc de Gentz et d'Ad. Mniler, eitde pac l&dy BlennehHiIssett, l. III, p. STO,

(3) PrOfacc du VAUtmagne.

|i) Lellro [lublièe par li Nouvelle Prêtée libre de VicnDO, juillet 1881. (WBLSCUl.Vr.EB, ouv. cil., p. 174.1

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MADAME DE STAËL ET NAPOLlSON iiS

En conséquoncOjM. dcChampagny ^crit de Bayonne à notre ambassadeur Andréossy :

• BayoDoc. {"juillet 180S.

■ Monsieur l'ambassadeur, on est informé que Mme de Stael, pendant sod séjour en Allemagne, a eatretenu une correspondance suivie avec M. Gentz. Cette liaison suffit pour écarter d'elle tous les ministres de Sa Majesté, et vous sentirez, monsieur, que vous devez vous abstenir de la voir pendant le séjour qu'elle pourra faire dans la ville que vous habitez (i). »

11 faut compléter ces deux documents par un troisij'me, une lettre écrite par l'Empereur à Fouché le même jour qu'il écrivait à M. de Champagny :

- < Bayonne, SSJuin 1808.

a Mme de Staël a une correspondance suivie avec le nommé Gentz, et s'est laissé engager avec la clique et les Iripoteurs de Londres. Je désire qu'elle soit surveillée à Coppet, et que vous fassiez donner des ordres en conséquence au préfet de Genève et au commandant de la gendarmerie. Cette liaison avec cet individu ne peut être qu'au détriment de la France. Vous ferez connaître que jusqu'à cette heure on ne l'avait regardée que comme une folle, mais qu'aujourd'hui elle commence â entrer dans une coterie contraire h la tranquillité publique. J'ai ordonné également au ministre des Relations Extérieures de faire connaître cela à tous mes agents dans les cours étrangères, et de la faire surveiller dans tous les lieux oîi elle passera (2). »

336 MADAME DE STAfCL ET NAPOLÉON

La rupture est consommée. Jusque-là Napoléon s'est contenté d'interdire le séjour de Paris à Mme de Staël: mais il la laisse libre d'aller où bon lui semble. A trois reprises même, pendant le premier voyage en Allemagne, pendant le voyage d'Italie, enfin au début du voyage en Autriche, tous nos envoyés reçoivent l'ordre d'accueillir Mme de Staël avec égard, de lui assurer la protection de la France; l'Empereur a dit en personne, pendant le vovage d'Italie, que si la reine de Naplcs avait fait arrêter Mme de Staol, il aurait envoyé vingt mille hommes pour la délivrer. A partir du mois de juin 1808, tout change ; les premiers ordres révoqués, la défense à nos ambassadeurs de voir Mme de Stai'd, l'établissement d'une surveillance exercée autour d'elle à Coppet et à l'étranger, telles sont les conséquences du voyage de 1808.

Il est bien vrai que Mme de Staël entre de plus en plus dans une * coterie x, et qu'elle est accueitUc, saluée, fêtée avec enthousiasme par tout ce qui déteste en Europe la France et Napoléon. C'est en vain qu'elle veut disjoindre ces deux termes du problème : elle distingue, il est vrai; mais elle est seule à le faire. Elle s'apercevra plus tard qu'il n'est pas très aisé de séparer Napoléon de la France. Il est bien vrai qu'elle semble prendre plaisir à se compromeltrc, à braver ta colère du mattre, et, prétention curieuse, elle trouvera étrange que Napoléon ne continue pas de lui assurer la protection de ses ambassadeurs (i). Il est vrai enfin que déjà l'Allemagne est en pleine elTer^'escencc politique, que d'un bout à l'autre du pays, du Rhin à la Vistule, de la Baltique au Danube, on frémit, on s'aille contre la domination fran-

(1) Voir salcUre i M, de Champagoy, pour m pltindre cju'oii dëreade à Andrt'ossy de la voir. (Publiée p&r Eug. Ritteh, dans s«s Holet $nr

madamt dt Slaét.)

MbïGooi^lc

çaise. Mme de Staël ne a' en aperçoit pas d'ailleurs, et gourmande sans cesse la paresse de ces bons Allemands, leur docilité à porter le joug. Mais par ses lettres, ses conversations, ses harangues enflammées, elle les révèle à eux-mêmes. Elle exerce sur eux une action incroyable, et non pas seulement sur les princes et les archiducs, sur , tes écrivains et sur les diplomates, mais, chose étrange, sur les gens du peuple même. Elle raconte à ce sujet une anecdote significative. Lorsqu'elle entra en Saxe, eu , revenant de Vienne, le commis de la barrière arrêta sa voiture et lui dit que « depuis plusieurs années, tout ce qu'il souhaitait, c'était de la voir et qu'il mourrait content, puisqu'il avait eu ce plaisir (1) ». (tétait l'amie de l'Allemagne qu'on saluait en elle; c'était aussi l'en* nemie de Napoléon.

Le réveil de l'Allemagne, parce que de l'Allemagne elle attend la chute de Napoléon, voilà quelle est désormais la pensée en laquelle Mme de Staël consacre toutes les forces de son àme. Sans cesse, elle criera le Surye, Lazare, k ce mort couché dans la nuit du tombeau. Quelle allégresse, quand elle sentira enfin remuer ce grand corps, s'éveillant de son sommeil léthargique I

(l)Hine de StaË) à Mme Râcnmicr, 1" juin ISOS, (Coppel il Weimar.)

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