‹ Madame de Staël et Napoléon: Orné d'une héliogravureChapitre 19 sur 51 · CHAPITRE XVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVI

Dans les premiers jours de juillet 1808 (1), Mme de Slaël est de retour à Coppet. Elle a fait, en quittant Vienne, son pèlerinage à Weimar. Mais, hélasl ce n'est plus l'heureuse petite ville où jadis elle avait passé des jours si paisibles : Weimar pillé, le grand-duc condamné à entrer dans la Confédération du Rhin, frappé d'une contribution dé guerre de 2,200,000 francs, la grande-duchesse, si héroïque après léna, malade, brisée d'âme et de corps, la duchesse Amélie morte, Schiller mort, quel sujet de méditations! La mort et la guerre ont passé par l'heureuse cité, elles en ont changé lu face.

Mme de Stai'd est triste. Cette mélancolie est le fond de sa nature; mais à cette disposition naturelle viennent s'ajouter des causes extérieures. Elle retrouve Benjamin Constant marié : il a épousé Charlotte de Hardenbei^, veuve d'un premier mari, divorcée avec le second, qui n'est ni intelligente, ni jolie, ni vertueuse; comme un écolier, il a profité de l'absence du maître pour rompre sa chafne. Elle est toute désorientée : retoumera-t-elle passerl'hîver à Vienne? Elle y a laissé son Qls cadet Albert,

;abyGoo»:^Ic

MADAME DE STAfiL ET NAPOLÉON 333

qui est à l'École mititairè; mais si la guerre éclate, il lui faut attendre. « Mais Vienne même subaistera-t-il (1)~? n Puis, à dire vrai, Vienne l'ennuie (2) : ces Allemands du Sud so ressemble tous, il ne savent parler que de choses frivoles; la conversation n'est qu'un « ag;réable gazouillement »; i! d'y a là rien à découvrir. Enfin, elle est triste, parce qu'elle sent un despotisme de plus en plus lourd peser sur l'Europe; le guel-apens de Bayonne (avril-mai 1808), la captivité des princes espagnols à Valençay, les envois de troupes continuels en Espagne, lui serrent le cœur : « Je suis bien occupée de l'Espagne. Quelle pitié l'on sent pour tout ce qui périt là (3) I n

Elle a perdu tout espoir de revoir Paris, Auguste de Staël, en l'absence de sa mère, a fait une tentative désespérée auprès de l'Empereur. Malgré sa jeunesse l'il n'a que diz-sept ans), il est allé à Chambéry attendre l'Empereur, qui revient d'Italie. Napoléon est parti de Milan te 24 décembre 1807; le 30 dans la matinée, il passe h Chambéry. Là, tout en déjeunant à l'auberge, il reçoit le jeune Stal^l. Il cause avec lui près de trois quarts d'Iieure, car il rie lui déplaît pas qu'un fils vienne défentîre sa mère. Mais il s'explique formellement sur Mme de Staël, sur les raisons qu'il a de lui interdire le st''jour de Paris. Il ne la considère pas comme une « méchante femme », mais comme une femme qui « n'est habituée à aucune espèce de subordination », et il veut, avant tout, qu'on lui obéisse. Mme de StatM ne pourrait pas s'empiVlier d'intriguer, do « faire des plaisanteries » : a Elle n'y attache pas d'importance ; mais moi, j'en mets beaucoup,

(1) Hme de Stafl à Mme Récamier, ÎS juin 1S08, Francforl. {Copptt tl

(i) • Je vous avoue qne je m'ennbie, > écrit-elle A Mme Rècamier, de VieoiM, janvier 1808. (Ibid.) (3) A Mme Bécamier, 17 juillet 1S03.

;abyG00t^Ie

SSO MADAME DE STAËL ET KAPOLÉON

je prends tout au sérieux... Votre mère n'aurait pas été six mois à Paris, que je serais forcé de la faire mettre à Bicètrc ou au Temple ; j'en serais fâché, parce que cela ferait du hruii; cela me nuirait un peu dans l'opinion. «Aveu curieux h retenir, parce qu'il montre l'importance extrême que l'Empereur attache à l'opinion ; s'il exile Mme de Sta^l, c'ost qu'il lu craint; mais il ne veut ^tre nî odieux ni ridicule. Et, dans le cours de la conversation, il s'épanclie, il s'abandonne; il exhale sa rancune contre Necker, « un fou, un vieux maniaque,... un vieil entêté, qui est mort en rabàchanl sur le gouvernement des États. » Il n'a pas oublié les Deniiêres Vues, et il menace : « Tenez-vous droit en politique, car je ne pardonnerai pas la moindre chose à tout ce qui tiendra à M. Necker. » Il a une peur réelle de Mme de Staël, et d'ailleurs parfaitement justifiée : il l'a vue à r<KUvrc, elle lui gâterait Paris, o Paris, voyez-voys, c'est là que j'habite, et je n'y veux que des gens qui m'aiment. Si je la laissais venir à Paris, elle ferait des sottises, elle me perdrait tous les ^ens qui m'entourent, elle me perdrait Garât; n'est-ce pas déjà elle qui m'a perdu le Tribunal? Ceci dit, qu'elle aille partout où elle voudra, à Rome, à Naplca, h Vienne, à Berlin, à Milan, à Lyon, à Londres même, « faire des libelles. » Il n'y a que votre mère qui soit malheureuse lorsqu'on lui laisse toute l'Europe (Ij) »

C'était, en efiet, jusqu'alors, à quoi se bornait cette grande persécution : l'interdiction du séjour de Paris; et il était bien singulier que Mme de Staël voulût, comme dit Napoléon, « se mettre h. portée de sa tyrannie, ■> le braver dans sa capitale. Mais à partir de 1808, la situa-

(l| Voir AuguEte i)K StaÈl, CEnvres. t. I, préface, p.xiix, où le trouTe le récit tie l'entrevue tait par Auguste de Staël lui-même. Voir auisi Bahm, Ui Martyrs dr la libre penitt, qui a eu entre lei maint un récit plus complet de l'entrevue.

;abyG00»:^Ic

lion change. C'est à ce moment que la vraie persécution commence, nous savons pour quelles causes; il n'est plus vrai que Mme de Staël soit libre d'aller et venir comme bon lui semble. De jour en jour, la surveillance se resserre autour d'elle. Elle devient plus étroite encore après 1810, après l'essai de publication de l'ÀUemagtie; Mme de Staël est prisonnière dans Coppet jusqu'au jour oii elle s'évade et s'enfuit à travers l'Europe.

Dès le mois de juillet 18U8, par suite des ordres donnés à M. de Champa^ny et à Fouché, la liberté de Mme do Staël est déjà fort restreinte. Elle est étroitement surveillée à Coppet, et, comme il est interdit à nos ambassadeurs de lui faire bon accueil à l'étranger, il lui est, de fait, impossible de voyager : « Dans quel pays puis-je aller, écrit^elle à M. de Champagny, si je n'y ai pas l'appui de l'ambassadeur de France (1)? » Quelque temps après, on augmente la distance en deçà de laquelle il lui est défendu d'approcber de Paris. Ce n'est plus, eomme jadis, trente, ni même quarante lieues, mais, par décision du ministre de la Police en date du 21 novembre 1808, il lui est défendu d'approcher de Paris à moins de cinquante lieues (2;.

Les agissements de Mme de Statd en Allemagne, sa correspondance avec Gentz ne suffisent pas à expliquer cette rigueur. Il faut en chercher la raison dans la situation de l'Empire à cette époque.

C'est qu'en l'année 1808 se produit en Europe un mouvement d'opinion très significatif contre la puissance napoléonienne. L'Empereur sent que sa fortune chan-

(l)Coppet, ii octobre ISOB. (Cité par Eug. Rcitea, d'après U collection d'autographes de M. Bovet, dtiaa ses Solts fur madanii de Staël.)

(») Archives nationales, F^ 8331. Cité par Welschisoeb, la Ctnturt ton* h premier Gnpirr, p. 3i3.

;abyG00»:^Ic

celle, et il veut effrayer ses ennemis. Les événcmeats d'Ëspagoe ont Soulevé une réprobatiou presque unanime. SuivEint le mot de Fiévée, l'opinion est n malade d'inquiétude (i) >i. Toute l'Europe s'indigne des événements de Bayonne; on plaint les Espagnols; en France même on admire leur courage. La capitulation de Dupont à Baylen (23 juillet), celle de Junot à Cintra {30 août), portent au prestige de l'Empereur un coup fatal. Joseph a dit à son frère : ■ Votre gloire cchotiera en Espagne, n L'absence de nouvelles précises, le silence des journaux augmentent les alarmes. Napoléoo n'est plus l'invincible; toute l'Europe le sait, le charme est rompu. En Allemagne, en Autriche, l'émotion est extraordinaire. En France, on juge la guerre avec l'Autriche inévitable ; ou prévoit de nouvelles levées d'hommes; la conscription est un cauchemar qui pèse sur la nation et dont elle ne peut se délivrer. Rico ne rend l'Empire plusinipopulaire; chaque jour l'opinion se sépare de lui davantage. « Pour peindre l'état moral de la France, dit Fiévée, on pourrait dire qu'il n'y a plus de dupes mainteuant que ceux qui font encore des calculs sur la crécluUté pubUque (2). »

C'est bien pis encore en 1809, pendant la campagne contre l'Autriclie. La résistance imprévue que l'Empereur rencontre sur le champ de bataille d'ËssIing fait courir dans toute l'Allemagne un long frémissement d'espérance. Des bandes, celles de SchiH, de Bruns wick-CEls, se forment et tiennent la campagne. Même la machine militaire, dont Napoléon fait un excessif usage, craque et se disloque ; les généraux, les maréchaux comparent les troupes qu'ils commandent à celles qu'ils ont connues jadis, et ne

(1) Bullelia d'août 1808, bulletio da sepLembre de Ift mâme aonée, dans la Cori^ipondanct de FièvËe.

(i) FiïvÉK, bullBlin de septembre 1808.

)vGoo»:^Ic

cachent pas leur vives appréhensions (1). L'Empereur lui-même est impatient de conclure la paix ; il a été frappé de l'attentat de Schânbrunn, de la froide resolution de l'assassin Staps, de son fanatisme. Pour comble de désarroi arrive l'affaire de Walcheren, le débar(|uem^t des Anglais, la prise de Flessingue, lu mobilisation des gardes nationales par Fouché. Napoléon sent qu'on le traliit, que la France lui échappe. Les Iidtels, les salons, les cafés (â) murmurent une sorte d'opinion publique; il se fait un agiotage effréné sur les tonds publics ; la rente baisse de 82 francs à 79. Il règtie une surexcitation extrême, qu'en vain les communiqués ofûcieux essaient de calmer; l'opinion rit des journaux, qu'elle trouve « par trop bétes » depuis qu'ils sont dans la main du gouvernement : H Ce qu'on imprime ne sert qu'à indiquer ce qu'il ne faut pas croire. »

On comprend que dans ce Paris énervé, surexcité, déjà presque en révoUe, l'Empereur ne tienne pas à introduire Mme de Stai-l.

Cependant une période nouvelle commence dans la vie de Mme de Staël. Coiilinée dans son château de Coppet, étroitement surveillée, elle sent grandir son rôle. Dans celle Europe impatiente de secouer ses chatnes, elle apparaît comme une protestation vivante contre la tyrannie ; elle est ce que sera plus tard pour les républicains de France le grand exilé de Jersey et de Gucmesey, Mais ce n'est pas seulement la France républicaine, c'estl'Europc tout entière qui a les yeux fixés sur Mme de Staël. Tout ce qui souffre du despotisme, individus et nations, se tourne vers Coppet; là se tiennent vraiment, coiiîme on l'a dit, les ■ grandes assises » de la pensée européenne.

;abyGoOt^Ie

S3i MADAME DE STAËL ET NAPOLÉON

Déjà l'interdit est jeté sur Coppet. Quiconque va voir Mme de Staël est suspect. On veut faire la solitude autour d'elle. Mme de Staël voudrait bien avoir près d'elle Mme Récamier, mais elle n'ose : ■ Je suis toujours combattue, lui écrit-elle, entre le désir de vous voir et la crainte de vous nuire (1). ■ L'Empereur ne pardonne pas à Mme Récamier la sympathie qu'elle témoigne à Mme de Staël. C'est que Mme Récamier sert d'intermédiaire à Mme de Staël, reçoit de Coppet des instructions et des lettres, qu'elle transmet fidèlement aux iimis de l'exilée. Aussi l'Empereur a-t-il dit dans le salon de l'impératrice Joséphine « qu'il regarderait comme un ennemi personnel tout étranger qui fréquenterait le salon de Mme Récamier (2) > . Il a fait savoir au prince de Bavière qu'il n'approuvait pas la sympathie qu'il témoignait à Mme de Staël et à Mme Récamier {3). Le grand-duc héréditaire de Mecklembourg-Stréhtz, quand il veut voir Mme Récamier, se glisse chez elle le soir, incognito, la nuit tombée. Metternich n'ose lavoir qu'au bal masqué, ou le matin chez elle. L'Empereur est bien renseigné par sa police; il apprend que trois ministres se sont rencontrés un jour cliez Mme Récamier; il gronde : « Depuis quand le conseil se tient-il chez cette dame? > C'est que Mme Récamier, c'est encore un peu Mme de Staël.

Une telle désapprobation, en un tel temps, a des effets rapides : le vide se fait a Coppet. Sans doute, quelques fidèles amis bravent encore la tempête; mais tout « ce qui tient au gouvernement ou aspire à un emploi commence à s'éloigner de la maison de Mme de Staël et à détourner

{l)Coppttet yt'eimar.

(â) Soiiveniri de madamt Bécatairr. (Lettre du gruid-duc de MedilembourR i Mme Râcamier, 1643.) (3) Copp«I «t »'eimar Mme de SUëI à Mme Récamier, f 4 août ISDS.

;abyG00»:^Ic

los timides d"y vemr{l; ■. De tous les supplices, c'est le plus pénible pour Mme de Staël. Elle est frappée au cœur, dans son amour de la société, dans son besoin de sympathie, dans ce goût très vif pour le mouvement, l'agitation, la vie bruyante, Gér&ndu, un vieil ami, passe à Genève, se rendant en Italie; il ne vient pas à GoppetI Mme d'Albany imite l'exemple de Gérando. Corinne s'alarme, elle proteste, elle fait écrire par Sismondi à Mme d'Albany : « Gérando voudrait faire croire qu'elle est pestiférée; il vous a trompée, madame, et je vous assure que rien ne compromet moins t}ue de venir à Coppet(â). a Los hôtes de Coppet prennent peur. Le timide baron de Vogt, qui ne sera pas des derniers à s'esquiver aux jours de péril, donne à Mme de Staël des conseils de prudence ; il voudrait que le livre qu'elle écrit — De l'A (lemagiie — eût un air « d'innocence qui désarmât la critique et désappointât la malveillance s. Elle n'a pas besoin « de faire preuve de républicanisme et d'imagination, mais de sagesse et de mesure n.

Franchement, la situation commence à n'être plus tcneitle pour Mme de Staël. Il faut qu'elle se résigne à la persécution, ou qu'elle se taise, et elle ne veut pas se taire. Il ne reste plus qu'à fuir. Elle pense sérieusement à passer en Amérique. Ce n'est pas, on l'imagine, sans un crève-cœur véritable qu'elle quittera la France et l'Europe; mais il lui faut « une patrie pour ses fils ('j^ p, et il n'en est point en Europe pour qui n'a pas l'appui de l'Empereur, Elle se proposa de faire partir pour les États-Unis

(I) Dix annie$ d^txil. — AvertiisenieDl d'Aug. de Staël, entre la première et la leconde p&rtie.

(i) Lellret de Sitmondi a madame tAlbany. publiées par Saint-René Tail-

(3) Lettre de Mme de SUû) i Talloyrand, du 2S février 1809, qui se trouve au Brittsh Huseum. (Blennerhassett. t. III. p. 300,)

;abyG00t^Ie

' son fils aine Auguste au mois de mai 1809 (1). Elle compte etle-méme l'y rejoindre, et passer de là en Angleterre; si, par hasard, le vaisseau faisait escale en Angleterre, elle s'arrêterait dans ce dernier pays. Tous ces projets flottent encore dans son esprit. Il semble bien pourtant que le voyage aux États-Unis est décidé en principe; Ainsi, en janvier 1810, elle demande et obtient pour son fils aJné un passeport valable de Genève aux Ëtats-Unis par Morlaix, sans qu il puisse s'arrêter à Paris. Le gouvernement impérial serait ravi d'être débarrassé de Mme de Staël; mais il se montre assez sceptique et croit peu au voyage en Amérique. Quant aux amis de Mme de Staël, ils sont effrayés de ce projet et redoutent pour elle

, des désillusions : les Ëtats-Unis sont tellement aux antipodes de tout ce qu'elle vénère, de tout ce qu'elle aime! Un journal américain a eu vent de la prochaine arrivée de Corinne, et il l'annonce à ses lecteurs en ces termes: « C'est une femme fort riche, et qui vit d'une manière fort noble dans son château. Elle a aussi écrit plusieurs livres qui, étant beaucoup lus en Europe, lui rapportent assez d'argent (2). » Les barbares I s'écrierait Mme de Staël. Cependant, elle ne quittera pas l'Europe avant d'avoir publié son grand ouvrage surl'AHemagne, sur lequel elle fonde tant d'espérances. Elle en lit des fragments à ses hùtes, elle en parle dans toutes ses letlres, à M. Bérenger, de Lyon (3), à Mme Récaniicr, à la grande-duchesse Louise : n J'espère, écrit-elle à cette dernière, que vous serez contente de mon ouvrage sur l'Allemagne (4). « Elle veut écrire une œuvre sérieuse, approfondir la lit-

(II Mme de Staél i U grande -durliesse Louiaa, 20 Nvricr l'S09. {Coppet tt Wrimur.) («) SisnioQdi A Mme d'Albany, 18 octobre 1809. (3) Reonaclt-Vahin, Etfrit de madami la baronne de Slail-HoUUm. (i) sa fùvrier 180U. {Coppel et Weimar.)

;abyG00»:^Ic

UÀDAHE DE STAgL ET NAPOLÉON 137

téralure, la philosophie, les mœurs de l'Allemagne. Pour cela, le cadre du roman ne lui suffit plus; son Ii\Te sera distribué par chapitres et par lettres (1). Telle est la forme primitive de l'ouvTage. Il ne manquera pas de cette ■ couleur poétique a, si nécessaire pour peindre un pays, le seul de l'Europe continentale où fleurit encore l'enthousiasme. Mme de Staël, qui a quelques raisons pour craindre la police impériale, pense un instant à publier son livre à l'étranger; mais elle se ravise (2). Il ne faut pas que l'auteur de Delphine et de Corinne se fasse publier eo AHemagne ou en Autriche, Elle se réclame sans cesse de la France; c'est h la France qu'elle doit sa gloire; c'est à Paris que doit paraître ce livre. Puis, ne serait-ce pas en quelque sorte abandonner à son ennemi le champ de bataille? Mme de Staël paraîtrait craindre Napoléon. £t enCn, elle espère désarmer l'Empereur, lui prouver la pureté de ses intentions,' le caractère innoffensif de son livre, en le prenant loyalement pour juge.

Elle ira en France, pour surveiller elle-même la publication de l'œuvre. Auparavant, elle pousse une pointe hardie, au grand émoi de la police, toujours inquiète quand elle se déplace. Le 1 novembre 1808, elle fait viser son passeport pour Besani,'on. Le préfet du Doubs demande des instructions. Il reçoit l'ordre de s'informer de l'arrivée à Besançon de Mme de Staël, « de sa conduite pendant son séjour, et de son départ, ainsi que de la destination ultérieure qu'elle pourrait suivre (3), • On rappelle qu'il lui est strictement défendu de s'approcher de

(1) • Corinn» écrit des lettres délicieuses t. l'occasloa do t'Alleta(^ne. <)aî seront suas doato aaa meilleur ouvrago. • — Le barou do Vogt à Mme RùcacQicr, 23 septembre 1809, tt noa 1810. comme U lettre est datée par erreur. (Mailanu Bicamier, les amis de ta jttuieiie.)

|2) Coppel et Weimar.

(3) Arch. nat., F' 6331. (Wei.schinoeh, ouvrage cité.)

;abyGoot^Ie

Paris à moins île cinquante lieues. Mme de Staël se ravise, et ne fait pas ùsa^ de son passeport pour Besançon. Mais \f 8 juin de l'année suivante, elle fait son entrée triompliate dans Lyon avec son fils Auguste, a quelques aides de camp et toute sa maison (I). » On dirait une reine qui voyage. Elle vient assister aux représentations de Talma, de passage en oette ville. Mme Récamier s'est empressée de la rejoindre. Mme de Staël désirerait emmener Talma à Coppet, pour lui faire donner quelques représentations sur son théâtre ; mais la police conseille à Talma de s'en abstenir.

Enfin, vers le milieu d'avril 1810 (2), Mme de Staël se décide à partir de Coppet. Elle est munie de son passeport pour les États-Unis; mais elle est bien résolue à en faire usage le plus tard possible, peot-^tre même jamais, si on veut la tolérer en France. Elle va surveiller l'impression de son ouvrage; elle a obtenu de s'installer à quarante lieues de Paris. Les temps sont plus favorables. Le mariage de l'Empereur est proche; on dit que Napoléon est disposé à la clémence, et qu'en l'honneur de ce grand événement il prononcera plusieurs grâces. Mme de Staël espère fermement être au nombre des heureux (3) : elle ne néglige rien pour atteindre ce but. Elle ne se dissimule pas qu'elle joue une grosse partie et que son sort en dépend. Elle a « le cœur bien serré ». Elle passe par Lyoo « pour embrasser Camille (4) et causer » avec lui. De là, elle se dirige sur Blois, se rendant au château de Chaumont-sur-Loire, une splen-

(l)Areb. nat, F' 6331. Rapport de Maillocheau. commiasaire général de police i Lyoo.

(il Et non en mars, corame le dit lady Bleanerhisselt.

|3) Lettre du prifet de Loir-et-Cher au ministre de U Police, Si avril 1810. Arcbivea nationale», F' 6331.

(i) Camille Jordan.

;abyG00»:^Ic

dide résidence historique, qu'ont liabitéc le cardinal d'Amboise, Diane de Poitiers, Cattierîne de Médicis; elle compte y rester un ou deux mois (1), jusqu'à ce que le propriétaire, M. Le Ray, revienne d'Amérique.

Alors, elle partira à son tour, à moins que ta forlune ne lui soit favorable.

I miDisUe de la Police, ii avril 1310,

;abyGoot^Ie

Page 1