‹ Madame de Staël et Napoléon: Orné d'une héliogravureChapitre 20 sur 51 · CHAPITRE XVU · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVU

Voilà Mme de Sta&I installée au château de Cliaumont, a.vec une nui^e de courtisans, amis sûrs et dévoués, beaux esprits, nobles personnages : Mathieu de Montmorency, son chevalier fidèle, le comte Elzéar de Sabran, MM, de Barante père et fils, le comte de Balk, le prince Tuffiakin, le poète Chamisso, le pédant Schlegel, Benjamin Constant, quoique marié, Mme Récamier, une Anglaise, Mlle Randall, institutrice de sa fille, et un « maître de guitare ».

Cela ne suffit pas encore; elle prie Mme Récamier d'inviter tous ceux de leurs amis « qui ne craignent pas la solitude et l'exil a, le censeur impérial Lemontcy, Tatma, Adrien de Montmorency. Elle est impérieuse pour ceux qu'elle aime; elle écrit, elle fait écrire par Mme Récamier à Camille Jordan pour qu'il vienne à Chaumonl. Elle a une fièvre d'agitation extraordinaire; elle parle, elle écrit, elle corrige ses épreuves, elle gourmande les paresseux ou les tièdes, ceux qui, comme Jordan, s'endorment dans les délices 'du mariage et « négligent la gloire (1) «.Elle est très jalouse en amitié; ainsi que Coppet, Chaumont voit éclater de brusques orages. Il y a dans le parc une certaine allée qu'on a

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MADAME DE STAËL ET NAPOLÉON Ul

baplisée" « l'ailée des explicalions (1) ». Mme de Staël absorbe tout ce qut t'entoure; le préfet de Blois luimême, l'infortuné M. de Corbigny, « homme d'un esprit aimable et éclairé (2), » fait sa cour à Mme de Staiïl, l'invite Ji déjeuner avec Schlegel, . Benjamin Constant et M. de Sabran (3). Mais le préfet est stin'eillé par la police, et il payera cher ses imprudences. De temps en temps, Mme de Staël fait irruption dans Blois, avec son cortège. Elle veut aller voir l'opéra dé Gendriilon, alors daQS sa nouveauté. Les habitants se mettent aux portes', pour voir passer la femme célèbre. La police s'en plaint, et le ministre écrit au préfet que Mme de Staël est « environnée d'une cour •. — « Certes, répond-elle, ce n'est pas du moins la puissance qui me la donne (4). a

En somme, il faut le reconnaître, cette conduite est fort imprudente. Comme à Mailiers en 1H03, comme & Acosta en 1807, elle attire la foudre sur sa tête. Au lieu de vivre tranquille dans la retraite, en corrigeant ses épreuves, elle joue à l'impératrice, elle compromet le préfet, elle nargue le pouvoir : manifestement, cela l'amuse.

Elle s'abuse étrangement, si elle croit l'Empereur disposé à la clémence envers elle. 11 stimule le zèle de la police envers tous ceux qui troublent l'opinion. Il sait que Fouché, qui ménage tous les partis et n'aime pas les violences inutiles, tolère volontiers à Paris ou aux environs ceux qui gênent le gouvernement. Napoléon lui écrit le 4 avril 1810 : « J'ai pris pour principe d'éloigner de Paria les personnes dont la présence y est absolument incompatible avec la tranquillité publique, amc la ferme

(1) Blbnnebhassett, t. Iir, p. 3Si, d'après Chnmi

uo tl ton Itmpt,

,arl PcLoA.

(i) Dix mnéet d'fxit.

(3) Arch. nttt.. A F'MSÛM.

(4) Dix annia d'txil.

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Tésolution de ne point les y laitser revenir (1). • Voilà qui est net, et Mme de Staél aurait tort de se faire des illusions. Exceptionnellement, à l'occasion de son mariage avec Marie-Louise, l'Empereur permet le retour à Paria de l'abbé de Montesquiou, » du sieur Rohan-Chabot (Léon) et de son épouse, du sieur Tourzel et de son épouse (2). ■ De Mme de Staël, il n'est point question. C'est en vain qu'elle a fait écrire par Corbigny, qu'elle a écrit ellemême à Méneval, le secrétaire de l'Empereur, « vingt lettres, s toutes plus éloquentes les unes que les autres (3). L'Empereur est inflexible.

Le 3 juin, il arrive une aventure fort désagréable pour Mme de Staél : Fouché, compromis dans de louches intrigues avec l'Angleterre, est remplacé au ministère de la police par Savary. C'est une vraie calamité pour les proscrits : « Je crois, dit le duc de Rovigo lui-même, que la nouvelle d'une peste... n'aurait pas plus effrayé que ma nomination au ministère de la Police (4). » Avec Fouché, on peut s'entendre; il n'aime point la rigueur, procède par insinuation et persuasion, ferme les yeux quand l'attention du mattre est portée autre part. Mais que faire avec Savary, l'homme dont les mains sont teintes du sang d'Enghien, l'âme damnée de l'Empereur, qui a dit de lui ce mot effrayant : « Si j'ordonnais à Savary de se dtifaire de sa femme et de ses enfants, je suis sûr qu'il ne balancerait pas (o). » Quand l'Empereur commande, il est sûr que Savary obéira. Il trouve que la police a pris avec Fouché des habitudes de laisser^«ller el de négli-

(1) Lecistre, t. 11.

(3) Il s'agit du prince et de U princesse de héaa, eiilAa à la Rocbe- GuyoD, et du iii&rquig et de la marquiie de Tourzel. (3) MÏNEVAL, Mémoirti, 1. 11, p. 15.

li) Roï;co. MèmnirH, t. IV.

(5| Mme jiE RÉvt.'>^AT. Mnnoirei. t. II. p. SU.

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gence ; il écrit à Savary, le âO juillet : « Je vois dans lo nombre des personnes éloignées de Paris plusieurs doal on s'est permis d'adoucir la situation. Révoquez ces ordres : il n'appartient pas à la police de rien changer aux ordres que j'ai pris. » Savary se le tient pour dit; désormais, la machine policière va fonctionner avec une vigueur inusitée : tant pis pour qui sera pris dans l'engrenage. La première victime sera Mme de StaVd

Cependant, le propriétaire du château de Chaumont, M- Le Ray, est revenu subitement d'Amérique. En vain il presse Mme de Sta^l de rester à Chaumont; elle n'accepte pas son offre courtoise, et se rend au château de Fossé, qu'un de ses amis. M, de Salaberry, met à sa disposition. Là, inconsciente du danger qui la menace, elle corrige les dernières épreuves de f Allemagne; elle touche au but rêvé depuis six années. Elle éprouve cette joie infinie, ce calme délicieux qui inonde t'âme de l'écrivain quand il a rempli sa tâche, et qu'enfin apparatt à la lumière l'œuvre méditée avec tant d'amour. Elle est alors presque heureuse. Elle éprouve le charme péné- -trant de ces derniers beaux jours d'été, qui ont, dans celte partie de la France, une douceur infinie. Que peutelle souhaiter de plus au monde? Elle sent sa propre gloire; elle est entourée d'êtres bons et dévoués. Quel malheur pourrait troubler cette paisible retraite? De temps en temps, le soir, on improvise des concerts; le maître italien touche de la guitare, Mme Récamicr chante, la charmante Albertine de Staël l'accompagne sur la harpe. Quel tableau d'intérieur, fait à souhait pour le pinceau d'un Metzu ou d'un Miérist « Dieu veuille que cet été se renouveUc! » écrivait Mme de Staël (1).

(i) Elle écrivftit ceq mota à Mme Récamier, un soir que les hûtes de

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t4i MADAME DE STAËL ET NAPOLÉON

La saison s'avance; on est déjà au 15 septembre, et Mme de Staël a renoncé définitivement à s'embarquer cette année pour l'Amérique. Elle souhaite passer l'hiver en France, dans quelque ville de province qui ne soit pas trop éloignée de Paris, Vendôme, par exemple (1). Elle est sans inquiétude ; son éditeur N'icolle lui écrit que l'opinion des censeurs est favorable à l'ouvrage. Les deux premiers volumes sont revêtus du cisa des censeurs; Nicolle en a été averti officieusement, Mme Récamier part pour Paris (2) avec mission de presser l'approbation de la censure pour le tome troisième. Elle mettra à profit les relations qu'elle a avec Esménard, censeur des théâtres et de la librairie, et chef de la troisième division de la Police générale.

Le 23 septembre, Mme de Slai-l corrige les dernières épreuves de rAUemagne et fait une liste des cent personnes à qui elle veut envoyer l'ouvrage. Puis, pleine de confiance, elle part, le 23 (3), avec quelques amis, pour une terre de Mathieu de Montmorency, la Godinière, qui est située à quelques lieues de Blois (4). Elle doit s'installer dans cette campagne, en quilttuit le château de Fosse. Son âme est « dans la disposition la plus douce el la plus calme ». La solitude de la maison d'habitation, qui s'élève au milieu des bois, la beauté majestueuse de

Fossé, usais aulour de la lampe, joueicnl â la • petite poste », lear divertitsemeat préréi'é.

(1) Dû anuéei d'ail.

(3) Sonvenin ii muàamt Ri-camier.

(3) Corbigny au duc de Rovigo. Archives nationales, F' cartûD 6331, dossier 6991. Toile est la eolo cr.oiplète du dossier relatif i Mme de SlaOJ; pour abrégor. nous n'indîquci'ons plus que la prcmiOre, F' 6331,

(4| Benjamin Constant A Mme Récamier, 8 septembre 1810 : • Je ne suis pas sfttis qui.>lque inquiétude pour son déinénagemeot el son séjour à la Godinière. Je sens que son attai'liomont pour Mathieu de Montmorency lui fait une loi di? ne pas refuser son amicale proposition. • Cette lerre est aussi dOsif^néo sous le nom de La Porest (nom sans doute de la maison d'habilalionl dans les Souvtitirt <U madamt ■ftèeamier.

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la forêt, la société de l'iiomme qu'elle aime et qu'elle respecte le plus au monde, depuis qu'elle a perdu son père, tout concourt à entretenir en elle cette pai\ du cœur qu'elle a si rarement goûtée.

Le lendemain, 26 septembre, elle repart avec Mathieu, et s'égare dans les vastes plaines du Vendûmois. Vers minuit, les voyageurs rencontrent un jeune cavalier qui s'avance à leur rencontre et leur offre de passer la nuit au château de Conan, qui appartient à ses parents. Mme de Staël accepte avec reconnaissance. Ce cliàtcau, propriété de M. Chevalier, depuis préfet du Var, réunissait s le luxe de l'Asie à l'élégance de la France ». Les maîtres de la maison, qui avaient séjourné dans t'inde, avaient rapporté de ce pays mille curiosités, qui intéressent vivement l'esprit toujours en éveil de Mme de Slaël. Le romanesque de l'aventure, l'originalité de ce séjour l'enchantent. Elle a oublié la police et la censure.

Cependant, le jour même (I) où Mme de Stal'l est partie pour la Godinîère, M, de Corhigny a rcgu du duc de Rovijo, ministre de la Police, l'ordre d'inviter Mme de Stael à se mettre en route dans les quarante-huit heures, soit pour Genève ou Coppet, soit pour un port, où elle devra s'embarquer pour l'Amérique. « Vous m'informerez sans le moindre délai, ajoutait le ministre, de la direction que Mme de Staël aura choisie (2). » M. de Corhigny reçoit également l'ordre de se faire remettre le manuscrit et les épreuves de l'Allemagne. II ne peut que répondre que Mme de Staël est absente et qu'il lui signifiera les intentions du ministre dès qu'elle sera de retour.

Le 2S septembre, le jour même où M. de Corbigny

(I) LeUro de M. dp Corbigny au duc de Rovigo, du 23 seplerabro. Archives natjonklea. P'S33I.

(I) Rorîgo à Corbigoy, Si septembre, F' 6331 .

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reçoit la lettre du duc de Rovî^o, celui-ci, de sa propre autorité, sans consulter Portalis, <|ui est directeur de la Librairie, et sans attendre que l'examen des censeurs soit terminé, fait mettre les scellés sur les planches et les feuilles dr l'ouvrage de Mme de Staël. Il ne reste à l'imprimeur Manie d'autres ressources que d'aller porter ses doléances au directeur de la Librairie. Un conflit s'élève entre celui-ci et le ministre de la Police. Portaliâ, piqué du procédé, fait observer au duc de Rovigo qu'il a violé les dispositions du décret impérial du 5 février 1810 (1); aux termes de ce décret, le ministre de la Police peut faire surseoir à l'impression et requérir l'examen de l'ou- ^Tage; mais il doit attendre l'issue de l'exainen pour ordonner la saisie. Le duc de Rovigo répond cavalièrement à Portalis que « des circonstances particuliires » l'ont mis dans la nécessité d'agir ainsi. 11 faut bien que Portalis se contente de cette raison. Les droits que la police n'a pns, elle se les arroge.

En l'espèce, le libraire NicoUe, en faisant imprimer le livre, avant d'attendre le résultat de l'examen des censeurs, a agi à ses risques et périls (2). 11 s'est fort exposé, car il ne peut ignorer : 1° que le visa est nécessaire pour l'impression; 2' que le ministre de la Police ou le directeur de la Librairie on) le droit de faire surseoir à l'impression ou d'arrêter la vente d'ouvrages soumis à l'examen; ;{" que le directeur de la Librairie peut ne pas tenir compte do l'avis de la censure et supprimer l'ouvrage, tnéme prêt à parailre ; 4* que le ministre de la Police, « en cas de circonstances particulières, u peut faire saisir l'ouvrage et mettre les scellés sur les planches, sans dai-

(li Porlfilis B Rovij^. Ardiive? naliooftlcs. F' 8331. li) • Les feuilles qui soûl imprimées et qui ii'auraicat pas dû l'être imuiii vuirr dici'iù». • écrit Rovigo à Poe lalis.

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gner consulter le directeur de la Librairie. Donc, en dernière analyse, c'est le ministre de la Police qui décide du sort dee li^Tes. On n'échappe aux censeurs et au directeur de la Librairie, que pour tomber entre ses mains. En un mot, c'est l'arbitraire (1).

A Fossé, quand on sut la nouvelle, le trouble fut extrême . Mme de Staël était absente. Que faire? Le 36 septembre, Auguste de Staél, dévoré d'inquiétude, ne voyant pas arriver sa mère, qui s'est égarée dans la campagne, monte à cheval et, à tout hasard, bat les vastes plaines du Vendômois. Circonstance étrange, comme elle, il se perd, et comme elle il arrive vers le milieu de la nuit au chûteau de Conan. Là, il réveille M. de Montmorency, le met en deux mots au courant de ta situation, le prie d'apprendre à sa mère le malheur qui la fruppe. Puis il repart sans débrider pour mettre ses papiers en sûreté, car il peut prendre fantaisie à la police de perquisitionner au château. Le préfet a reçu l'ordre de snisîr le muiiuscrit et les épreuves de l'Allemagne. Heureusement M. de Corbigny a^it en galant homme. 11 alLend le retour de Mme de Staël. Auguste de Stat^) arrive a temps, et sauve le manuscrit quelques heures avant qu'on vienne le réclamer (2).

Quand Mathieu de Montmorency, avec tous les ménagements de l'amitié la plus déUcate, apprit à Mme de Staél la ruine de ses espérances, elle fondit en larmes.

(1) Voir le décret impérial du S lévrier 1810, qui régit la librairie t ceUo époque.

(2) Il existe dans lei archives de Coppet, & notre tonnai» s ancâ. au moins deux manuscrits de l'Allemagne. Mais nous n'avons trouvL'. ui à Co[>|>el. ni au château de Broglie, où est la bibliothèque do Mme du Stat'l, aucun eiempiairo de l'édition de ISiU. Cependant il doit exislvr au moins un exemplaire d'^reuvea. Nous avons comparé lo texte des iiianiiscrils de Coppet avec lal«ite imprimé de l'AIUniagiie,dAa» la peDEïi' qu'il pouvait y avoir des dilTérences. pcut-^lre quelque attaque plus vive contre le régime impéri&l. Cette hypotliéso n'est pas justlQée.

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us • MADAME DE STAËL ET NAPOLÉON

Elle n'avait pas prévu une telle disgrâce; elle perdait le fruit de six années de travail, l'espérance d'une gloire légitime; elle était chassée de France sur l'heure, alors même qu'elle s'imaginait passer l'hiver à Vendôme. Sans doute, elle avait agi avec peu de prudence; sans doute, l'existence bruyante qu'elle avait menée au château de Cliaiimont avait indisposé l'Empereur. lUais qui ne serait ému d'une douleur sincère? Qui pourrait être insensible au malheur de ce rare talent, de ce cœur généreux, qui avait mis le plus pur de lui-même dans l'œuvre brululcment écrasée? « J'ai, écrit-elle, ud nuage de douleur autour de moi (1)1 ■>

En approchant de Fossé, elle vit les gendarmes qui rodaient autour du château; elle donna son écriloîre â son jeune fils Albert, qui sauta par-dessus le mur de la propriété. Ce même jour, — 27 septembre, — M. dé Corbigny se présentait pour notifier à Mme de Staël les ordres du ministre. Il le fit avec cette urbanité qui lui était ordinaire et qui devait amener une prompte disgrâce. Mme de Staël promit de lui remeltre les manuscrits el épreuves de l'Allemagne qu'elle avait entre les mains, o dès qu'elle les aurait rassemblés (2). » Elle ordonna même en sa présence à son secrétaire d'écrire à Paris pour qu'on lui envoyât son manuscrit. Mais, on réalité, elle leurra le préfet, qui se laissa duper avec beaucoup de bonne grâce. Ce fut le 29 septembre seulemenL qu'elle lui remit k toutes » les épreuves de l'Allemagne (3); mais comme le préfet le faisait remarquer au ministre, elle n ne s'était pas piquée

(1) A Mme Récamicr. (Coppel et Weiiiiar.)

li) Lettre du préfet de Lotr-ol-Cher. • A Boa Excelleoce la miaiitre do ta rolit'o gi'oiTale de l'Empire. • il oelobro ISIO. (Archires □ULoaales F' 6331, dossiei" 6991. — Welschioger no doDne qu'un court titrait de 'etle lettre, beaucoup ]>tus longue.)

(3) i9 octobre l)ji0. le préfet de Loir-et-Cher au ministre de la Police. F' 6331.

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MADAME DE STAËL ET NAPOLÉON Si»

de dire la vOrité (1) m : car on avait vu h Fossé un volume broclié de rouvrag;e. Le 3 octobre, elle remit enfîn à M. de Corbigny, « pour gagner du temps (2), u une mauvaise copie de l'Allemagne, dont il se contenta (3). Le vrai manuscrit était en sûreté.

Ce fut en vain que M. de Corbigny insista pour qu'elle partit dans les quarante-huit lieures. Comme en 1803, comme en 1807, elle allégua toutes sortes de raisons pour reculer son départ : elle n'avait pas les fonds suffisants pourlo voyage; elle avait besoin de régler ses comptes avec son notaire ; elle envoyait son fîls à Paris, etc. Â moins d'employer des mesures de rigueur, qui répugnaient à sa délicatesse, il était impossible uu préfet de Loir-et-Cher de triompher de cette force d'inertie. Il se retira donc, en disant à Mme de Staël qu'il allait informer le ministre de la Police du délai qu'elle demandait (4).

Cet infortuné préfet ne devait pas tarder à apprendre à ses dépens que l'administration impériale exigeait de ses fonctionnaires moins de galanterie et un soin plus exact dans l'exécution de ses ordres. On était irrité en haut lieu que, durant le séjour de Mme de Staël à Chaumont et à Fossé, le préfet de Loir-et-Cher n'eût organisé aucune surveillance envoyé aucun rapport à la police. Le 2B septembre, jour où les scellés étaient apposés sur les formes de l'Allemagne, le comte Réal, chargé du premier arron-

(1) Si octobre 1310.

(îi Dix année» d'exil.

(3) Le préfet de Loir-et-Oior au minislre do la Polies, i octobre ISIO. Arcli. nat., F' 6331.

(*) Ibid, Ï7 Beplembro, Archives nationales. F' 633] : - Colle repriisen- Ulion qu'elle a toujours opposé aux vives inslancea quu je lui faisais de partir dans quarante-huit lieures. aurait peul-ùire amsnâ. si j'cusso insialé davantage, la nécoasité d'ouiployer des moyens de rigueur, pour lesquelfi je n'avais point d'ordres pr^cla de Voire Excolleace. Je me suis donc retiré en disant à Mme de Staél que j'allais vous iorormer de sa demande. >

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aSO MADAME DE STAËL ET HAPOLÉON

diasement de la police de l'Empire, deniaadaît d'urgence au préfet de désigner les personnes que recevait à Fossé Mme de Staël. ■ Je dois d'autant mieux croire qae votre attention, écrivaitril, s'est portée sur ce point, qu'assun''ment vous n'avez pas ignoré que Mme de Staël a dû attirer ' plus d'une fois celle de la police (1). » Corbigny, fort ému, rt'-pondil à Real (2) qu'il avait vu plusieurs fois Mme de Staël, que toujours en sa présence la conversation avait pris un tour littéraire, et que le « maire, le curé etles autres habitants de son département «reçus à Fossé □e lui avaient fait aucun rapport défavorable. La naïveté parut un peu forte. Le 27 septembre (3), le ministre de la Police expédiait à ce préfet débonnaire un bltoe conçu dans les termes d'une extrême sévérité : « Vous ne pouviez ignorer, lui écrivait-il, que cette dame (Mme de Slui'-l) avait fixé l'atleiiUon de la police. Je n'ai aucun rapport de vous ni sur elle, ni sur les personnes qui la visitaient... Je vous invite, monsieur, à vous mieojc /léHétrer des devoirs que votre place vous impose envers mon ministère, a

Corbigny n'était pas au bout de ses peines. Le duc de Rovigo rédigea sur sa conduite un rapport qui fut présenté h l'Empereur, à Fontainebleau, le 2 octobre (4), et l'Empereur écrivit en marge cette note foudroyante : H Le ministre lui témoignera mon mécontentement et que j'avais droit h plus de zèle pour mon service, u Peu de temps aprts, M. de Corbigny tomba malade et mourut.

Cependant, que faisait Mme de Staël? Elle n'avait pas renoncé h. toute espérunce. Elle se proposait un double

(l| Archives nationales. F' «331.

iSl Iliid. £7 septembre, Corbigny au comte Ré«,l (et non pas, comme d il WelschiDger, p. i78. au préfet df policr.qni n'a rien & voir avec Mme de Sloi.-!.)

(3| Ibid. 87 septeuibre.

(i) • Finpport i Sa Majesté l'Empereur et Roi sur la conduite du préfet Corbigny. . i octobre 18l«. F 6331; W

HADAHE DE STAËL ET NAPOLl^ON SSl

but : faire paraître son ouvrage (car il n'avait pas encore étéinia au pilon), obtenir un sursis à son départ. EUe pensait que la publication de l'AllemaçiHe était simplement retardée, que l'on exigeait quelques corrections, qu'il serait facile d'arranger les choses. Ce qu'elle paraissait craindre par-dessus tout, c'était que l'ouvrage ne fût tronqué, défiguré, sans qu'elle fût consultée; elle était bien décidée, en pareil cas, à le désavouer (1). Il semble bien, en effet, que la première intention de la police n'ait pas été de supprimer purement et simplement le livre. La preuve en est que, le 28 septembre, l'Empereur écrivait au duc de Rovigo : o Je vous ai renvoyé l'ouvrage de Hme de Staël. A-lrclle le droit de s'appeler baronne? Prenait-elle ce titre dans les ouvrages qu'elle a publiés jusqu'à cette heure? Faites supprimer le passage relatif au duc de Brunswick, et les trois quarts des passages où elle exalte l'Angleterre. Cette malheureuse exaltation nous a déjà fait assez de mal (2). ■> Supprimer des passages, et non pas détruire l'uruvre tout entière, voilà quelles étaient, à la date du 28 septembre, les intentions de l'Empereur. Il ue pouvait donc s'agir, dans l'esprit de Mme de Staël, que d'un retard; l'essentiel était que l'œuvre ne fût pas mutilée.

En second lieu, avec une ténacité vraiment extraordinaire, elle se berçait de l'illusion qu'elle pourrait séjourner quelque temps encore en France. Ce n'était plus un sursis de quelques jours qu'elle implorait, mais la grâce entière, tout au moins la faveur de séjourner dans une campagne à quelques lieues de Paris. Pensant que l'Em-

(1) Archives nationales, F 633i. Corl>igny & Roviiiîo. 4 octobre 1810.

(S) Lecestre. t. II. p. 7t. Napoléon au dui^ de Rovigo, Sulon Mnie de KlaËl. une râanion de tous les censeurs avait eu lieu aprts la saisie de l'ouvrage, et ile avaient étâ d'avis que rien ne devait en empËclier la publication. (Mme do Staël A Camille Jordan, 1"' novembre ISIO.)

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pereur serait plus accessible à la pitié que ses ministres, elle sollicitait la faveur d'une entrevue en laquelle elle plaçait toutes ses espérances.

MnieRf'camier s'était chargée, pour sa part, de gagner Esménard à la cause de Mme de Staël, et de lui faire « toutes ses gentillesses (i) s. Onpensait qu'il ne serait pas insensible aux grâces de la belle Juliette. Malheureusement ce personnage, censeur des théâtres et de la Librairie et chef de la troisième division de la Police, fort besogocu.v et de mœurs assez décriées, était tout dévoué au duc de Rovigo, qui, en entrant au ministère, l'avait fort aide à « débarrasser son esprit do tout ce qui le tourmentait (2) ». Esménard répondit k Mme Récamier qu'il se rendrait.avec empressement a son invitation, u quoiqu'il n'eût pas appris la sensibilité en Allemagne. » Ce début était peu encourageant. Quelle fut au juste l'attitude d'Esménard? Il semble, h entendre les amis de Mme de Staël, qu'il n'eût pas été insensible à des arguments de certaine nature, et que le grand tort de l'éditeur de t Allemagne fut de n'y pas mettre le prix (3). Les Mémoires du duc de Rovigo ne s'opposent pas à ce qu'on admette une telle insinuation. Il est sûr, tout au moins, qu'Esménard joua un n'de dans l'affaire et qu'il mil son protecteur au courant de toutes les démarches tentées pour sauver l'Allemagne. Dépcndail-il d'Esménard d'opérer ce sauvctago? Cela est peu probable, et tout son zèle n'aurait pu vaincre de plus liautos influences.

Pendant que Mme Récamier essayait sur Esménard ia séduction de ses coquetteries, Auguste de Staël s'était

(1) Suiitiitirs et eorreipondanee àe inadaBit fic«àtnier, lettre do Malbicu de Monliiiorcucy. Fossé, 2 octobre ISIO.

m Roïitto. Mémoires, t. V.

(3; SisDLODdi à Mme d'Albaay. IG août 1811. (Voir Sai.vte-Dedvb, Nouveaux LunJii, t. Xll, p. 3lî.;

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MADAME DE STAËL ET NAPOLÉON iâ3

rendu à Paris. Il venait solliciter du duc de Rovigo le sursis que sa mère demandait, et la permission de séjoumcr dans une ville à quarante lieues de Paris, en attendant qu'on décidât du sort de son livre (i). Le duc de Rovigo re{ut le jeune homme; il lui déclara tout net que « l'Ëtat avait besoin des talents j» de sa mère, qu'il lui fallait se prononcer pour ou contre, " comme au temps de la Ligue » . Il ajouta que Mme de Staël avait tort de louer les Prussiens, « qu'on ferait plutôt du vin muscat avec du verjus que des hommes avec des Prussiens, etc. (2). » Le duc de Rovigo ne devait pas s'en tenir à ces propos soldatesques : il allait écrire à Mme de Staël la lettre célèbre, qu'elle a clouée au pilori dans la préface de l'Allemagne. En attendant, il déclarait à Auguste de Staël que sa mère pourrait retarder son départ « de sept à huit jours (3) », mais qu'il ne pouvait lui accorder davantage. Désespéré, Auguste part pour Fontainebleau avec son frère Albert (4) aGn de voir l'Empereur. Là, on leur déclare que s'ils persistent à rester dans la ville, ils seront arrêtés. Ils reviennent, en larmes.

Cependant Mme de Staël tient à son entrevue avec l'Empereur. C'est une idée fixe. Elle espère lui arracher ce qu'elle a tant h cœur : l'autorisation de séjourner à quelques lieues de Paris. Quant à l'Allemagne, elle n'occupe dans ces pensées que la seconde place : elle ne doute pas, à ce moment, que le livre ne paraisse. Mais quitter la

'aient pas lermlaé leur eiamcii, quand la saisie eut lieu. Cet eiamen fat termiaâ le î&. La <llrocleur gi^nèral do lu Librairie, en présence do la saisie de l'ouvrage, avuiL suapcadu sa décision. Oa avait dit à MmedeStaiil que soo ouvrage était soumis àl'eiameQ

(i) Mme de Staél à Camille Jordao. 1" novembre 1810. ( S ai h te -Bel- ve, Xoiivtaux Luudii. t. XII.] 13) Lettre du duc de Rovigo à Urne de ï^taC'l. (Préface de ÏAUemagnt.) Ht Dix aanén ^txil.

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2St UADAME DE STAËL ET NAPOLÉON

Franceî Mais retouroer dans ce triste Coppet ou partir pour l'Amérique ! Voilà ce qu'il faut éviter à tout prix. Cette audience tant désirée, dont elle attend la (in de ses maux, elle la fait solliciter par la reine Hortense (1). Elle met K le plus grand prix a à ce rendez-vous; elle supplie Mme Récamier d'user de toute son influence pour l'obtenir. En même temps, par le mftme courrier, Matliteu de Monlmorency, qui lui sert d'intermédiaire, envoie à Mme Récamier cerfaine lettre sur laquelle Mme de Stai^l fonde de grandes espérances, a Je crois, écrit Mathieu, que tout le monde decra être content de la lettre qu'on vous envoie, n

Quelle est oefte lettre mystérieuse? C'est, à n'en pas douter, l'admirable lettre, si éloquente, si émue, que Mme de Sta?l adresse à l'empereur Napoléon, qu'elle coniie à Mme Récamier, qui la fera parvenir par la reine Hortense à son destinataire (2). Jamais Mme de Slael

(1| Mathieu de Mûntinorenry i Mme Récuniier, î octobre 1810.

(1) Voir Copptl et Wàmar. p. J6S-1GG. Il n'est pu doutoui pour noua que cette Utlre ait ètâ écrite à ce moment, et non Buparavant. comue le croit lady Blcnoerhassett. C'est à ce momeDt qno Mme ds Stafl (ol- Mcïte une entrevue avec Napoléon. Tout prouve qn'elle a été infonnéo par Corbtgay de l'ordre qu'on lui sigoifio de partir au plus vile, slora qu'elle te berçait <te l'illusioa dp passer l'tiiver en France : • Prétt à m'eaibitrquer, je supplie Votre Majesté de m'accordar la faveur de lui parler avant mon dupait. ■ D'ailleurs, cette lettre se trouve dans las papiers de Mme Récamier. qui. sans doute, en avait pris copie: c«la concorde parraitemeal avec la li^ttre de Mathieu de Montmorency, priant Mme Récamier de servir d'intermédiaire. Quant à l'explication de la première phrase : « Sire, je prends la liberté de présenter A Votre Majesté mon ouvrage sur l'Allemagne, bi elle daigne le hre. etc., ■ ii ne faut pas oublier que le liVre était imprimé et que Mme de Staél. asos doute, avait & sa disposition plusieurs exemplaires. Les ceuseurs el la police on avaient égulemenl, ainsi que l'Empereur, coramo cela résulte de la lettre qu'il ^crit A Rovigo. L'Imprimeur Marne nvouc avoir envoyé à .Mme de Staî-I trois épreuves complètes de l'ouvragi^, et Marne n'a pas lout dit. Il est certain qu'elle n'avait pas remis tout ce qu'elle avait entre les mains i M. de Corbigny, — Enlln, si l'on s'étonne que Mme de Staél ne parle |>as & riapoléoa de l'interdiction de son ouvrage, il no faut pas oabliec qu'elle ne supposait pas un instant alors qu'on put anéantir son œuvre: it s'agissait, dans sa pensée, d'un simple retard ou de quelques suppressions.

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n'avait parlé à l'Empereur avec plus de dignité, un accent de douleur plus sincère.

€ ... On a dit à Votre Majesté que je regrettais Paris à cause du Musée et de Talma. C'est une agréable plaisanterie sur l'exil, c'est-à-dire sur le malheur que Cicéron et Bolingbroke ont déclaré le plus insupportable de tous. Mais quand j'aimerais les chefs-d'œuvre des arts que la France doit aux conquêtes de Votre Majesté ; quand j'aimerais ces belles tragédies, image de l'hcroïsme, seraitce à vous, Sire, à m'en blâmer? Le bonheur de chaque individu ne se compoae-t-il pas de la nature de ses facultés? Et, si le ciel m'a donné des talents, n'ai-je pas l'imagination, qui rend les jouissances des arts et de l'esprit nécessaires? Tant de gens demandent à Votre Majesté des avantages réels de toute espèce, pourquoi rougiraîs-je de lui demander l'amitié, la poésie, la musique, les tableaux, toute cette existence idéale dont je puis jouir sans m'écarter de la soumission que je dois au monarque de la France? »

Napoléon aurait été touché de cette lettre, s'il avait pu croire à la sincère a soumission » de Mme de Staël. Mais il savait k quoi s'en tenir à ce sujet : o Passato il pertcolo, gabbalo il santo! d Sa décision était bien prise. Toul récemment il disait à Metternich, fort bien en cour, alors, qui intercédait pour Mme de Staël : > Je ne veux pas de Mme de Staël à Paris, et j'ai pour cela de bonnes raisons. . . Si Mme de Staël voulait ou savait être royaliste ou républicaine, je n'aurais rien contre elle ; mais elle est une machine à meuvemetit, qui remue les salons. Ce n'est qu'en France qu'une pareille femme est J» craindre, et je n'en veux pas (1). » Donc, il refusa l'audience. D'ailleurs,

|1) HaTTCBHicH, Mémoira, I. [, p. SS9.

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tS6 MADAME DG STAËL ET NAPOLÉON

l'eût-il accordée, que cela n'aurait en rien changé le sort de Mme de Stafil,

Quelle part revient à l'Empereur dans la suppression de l'Allemagne? Il a voulu faire croire plus tard que c'était la Censure qui l'avait engagé à interdire ce livre ; il faisait écrire en 181S par Joseph Bonaparte à Mme de Staél : a II n'y a pas jusqu'au dernier ouvrage de Mme de Stai^l que les censeurs ne m'aient fait prohiber; je l'ai lu à l'île d'Elbe; il n'y a pas une pensée qui dût le foire défendre {I), u Rien n'est plus faux. Les censeurs conseillaient si peu l'interdiction de l' Allemagne ([ue, dans la conclusion de leur rapport, ils signalaient l'inutilité et le danger de celte mesure, l'ouvrage de Mme de Staël devant infailliblement paraître à l'étranger et bénéficier de la persécution dont il aurait été victime (2). C'est donc bien l'Empereur, et l'Empereur seul, qui doit porter la responsabilité de cet acte. II avait feuilleté le livre de l'Allemagne, comme cela résulte de la lettre écrite à Savary le 28 septembre, que nous avons, citée : u Je vous ai rwiroj/^ l'ouvrage de Mme de Stai*>l... » il l'avait lu avec une vive irritation; et même il avait « jeté au feu n, dit-on, un tome de cet ouvrage (3). Il avait commencé par exiger qu'on supprimât un certain nombre de passages, celui relatif au duc de Brunswick, ceux qui exaltaient l'Anglelerrc. Puis, à la réQexion, il trouve plus commode et plus expédîtif de mettre purement et simplement le livre

(1) Joseph Bonaptrtc à Mme de Slaùl. S avri) ISlà. (Archivée do Broelie.»

(i) Rapport des Censeurs sur VAllemagnt. Arcliivos naUonales. F" I4S (t't noD, comme indique Welschinger, F" IfS). Builelins hebdomidaires de la Librairie.

(3) . J'ti vu Sa MajCBlË jclcr au feu un lomo de l'ouvrage de Mme la baronne de StaOl sur l'Allernagnt>. > (Coxstant. Méatoirfi.j U s'agit peut- 6tro d'un lame des oiciuplairos dont lui fit liommago Mme de Staël. Oo pourrait ^nsi concilier la Icltre h .'■avary avec le témoignage de Constant.

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&IADAHE DE STAËL ET NAPOLKON !5T

au pilon. En cela, d'ailleurs, il est parraitement logique : car ce qui eàt dangereux, à son point de vue, ce n'est pas tel et tel passage, c'est l'esprit du livre. Et maintenant, ({ti'on ne lui parle plus a ni de cet ouvrage, ni de cette misérable femme (I) m I Si l'on rapproche celte lettre au duc de Rovigo du refus d'audience à Mme de Stai>l et à ses enfants, des ordres postérieurs donnés par l'Empereur pour que le préfet du Léman s'abstienne désormais de voir Mme de Staid, on demeure convaincu que Napoléon a dirigé lui-même la persécution contre l'Allémagne et son auteur, et que, loin Je modérer sa police, il en a, au contraire, stimulé le zèle.

Cependant, le 3 octobre 1810, le duc de Rovigo avait écrit àMme de Stai'd sa célèbre lettre (2). Il lui signifiait que son exil d Lait la « conséquence naturelle « de la conduite qu'elle tenait depuis plusieurs années, que son ouvrage a n'était point français » , qu'il ne lui était pas possible de le laisser paraître. 11 raillait avec peu de convenance cette noble infortune, n II m'a paru que i'air de ce pays no vous convenait pas, » et il l'iavitaît à partir dans les huit jours . pour l'Amérique.

On. conçoit le désespoir de Mme de StaVd : elle était bannie de France et l'on supprimait son œuvre. Elle ne profita même pas du délai que lui accordait le ministère de la Police. Le 6 octobre, elle partit de Fossé (3). Elle renonçait à se rendre aux États-Unis. Le duc do Rovigo, qui devinait son intention de passer en Angleterre, lui avait désigné les ports de Lorient, La Rochelle, Bordeaux, Rochefort, comme les seuls où elle pût s'embarquer. D'ailleurs, la saison était trop avancée; elle n'aurait pu

(1) Au linc de Rovigo, 17 octobre 1810 (Lkcestbb, ouï. cit., t. II.)

(2) De t'AlItmagju, Hréface.

(3} Arcbivei nationales. AF'^ 1510. BallsUn de police du 9 octobre

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trouver de bateau avant le commencement de l'hiver (I). Elle a fait viser son passeport pour Coppot, et reçu du préfet la recommandation de ne pas » s'arrêter, ni se détourner de sa route ». Néanmoins, elle voyage à petites journées : « Je traîne sur la route, écrit-elle, parce que (juitter la France me fait mal, et parce que la Suisse me semble une prison (2). » 11 lui était interdit de s'approcher de Paris à moins de quarante lieues ; le duc de Rovigo avait déclaré qu'à trente-huit lieues elle était « de bonne prise B (3) t Elle passe par Orléans, la ville aux rues triste's et solitaires, contemple le monument de Jeanne d'Arc, pense à la France captive des Anglais, qui était alors s bien plus libre, bien plus France qu'à présent ». Partout, sur sa roule, elle rencontre des victimes de ia tyrannie : à Dijon, des prisonniers espagnols, drapés avec fierté dans leurs grands manteaux troués; àAuxonne, des Anglais; à Besançon, encore des Espagnols et des exilés français, Mlle de Saint-Simon, qui n'a pas voulu quitter son vieux père enfermé dans ta citadelle. Elle voit partout des citadelles, des maisons d'arrêt, des prisons; et, quand elle quitte la terre de France, c'est encore une prison d'Etat, le sombre fort de Joux, qui frappe pour la dei> nière fois ses regards.

En son absence, la police s'acharnait sur l'Allemagne. Le 4 octobre, M. de Corbigny avait envoyé au ministre de la Police le manuscrit que lui avait remis Mme de Staël. Le 11, un inspecteur de police, se rend chez l'imprimeur Mame, et fait rompre en sa présence toutes les formes (4). On prend les mesures nécessaires pour dé

(l| Archives natioDalea, irf. Bulletin du 11 octobre.

(f } Copptl ti Weimar.

(3) DU aanéei d'cceil.

(i) Archives DaUonoleB. AF'" ISIO. (Welscbikgeb.)

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truire toutes les feuillea, toutes les épreuves. La police se li\Te à une chasse effrénée; l'imprimeur, l'éditeur sont obligés de déclarer à qui ils ont remis des exemplaires. Laborie doit rendre le sien, Portails également, un clief de bureau de la direction générale de la Librairie également. L'éditeur Nicolle avoue qu'il a envoyé il Mme de Staël trois épreuves complètes. Grand émoi. On éci-it au préfet de Loir-et-Cher, au préfet du Léman : Il faut rendre les épreuves. Manuscrits, épreuves, bonnes feuilles, exemplaires, la police s'embrouille et n'y voit plus très clair. Il manque encore un exemplaire; on le réclame à Mme de Staël, qui répond qu'il n'est plus en Suisse et qu'elle ne peut ni ne veut le donner. Elle s'engage, d'ailleurs, à ne pas publier l'ouvrage sur le continenl. Ce n'est pas s'engager beaucoup, car aucun gouvernement ne consentirait à laisser publier un livre désavoué par l'Empereur.

Ce qui ressort clairement de tout cela, c'est qu'on a une peur affreuse que le livre ne paraisse.

La mise au pilon de f'A/^ma<;»efaÎ3ait une autre victime que Mme de Statl ; c'était son éditeur, le libraire Nicolle. La police évaluait elle-même h environ 30,000 francs les frais d'édition de l'ouvrage; la mise au pilon de l'Allemagne avait produit un carlon estimé à vingt louis I Nicolle suspendit ses payements; son déûcit s'élevait à près d'un million (I;. Sans doute la suppression du livre de Mme de Staël n'était pas la seule cause de sa ruine, mais elle l'avait précipitée. Les affaires de la librairie étaient si peu prospères en ce temps-là, la publication des ouvrages reacontrait do tels obstacles, que de semblables drconfilures n'étaient pas rares.

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Nicolle avait achète 13,000 francs le manuscrit de l'AUemmjiie. Dans sa détresse, il s'adressa à Chateaubriand pour obtenir de Mme de Stat'-I le remboursement de cette somme. L'auteur du Génie prit en main la cause de l'éditeur et écrivil de son grand style à Mme de Stai>l :

> Paris, le IB octobre ISIO.

M Savez-vous, illustre dame, qu'il y a un certain oiseau noir qui se montre sur la mer au temps des orages? Tandis que les oies, les canards, etc., volent à terre pour se mettre à l'abri, l'oiseau noir suit le vaisseau battu du vent. Je ne sais si j'ai quelque ressemblance avec cet oiseau, mais me voici à mon poste. En qualité d'oiseau, je ne parle pas. Je me lais donc, et laisse crier les prudens oisons qui ont gagné le port. Au travers de ce galimatias, vous comprendrez que j'ai pris part à vos chagrins, comme je le devais; voilà !a chose importante.

« Je veux vous dire un mot de voire libraire Nicolle, C'est un excellent homme qui m'a rendu mille services. Comme je vis au jour le jour, toujours en peîae de mon existence du lendemain, Nicolle négocie mes billets de librairie, etc. Il se trouve dans un cruel embarras par le malheur qui vous a frappée. Il demande si vous ne seriez pas assez bonne pour lui faire rendre les 13.000 francs qu'il a donnés à votre Eugène (1) pour le manuscrit? Cela sera bien loin de le dédommager des frais de papier et d'impression, mais il sent que vous ne lui devez rien et que tout doit venir de votre générosité. Et qui doute de la viître? Pour en être convaincu, il ne faut que compter les ingrats que vous avez faits.

« Je vous écris du fond de ma retraite. J'ai une petite

(Il L'iatoodanl de Mme de Staël.

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MADAME DE STAËL ET NAPOLÉON SEl

chaumière à trois lieues de Paris (l)j mais j'ai grand peur d'être obligé de la vendre. Car une chaumière c'est encore trop pour moi. Si j'avais comme vous un bon cliâleau au bord du lac de Genève, je n'en sortirais jamais. Jamais le public n'aurait une seule ligne de moi. Je meLlrais autant d'ardeur à me faire oublier, que j'en ai follement mis à me faire connaître. Et vous, chfere madame, vous êtes peut-être malheureuse de ce qui ferait mon bonheur? Voilà le cœur humain.

« Croyez, je vous en supplie, que personne ne vous est plus afTectueusement dévoué que votre serviteur M Francis. »

Mme de Staël se laissa toucher, et rendit les 1 3,(100 francs & Nicolle.

En résumé, dans cette affaire de la saisie et de la mise au pilon de l'Allemof/ne, quelles sont les respoitsabnités?

Il est certain que le libraire Nicolle, en faisant imprimer l'ouvrage contrairement au décret du 5 février 1810 qui prescrivait de soumettre . les livres à la censure avant t'impressiott, avait commis une imprudence. Il pouvait alléguer, pour son excuse, que ce décret était de date récente et que la plupart des éditeurs agissaient de la sorte à leurs « risques, périls et fortune (2] ». Quant à la saisie ordonnée par le duc de Rovigo, elle était parfaitement illégale, ainsi que le lui faisait observer Portails, directeur de la Librairie. Il pouvait requérir celui-ci de faire examiner l'ouvrage; il ne pouvait le faire saisir avant l'issue de l'examen. On sait que le ministre de la Police avait allégué cavalièrement des « circonstances particulières » pour couvrir l'illégalité du procédé. Il est

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probable qu'en pareille coDJoDcturej le duc d'Otrante aurait agi avec plus de formes et avec cette sorte de politesse onctueuse dont il enveloppait ses victimes. Savary fut maladroit et brutal ; il blessa Mme de Staël bien inutilement en lui écrivant la trop célèbre lettre.

Mais la vraie responsabilité de la suppression de f Allemagne et de la mise au pilon remonte plus haut. Le véritable auteur D'est pas Portails, qui eût, au contraire, autorisé l'ouvrage; co n'est même pas le duc de Rovigo; c'est Napoléon. C'est lui qui, dès le début, a pris en main l'ail'uire, qui a lu te livre, qui en a ordonné la destruction. Savary n'a été que l'instrument trop fidèle d'une volonté implacable, (\m n'était pas la sienne. L'ouvrage a été supprimé, par ordre de Napoléon, parce qu'il était « antifrançais (1) s, dangereux pour l'Empereur et pour sa politique.

Jusqu'à quel point ces griefs étaient-ils fondés? C'est ce qti'il nous reste maioteoant à examiner.

(1) Voir 1& lettre du duc de Ravigo. Voir tuasi Capptl et Weinar, Hma de SttiËl à Is graade-ducbesse Louiae. SO octobre 1S]Q : • Le crime est surtout dans l'omltsioD, et daas yetpriigènéral du litrt, qu'on trouvait

antifrùii(ait. '

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