‹ Madame de Staël et Napoléon: Orné d'une héliogravureChapitre 21 sur 51 · CHAPITRE XVIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVIII

• Je m'étais interdit dans ce livre, toute réflexion sur l'état politique de l' Allemagne; je me supposais à cin- quante années du temps présent. »

Ainsi parle Mme de Staiil dans la préface qu'elle a mise en 1813 en tête de son livre. 11 faut avouer que, si elle est sincère, elle se trompe étrangement. Aucune œuvre n'a été plus directement inspirée par « le temps présent », aucune n'a une portée politique plus grande, aucune n'était plus capable d'inspirer à la nation allemande la haine de la France impériale, le désir de secouer ses chaînes et de fonder une patrie.

Celte explosion du patriotisme allemand, qui se manifesta de fagon si éclatante en l'année 1813, n'avait pas été soudaine : elle couvait depuis longtemps déjà en Allemagne, pendant les années où Mme de Slael écrivait son livre. Elle n'avait pas connu cette Allemagne nouvelle ; elle en était restée à ses impressions d'avant léna, ii Weimar, à la cour de Charles-Auguste. Elle avait peint une Allemagne idyllique et rêveuse, peuplée de poètes et de philosophes, « un nébuleux pays d'esprits, oii des hommes sans corps et tout vertu se promènent sur des champs- de neige, ne s'entretenant que de morale et de métaphysique (t), » Cette Allemagne n'avait peut-être

(11 Henri Huna.

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jamais existé que dans l'imagination de Mme de Staol, elle n'était pas, à coup sur, l'AUemagne de 1808 et de 1809.

Dès le lendemain d'Ii'na, un esprit nouveau avait apparu dans la nation : le cosmopolitisme avait fait place <i l'ardent amour de la patrie allemande.

Ficlitc, qui, en 1804, se disait encore « citoyen du monde » et qui déclarait que la mission nationale de l'Allemagne était de « cultiver la philosophie >, avait vu son rêve s'envoler en fumée. Le voile était tombé de ses yeux; il avait appris qu'avant d'étro citoyen de l'univers, l'homme est fils du sol où il est né, qu'un lien réel et sacré l'unit à ceux qui vivent sur le même coin de terre, respirent le même air, parlent la même langue; que les devoirs envers l'humanité n'excluent point les devoirs envers la patrie; que le plus sûr moyen, enfin, pour chaque peuple de servir la cause de l'esprit humain, est d'accomplir sa destinée là où le sort l'a placé. Dès 1806, il proclamait dans les levons qu'il professait à Berlin que c'était n l'humanité qu'on servait, en aimant et en servant sa patrie ». L'orgueilleux philosophe, descendu de la sphère des idées abstraites, était devenu un pur Allemand, combattant pour l'indépendance de l'Allemagne, une sorte d'apôtre qui avait entrepris avec une ardeur infatigable lie faire l'éducation morale de ses compatriotes, et d'e,\tirper jusqu'aux dernières racines ce cosmopolitisme funeste, cause première des malheurs de l'Allemagne (1). Il révélait les Allemands à eux-mêmes, leur disait que

(1) Voir a«s fameux lliteourt à la nalion alltmandt, prononças dans une sitlle de l'Académie de Berlin pend&Dt l'Iilver de ISOT-IBOS. ■ Qu« peuvent, disait un poète romain, Typhteus ou Hinu le puissant, ou Porjihyrios i. la menaçanta allure, ou Rha.'tus, ou'Encclade, le bardi loncfur de Irorics d'arbres arrachés du sol, que peuvenl-ils, lorsque Pallns agite seulement son bûuclierî... Ce bouclier sera notre sauvegarde-, si nous savons comprendre sa puissance et nous mettre sous «on égide, > (à* Discours.)

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MADAME DK STAËL ET KAPOLÉON !6S

l'Allemagne était la nation par excellence pour concevoir le patriotisme, iléveloppait dans la jeunesse cette énergie latente qui couvait au plus profond de l'àme allemande et que ne soupçonnait guère Mme de Sfaél,

Le principe directeur de cette éducation qui devait transformer l'Allemagne, Fichte l'empruntait à Kant; c'était au nom du désintéressement moral qu'il prêchait à la jeunesse allemande le renoncement à l'égoïsme, le dévouement à la patrie. Il ralliait, comme on l'a dil(l), autour d'une foi commune TAUemagne hésitante. Qui aurait reconnu en cet apôtre passionné le pliilosophe guindé et nébuleux que Mme de Staiil avait vu jadis à Berlin, qu'elle avait si fort scandalisé en le priant d'expliquer en un quart d'heure son sj-stème? En l'entendant, disait-elle alors, « on perdait la conscience de ce monde, « on avaîtbesoin de « rappeler en soi comme tes ombres d'Homère, les souvenirs de la vie (2) ». Quelle métamorphose s'était accomplie t

Pasteurs, poètes, pubiicistes joignaient leurs efforts à ceux de Fichte, préparaient l'ccuvre des politiques et des diplomotes. En 1808, l'année même où Mme de Stat4 parcourait l'Allemagne du Sud, Schlciermacher soulevait de ses prédications enflammées son auditoire berlinois; la religion, elle aussi, comme la philosophie, élevait la voi.\ pour défendre la patrie. Des poètes, comme Amdt, avaient senti leur patriotisme s'éveiller uu spectacle des malheurs de l'Allemagne : « Ce fut, dit Arndt, lorsque l'Autriche et la Prusse eurent succombe dans les combats que mon cœur se prit à les aimer, elles et l'Allemagne, d'un amour véritable, et à haïr les W'elchcs de toute la passion concentrée d'une haine profonde. C'est lorsque l'Allemagne en \-int par ses divisions à n'être plus qu'un

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les MADAME DE STAËL ET NAPOLÉON

néant, que mon cœur embrassa son unité. > Dès 1806, il s'écriait : ■ Pas de grands hommes sans grand peuple, pas de grand peuple sans patriotisme (1). ■ Devenu le confident et le secrétaire du baron de Stein, U le suivit par l'Europe, pr<^chant la croisade contre la France, rédigeant son Catéchisme du soldai allemand, en attendant qu'il animât de ses chants patriotiques la jeunesse allemande.

Les publicistea, comme Gentz, l'ami, le correspondant de Mme de Staël ; les diplomates, comme le baron de Stein ou H. de Stadion; les ministres réformateurs de l'armée ou de l'université prussienne, comme Scharnhorst et Guillaume de Humboldt, n'avaient qu'un même but, qu'une même pensée : l'affranchissement de l'Allemagne. Gentz, cet ennemi forcené de Napoléon, écrivait, dès ]806, que la question de savoir si c'était un crime de tuer un homme tel que Bonaparte, tenait exclusivement à celle de la légalité de son pouvoir. * Celui qui le croit un souverain légitime fait bien de prononcer par l'affirmative ; ffiOM celui qui ne toit en lui qu'un usurpateur dmt en juger autrement. « C'était l'absolution du meurtre; des déclarations de Gentz à t'atlentat de Schoobrunnj la distance était courte. Le conseiller aulique Gentz, quoique prussien, était devenu le coniîdent et l'ami de Metternich. Ce a misérable scribe », comme disait Napoléon, ourdissait sa trame avec une ardeur infatigable; il était en relations avec tous les adversaires de Bonaparte, le comte de Lille, pour qui il rédigeait des proclamations; les hommes d'Etat anglais, dont il était sur le continent le représentant attitré; Mme de Sta&l, qui avait av6c lui une 1 correspondance suivie » .

Un autre ennemi de Napoléon, le baron de Stein,

(1) L'Eiprit du («Kjw, 1806.

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l'ancien ministre prussien réfugié en Autriche, dont Gentz était l'inlerraédiairc, envoyait à Vienne le projet d'une ligue allemande contre Napoléon : « Rappeler à chaque Allemand ses devoirs envers la patrie commune, le sommer de les remplir, commencer la lutte contre l'ennemi du genre humain et de l'Allemagne, » tel était le rêve dont il berçait son exil. Il allait bientôt diriger les conseils de l'empereur Alexandre, tandis qu'en Allemagne son agent, le policier Grûner, répandait des écrits incendiaires, formait des bandes insurrectionnelles, centralisait l'actioa des sociétés secrètes.

A Berlin, les ministres faisaient de bonne besogne. Schamhorst avait réorganisé l'armée prussienne, transformé la tactique, créé l'Ëcole de guerre, proposé le 8er\'iee obligatoire. En 1810, il n'était plus ministre, mais il agissait dans l'ombre; son influence était d'autant plus grande qu'elle était moins visible. Cependant Guillaume de Uumboldt, dont l'indifférence politique avait égalé presque celle de Gœthe, avait jugé, lui aussi, que le moment était venu de « prendre un parti m. Il instituait l'Université de Berlin, destinée à grouper toutes les. forces intellectuelles de l'Allemagne autour do la Prusse; il réformait les gj'moases suivant la méthode de Pestalozzi ; il voulait régénérer l'âme allemande, la soumettre à l'entraînement rationnel des volontés, des caractères. Il écrivait ces paroles qui eussent enthousiasmé Mme de Sta'él : K Rien dans le monde ne domine les idées. Eusséje entre les mains un pouvoir aussi étendu que celui qui pèse en ce moment sur l'Europe, je le considérerais encore comme subordonné à une puissance plus haute. » Davout ne se trompait pas quand, dès 1811, il se plaignait de la littérature allemande et signalait les doctrines des professeurs de Berlin comme « dangereuses à l'ordre

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social et contraires à l'esprit du gouvernement français ».

Qu'on joigne à cela l'action grandissante des sociétés secrètes (I), l'ébranlement causé à l'Allemagne, une première fois par la capitulation de Baylen en 1808, une seconde fois en 1809, par la bataille d'Esaling, léquipée du major Schill, la cbevauchée du duc de Brunswick- Œtis, qui traverse impunément avec ses partisans le territoire allemand, se jette dans le duché d'Oldenbourg et prend la mer pour rejoindre les Anglais ; qu'on se rappelle l'état des esprits h Berlin et & Vienne, la liaîne formidable contre la France dont Mme de Sta&l avait pu être témoin dans son dernier voyage, et l'on reconnaîtra que le livre De l'Alleniagne arrivait juste k son heure, pour mcllrc l'étincelle aux poudres et provoquer l'explosion du sentiment national.

Un Allemand, Gœtbe, écrivait en 1814, à propos de rAllemagvef ces paroles mémorables : a La police française, assez intelligente pour comprendre qu'une œuvre comme colle-ci devait augmenter la confiance des Allemands en eux-mêmes, l'a fait prudemment mettre au pilon... Dans le moment actuel, le livre produit un effet étonnant. .S'(7 avait existé plus W(, on lui aurait imputé une influence sur les grands événements qui viennent d'aroir lieu (2). »

On ne saurait trop méditer les paroles de Gœthe : elles sont l'expression de la vérilé toute pure. Non seulement Mme de Slat-1 avait écrit, elle aussi, son De moiibus Germanorum et prétendu opposer la candeur, la bonne foi, les vertus allemandes à l'abaissement des

«) Voir Mèmoirei de Becgnot, qui. en IBIO, expédie du graDd-duché do Bcrg à l'eniporeur dfui Mémoires, dont lee élémcntg lui ont été fournis par Jean de Muller.

(2) G.Ethe i. Mme de Grotthus. 17 février ISIi. {Ble^nëkhassett, t. III,

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mœurs françaises; mais elle avait fait plus encore. Si Tacite admirait les mœurs des Germains, aucune crainte du moins que son petit livre ne pénétrât dans la sombre < forêt Hercynienne pour révéler aux barbares leur force et la faiblesse de l'Empire. Au contraire, l'ouvrage de Mme de Staël n'était d'un bout h l'autre qu'un éloquent appel à la révolte el à l'indépendance. Toutes ces fréquentes digressions, qui sont un des cbarmes du livre, toutes ces études sur les mœurs et la littérature des Allemands, ces tirades enflammées sur le sentiment moral et sur l'enthousiasme, tout se ramène à ce but unique : il faut que l'Allemagne prenne conscience d'elle-même, il faut fonder la patrie allemande. L'indépendance de lu pensée devait précéder, assurer l'indépendance du territoire, l'unité de l'Allemagne. Il fallait que les Allemands renonçassent h l'imitation dos étrangers, en particulier des Français, dont ils avaient été trop longtemps tributaires : ^ L'imitation des étrangers est un défaut de patriotisme. » Ils avaient des poêles, des philosophes égaux, supérieurs même à ceux de France; ils avaient souvent plus de profondeur, plus d'imagination, plus de sensibilité que les Français. La plus haute doctrine morale des temps modernes, c'était un .\llemand, c'était Kant qui l'avait révélée, et l'on sait quelle influence cette doctrine avait exercée sur l'âme allemande. N'étaient-ils pas les disciples de cette morale, ceux qui enseignaient à la jeune Allemagne qu'il n'y a de peuple esclave que celui qui consent à sa servitude, que l'âme est une forteresse inviolable, inaccessible aux armes des tyrans? Le philosophe de K5nigsberg, qui ne s'était jamais mêlé aux passions des hommes, avait cependant a forgé des armes » pour ceux qui seraient appelés à les combattre. Ce Moyen Age même, si cher au cœur de Mme de

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Staël, c'était l'àme de la vieille Allemagne, chevaleresque, conquérante, amoureuse de ses peintres naits et pleins de foi, des sculpteurs et des arcliitectes de ses cathédrales, qui avalent exprimé de leur pinceau ou de leur ciseau, parfois avec gaucherie, souvent avec puissance, l'idéal des ancêtres; — de ses a chanteurs d'amour », de ces Minnetingers, dont les poèmes reflétaient la sentimentalité amoureuse de la race. Mais c'était aussi l'âge glorieux de l'Allemagne, le rêve d'hégémonie des vieus Empereurs, le souvenir des luttes héroïques du Saint- Enipire. La grandeur passée de l'Allemagne éveillait dans le cœur de tout Allemand l'espérance de la grandeur future.

On a dit que Mme de Staél avait voulu, en écrivant son livre, révéler l'Allemagne aux Français. 11 serait tout aussi juste de dire qu'elle avait voulu la révéler aux Allemands.

Elle avait voulu leur montrer d'une part ce qui ffùsait la force de l'Allemagne, mais aussi, d'autre part, sa faiblesse. Cela est plus frappant encore quand on passe de la littérature aux mœurs : là apparaît clairement son idée de derrière la tête. A travers les éloges percent les-criliqucs, parfois injustes, passionnées, qu'elle adresse aux Français de son temps, à Napoléon. Les Allemands sont pulis, simples, bons, fidèles; ils « ne manquent presque jamais à leur parole a; ils recherchent la rêverie 6t le mystère; ils aiment les vieilles légendes, la musique et les chants ; ils honorent la justice et respectent les femmes. Ils ignorent la tromperie et la ruse, et cet « art de la domination » que saventseuls pratiquer les peuples latins. Ils sont incapables a de cette souplesse hardie qui fait plier toutes les vérités pour tous les intérêts, et sacrifîer tous les engagements à tous les calculs ». Ils sont désin-

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téressés, se contentent du domaine de l'ima^nation et dédaignent les réalités ; « Ce réel, si dédaigné par eux, trouve pourtant des actjuéreurs, qui portent ensuite le trouble et la gène dans l'empire même de l'imagination, n Ici, l'allusion était si claire que la Censure avait prudemment supprimé cette phrase. .

En même temps que Mme de Stai^I vantait tes vertus des Allemands, comme elle avait jadia exalté les Anglais dans Corinne, elle signalait la faiblesse de leur caractère : ■ Aucune nation, disait-cUe, n'est plus capable de sentir et de penser que la nation allemande; mais quand le moment de prendre un parti est arrivé, l'étendue même des conceptions nuit à la décision des caractères, n Ce passage frappa si vivement le baron de Stein, quand, en 1812, Mme de Staël lui lut des fragments de son livre, qu'il lui demanda la permission de le copier, de l'envoyer à sa femme. Oui, c'était cela qui manquait à l'Allemagne i elle savait comprendre et sentir, elle ne savait pas oser. n fallait exalter en elle le sentiment moral et tremper les caractères.

Mais la clef du livre, ce sont les trois derniers chapitres, où Mme de Staël avait résumé sa pensée intime et mis tout son cœur (1). Jamais plus éloquente protestation n'avait été faite, au nom de la dignité, du devoir, de V enthousiasme, contre l'esprit de l'Empire. Ici, il semblait que l'Allemagne ne fût plus que le prétexte, que le but véritable était de ilétrir le scepticisme, l'égoïsmc, le calcul, qui asservissaient les âmes. Sans doute, elle noircit à dessein les couleurs du tableau; sans doute, la France

(1) De l'tHtluiutiatmt: — Ile rinflvence de l'etiîhouiiaime lur Ui luoiiértt; — /nflumce de ïenlhoutiaime tue le bonhfuc. — Mme de StaCl dit es parlicu[ier du chap. ii IDt Viafluenct dt renlhomiatmt tur Iti tinnUrit} : • Ce chapitra est & quelques égards le résum6 de tout mon ouvrage. »

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de 1810 n'avait pas perdu toul ressort, tout « enthousiasme » ; sans doute encore, Napoléon n'était pas seul responsable de l'évolution qui s'était manifestée dans les esprits. Nous savons déjà que, lorsqu'il arriva au pouvoir, dix années de révolutions incessantes avaient épuisé l'énergie morale de la nation; aux rêves généreux, k l'idéalisme confiant et naïf de la première heure avaient succédé la lassitude, ie scepticisme, la recherche du positif, le dédain des chimères. Le calcul et la force dominaient le monde : poésie, idéologie, « amour du beau, élévation de l'àmc, jouissance du dévouement, » ce ({liî exalte l'homme et le ravit au delà de sa propre nature, était rabaissé, tourné en ridicule. C'était, nous l'avons vu, ce que -Mme de Stai-l pardonnait le moins à Napoléon, que cette ironie déconcertante, cette raillerie amère, ce dénigrement des plus nobles sentiments, dont elle-mOme avait tant souffert. Elle était sincère, quand rlle s'écriait dans celte apostroplie éloquente qui avait elfrayé la (Censure :

a France! terre de gloire et d'amour! Si l'enthousiasme un jour s'éteignait sur votre sol, si le calcul disposait de tout, et que le raisonnement seul inspirât même le mépris des périls, à quoi vous serviraient votre beau ciel, vos esprits si brillants, votre nature si féconde? Une intelligence active, une impétuosité savante vous rendraient les maîtres du monde; mais vous n'y laisseriez que la trace des torrents de sable, terribles comme les flots, arides comme ie désert! »

Mais, soyons-en sûrs, ce n'était pas encore cette tirade fameuse qui avait fait supprimer le Uvre. L'Empereur avait très bien vu que, si Mme de Stafil prêchait l'entliousiasme, si elle félicitait les Allemands d'avoir conservé intacte celte vertu de l'àme, c'est qu'elle espérait, c'est

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qu'elle attendait d'elle la délivrance. En vain, elle prétendait qu'on ne pouvait redouter v les excès de l'enthousiasme », parce qu'il porte à la tendance contemplative et qu'il a nuit à la tendance d'agir a. ^Ue ajoutait, avec raison d'ailleurs, que l'enthousiasme n'est rien sans le caractère. Elle reconnaissait elle-même plus loin qu'il n'y avait point de grandes pensées, point de grandes actions sans enthousiasme. EUe disait que l'enthousiasme donne aux nations ta force nécessaire pour conserver, pour sauvegarder leur indépendance : « Les hommes marchent tous au secours de leur pays quand les circonstances l'exigent; mais s'ils sont inspirés par l'enthousiasme de leur patrie, de quel beau mouvement ne 80 sentent-ils pas saisis! Le sol qui les a vus naître, la terre de leurs aïeux, la mer qui baigne les rivages (I), de longs souvenirs, une longue espérance, tout se soultve autour d'eux comme un appel au confbat. »

Cet exemple donné par l'Angleterre, — l'allusion est transparente, avouée par Mme de Staël, — voilà ce qu'elle proposait h l'Allemagne; elle pressait les Allemands d'imiter la t fierté des Anglais », le « noble orgueil des Espagnols », c'est-à-dire des deux peuples qui tenaient en échec la puissance de l'Empire, plus encore par la puissance du sentiment moral que par la force de leurs armes. Quand elle vantait « l'ardent héroïsme du malheureux prince Louis «, tué à Saaifeld; quand elle reprocliait & ses compatriotes de n'avoir ni esprit militaire, ni amour de la patrie; quand elle les exhortait au « mépris du danger, de la souffrance et de ta mort »; quand elle leur disait que l'imitation des étrangers était « un défaut du

(1) Souligné dans le texte. ■ 11 est aisé, dit Mme de Staël, d'apercevoir que je t&chaia, p&r cette phrase et pai celles qui suivent, de désigner l'ADgleierre. ■

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• î.;*:, ni p^Ti!~.:A ■;ii a-itrei -la Jesp-ïtîsnie. •

Est-il p'^niiU -l'i.-ïiter apivs tADt de prevres, et ot [f;iit-on -lir^. a-.ec H«'i.'ir. que* la haine de rEmpereur i-Uîl l'unie il-:; i:^ livre *? Il faut ajcMiter qae celte haine était effi-'ace et <^>ie re litTe xalaîl une année. Cest an Allemand, c'est un ennemi de Napoléon, le comte de SUilion, qui, en cette mrine année 1810, écriraît ced :

• Les écrits a?is->en( plus sur les Allemands qae snr les autres peuples, à cause de leur soûl pour la lecture, et à ceux du grand nombre Je gens sur qui les établissements 'rinstructton ont une influence plus ou moins directe. •

Hais d! l'état de l'Allemagne en ]810,mle3e\hortatioDs passionaées que Mme de Staël adresse aux Allemands, ne suffisent à expliquer l'antipathie profonde et la rancune de Napoléon. II faut se rappeler le perpétuel reproche qu'il adresse àMme de Staël : elle n'est pas « Française a. Il faut le rapprocher du motde Savary : « Votre livre n'est pas français a. Par là, n'entendons pas simplement que Mme de Staël gène la politique de Napoléon, mais que, réellement, dans sa pensée, ce livre n'est pas dans la tradition, dans l'esprit de la race.

Française, Mme de Staël ne l'était pas do naissance, puisqu'elle était née d'un père genevois et d'une mère vaudoise. Elle ne l'était pas davantage par son mariage, ayant épousé un Suédois, le baron de StatH-Holstein. De patrie, elle n'en avait pas à proprement parler, ou plutôt elle en avait un très grand nombre, ce qui est encore une manière de n'en avoir aucune : la patrie de ses parents (notre Suisse), la patrie de son mari (la Suède), sa « patrie de choix o (l'Angleterre), la patrie de sa pensée (l'Allemagne), la patrie de sa naissance et de ses amitiés (la France), et enfin la patrie «de son Âme », qui est la société des grands hommes distingués do tous les pays (1).

Au fond,, elle était cosmopolite à un degré extraordinaire. Elle l'était par sa parenté intellectuelle avec le.s philosophes du dix-huitièmo siècle, en un sens « le moins français (2) a, comme on l'a dit, de tous les siècles littéraires. On se rappelle le ton léger et souvent dédaigneux avec lequel Voltaire parle de ses compatriotes, ses adulations e'nvers le Grand Frédéric, celles de Diderot envers la Grande Catherine. Elle était cosmopolite par son genre de vie, les déplacements continuels que lui

11) Ahiel, Étude ixr madame de Staèl. {Galerie luUie, ISie.) (i)VitmT, Émdei mr le dix-huUiime tiicU.

pennetUit sa grande fortune, ses voyages, ses relatioDS avec toute l'Europe; Coppel était une aristocratique hôtetlerie, oîi scjoumaient les étrangers de marque qui passaient à Genève, attirés par la beauté du lac ou !e désir de contempler une femme célèbre. Elle était cosmopolite, enGn, par son origine genevoise, par la situation mOmc de Coppct, à quelques lieues de Genève, qui est le carrefour des nations. Au milieu de l'Europe, à égale distance des pays du Nord et ceux du Midi, la Suisse est le poiut où se rencontrent les grands courants européens, et dans la Suisse, Genève, ville de méditation et de pensée, lieu de rendez-vous des touristes qui visitent les Alpes ou le lac, non loin de la grande route qui mène de France et d'Allemagne en Italie, occupe une place privilégiée. Elle a le bénéfice et aussi les inconvénients de sa situation; elle est la ville « des neutralisations ethnographiques (I) » . Elle est un centre merveilleux de diffusion pour la pensée européenne, une sorte d'entrep<H où s'emmagasinent et s'échangent les idées du Nord et celles du Midi. Elle a été aussi de tous temps, et pour la même raison, une ofFicinc d'intrigues, un refuge de mécontents, d'exilés ou de conspirateurs. L'Angleterre y avait entretenu sous la Directoire de zélé? agents qui inondaient la France d'espions et l'Europe de libelles. Maintenant, c'était Mme de Slael qui tenait à Coppet et à Genève ses u assises », formait, dirigeait l'opinion européenne et menait, par la parole et par la plume, la guerre contre l'Empereur.

Ce caractère genevois et cosmopolite. Napoléon le retrouvait jusque dans son livre. Il ne pouvait comprendre, lui, engagé avec le reste de l'Europe dans une

(!) Amel, Étude (uc marfan» d< Slatl.

lutte colossale, cette curiosité d'esprit, cette sympatlne ouvertement manifestée à sea ennemis; il était choqué — avait-il tout à fait tort'? — de ces sympathiques éloges adressés aux Allemands et aux Anglais, de ce dénigrement systématique des moeurs franf^aises, de ces efforts pour arracher les étrangers à Cîmitalion de la France. Il jugeait ce livre en politique plus qu'en philosophe ; il savait que l'influence française s'exerce par les lettres plus encore que par les armes, et il ne pouvait pardonner à Mme de Staiïl les tendances de son livre. Il était exagéré, sans doute, de dire que ce livre n'était pas français, parce que la pitié, la sympathie témoignée aux peuples vaincus sont des sentiments très français, parce que le patriolisme français embrasse « tout le pays de la civilisation (1) ». Mais enfin, tl y a manière d'exprimer ces sentiments, et il semble bien qu'un écrivain de vieille race et de tradition française se fût exprimé autrement que Mme de Stacl. A plus d'un trait, on sentait l'étrangère, la cosmopolite, et, comme disait Napoléon, la Genevoise.

Avooons-le même, en sa qualité do Genevoise et bien qu'elle déteste Genève, par son origine aussi, puisque >I. Necker descendait de souche allemande, elle avait tout un côte de l'esprit profondément germanique. Elle est plus à son aise avec la sensibilité allemande (Gemiitli) qu'avec l'ironie française. Elle a, comme l'a si bien noté Renri Heine, en dépit de aa vivacité physique, « une certaine gaucherie ou raideur », qui est un peu dépaysée en France; elle est protestante enfin, très protestante d'esprit et d'éducation, avec les quaUtés et aussi les défauts de l'esprit protestant, et elle ressent pour les pays de

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majorité protestante, l'Allemagne, l'Angleterre, une sympathie qu'elle n'éprouvera jamais au pareil degré pour des pays catholiques.

Toutes ces raisons combinées font que l'esprit du livre De l'Allemagne déplail et ne peut pas ne pas déplaire à Napoléon.

Il n'est pas jusqu'aux doctrines littéraires même qui ne lui déplaisent. Celui que Heine appelle le « Grand Classique », est un génie tout latin, qui a une cooceptioa latine de la littérature. Il aime la raison, l'ordre, la mesure, la méthode; il n'aime pas ce qui est du domaine de la sensibilité pure, ce qu'il appelle le < désordre d'esprit ■ et d'imagioation. Toute cette littérature nouvelle, qui a pour principe l'expression de la personnalité de l'auteur, l'individualisme, no lui dit rien qui vaille. L'individualisme surtout, il le juge déplaisant, dangereux même. La Littérature a sa place marquée daas l'ordre social; elle est comme une fonction d'État, comme un département spécial de la politique, comme une des colonnes qui soutiennent l'édifice. C'est, en somme, la pensée d'un Auguste faisant écrire à Virgile ses Géorgiqiies, son Enéide, pour remettre l'agriculture en honneur, pour exciter le patriotisme des Romains. C'est aussi l'idéal d'un Richelieu, d'un Louis XIV : une pléiade de grands génies rangés autour du trône, concourant à le défendre et célébrant sa gloire.

Voilà ce que Napoléon voudrait réaliser. Mais on n'enn-ginieiitc pus les poètes comme les soldats. 11 a beau prodiguer les prix à l'Institut, il ne prend dans ses filets que le meim fretin; tu « grande littérature >, comme il le dit lui-même, les « maréchaux n, comme dira Balzac, un Chateaubriand, une Mme de Stai^I, lui échappent. Que ne donnerait-il pas pour avoir un poète qui exprime sa

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pensée, qui exalte le devoir, le sacrifice, le dévouement à l'État, à ta patrie, en un mot un Corneille? Celui-là l'eût compris, l'eût aidé à faire la France telle qu'il la rêvait, grande, héroïque, disciplinée. Mais avec tout son génie, avec toute sa puissance, il ne peut susciter un Corneille. C'est qu'il s'attarde dans une conception vieillie. Le temps n'est plus oii les poètes marchaient sous la bannière des rois ; la condition de l'écrivain est devenue indépendante; l'esprit s'est affranchi et se dresse en face du pouvoir comme une autre puissance, rivale, supérieure même, qui le surveille et le menace, au lieu de le soutenir.

Il faut nous résumer et conclure.

Un livre qui, dans la pensée de l'auteur, est surtout une œuvre de combat, politique autant que littéraire, une attaque à peine dissimulée contre l'Empire, contre l'esprit de l'Empire, contre la France de l'Empire; un livre généreux, tout frissonnant de pitié pour les opprimés, tout vibrant de haine contre l'oppresseur, animé du sentiment moral le plus pur et le plus élevé; un livre nouveau à beaucoup d'égards, abondant en observations de détail fines et exactes sur le caractère allemand, sur la littérature allemande; un livre de parti pris aussi et d'enthousiasme naïf, qui fait sourire, rempli d'erreurs graves et d'étranges illusions sur l'état de l'Allemagne à celte époque, sur la véritable nature des Allemands, sur leur patriotisme, sur leur rancune, sur leur haine, sur toutes ces forces redoutables que l'auteur ne paratt pas soupçonner et dont l'explosion est prochaine; un livre enfin, dont toutes les tendances morales, sociales, politiques, littéraires même doivent choquer, irriter Napoléon : tel est le hvre De t'AUemagne de Mme de Staël. Il reste comme le monument le plus audacieux: qui ait été

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dressé en ce temps contre la puissance d'un homme,

contre l'esprit de cet homme.

Mais, s'il faut admirer, sans partager ses erreurs, le courage de Mme de Staël, on ne peut de bonne foi s'étonner que cet homme ainsi attaqué ait senti la vigueur du coup et la nécessité de se défendre.

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