CHAPITRE XIX
Dans les derniers jours d'octobre !8I0, Mme de Sta6l était revenue à Coppet. Elle avait évité de passer à Lyon, malgré son désir de voir Jordan, son h cher Camille », pour ne pas le compromettre. Elle était dans un état d'abattement extrême, désolée de n'avoir pu publier son livre, désolée aussi d'être condamnée sans appel àCoppet, h la B solitude ■>. Cette « solitude », d'ailleurs, sachons-le bien, est relative; à toute autre que Mme de Staël, cette Thébaïde eût paru trop bruyante.
Cependant, il est juste d'ajouter qu'à cette époque, soua rioiluence de l'évolution religieuse de Mme de Staël, l'aspect de Coppet se modtQe. Le grand courant de mysticisme qui traverse l'Europe dans les premières années du dix-neuviëme siècle était arrivé jusqu'à Coppet dès 1809, avec Mme de Krudenor et Zacharîas Werncr. Mme de Kriidener, cette étrange et séduisante personne, toute nourrie des écrits de Mme Guyon, exaltée par ses entretiens avec Oberlin, le pasteur de "VValdersbach, s'était installée à Sécheron, près de Genève. Elle avait vu Mme de Sta&l et avait entrepris de la convertir. Celie-ci avait bien essayé de se débattre au milieu de ce brouillard, dont on cherchait à l'envelopper; mais elle avait subi le charme de son interlocutrice, et Mme de Krudener
SSi UADAHE DE STAËL ET NAPOLÉON
était partie en disant : a 11 faut abandonaer Mme de Staël à Dieu ; elle ne pourra se dérober à lui. »
Zacharia3 Werner avait complété l'œuvre de Mme de Kriidener (1). Plusieurs fois marié et toujours divorcé, avant mené une vie d'aventures et de débauches, tour à tour franc-maçoD, Rose-Croix, mystique, en attendant qu'il se convertît au christianisme et se métamorphosât en rédemptoriste et prédicateur chrétien, ce curieux original avait séduit Mme de Staiil. Elle l'avait installé dans une jolie chambre ayant vue sur le lac. On avait beaucoup causé, beaucoup lu de compagnie, en particulier rHisteire de la religion de Stolberg. Werner avait paraphrasé cette parole de Stolberg : « Nous aimons, donc nous serons. • Il se considérait comme chargé de répandre par le monde » la religion du très saint amour ». H disait un jour au baron de Vogt, un des funiliers de Coppet : ■ Vous savez ce qu'on l'on aime dans sa mattresse? » Et comme le baron hésitait : « C'est Dieut » répondait Werner d'un air inspiré (2). Un tel personnage était bien fait pour séduire Hme de Staël. Il lui prédit que Dieu la ramènerait à lui par de terribles épreuves. Puis, un beau jour, tas de Coppet, il partit pour Rome, en recommandant à Benjamin Constant le sort de la religion en France.
Il n'était pas jusqu'à Sclilegel lui-même qui ne fût touché do la grâce. Il avait échappé à o l'influence desséchante du siècle », senti ses yeux se rouvrir « aux lumières divines » (3). Il ne considérait plus comme réel que l'in-
(1) Il V a dans les archives de Broglio beaucoup de lettres de Zacbariat Werner
(S) Sismondi A Mme d'Albany,
(3) Lettre A Mathieu de Montmorency, citée daaa Coppel tt Wtimar. Elit: e*t datée de Berae. où Schlegel a'était réfugié quand U dut quitter Coppet. . . -
visible; il voulait mettre sa pensée a au semce de la foi » et méditait, lui aussi, comme Constant, d'écrire un ouvrage sur la religion. Son auteur préféré était le théosophe Saint-Martin, à cause h des besoins, disait-il, qu'il avait de joindre la contemplation à la pnère ». Quant à Mme de Staël, elle se ploageait dans Vlmitation de Jésm- Ckrist et dans les écrits de Mme Guyon. Bref, Coppel avait changé d'aspect (1). A la 0n de 1810, on eût dit un congres des religions : le catholicisme y était représenté par M. de Montmorency, le quiétisme par M. de LangaU lerie, l'illuminisme par M. de Divonne, le rationalisme par le baron de Vogt, l'orthodoxie calviniste par le pasteur Moulinié. Benjamin Constant faisait la synthèse (2). Ce qu'il faut reteDir de cette évolution de Mme de Stai>l, del'empire que prennent sur elle les idées religieuses, au point de vue qui nous intéresse, c'est d'abord le calme relatif qui s'établit dans son âme : « La main de Dieu me soutient; je ne suis plus dans ces moments de désespoir qui anéantissaient mon âme (3). » C'est aussi une conception plus haute et plus juste de la vie; elle entrevoit que le but de l'existence n'est peut-être pas, comme elle l'avait cru jadis, dans la recherche chimérique du bonheur, mais dans le dévouement et le sacrifice. « Se désintéresser de soi sans cesser de s'intéresser aux autres, » voilà sa devise (4). C'est enfin la force nouvelle qu'elle puise dans ses idées religieuses : « Dieu m'a fait la grâce de penser, écrit-elle à Jordan, que je donnais un noble exemple à mon siècle (5). »
(1) BoNSTETTEN, LtHra à Fridtriqut Brun.
(i) Voir J. C*RT, Madame de Statl, ton ttmpt, ta vit tt ttt iFuvrtt. (3} Copptl H Wtimar. Mme de Staël i. Mme Récamier, 1« janvier ISII. a) Mme de Slaél à Moiater, iS mai ISIO.
(5) A Camille Jordui, 3 oclobce 1811. (Sainte-Becve, .VauveoM; Lutidii. t. XH.J
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m MADAME DE STAËL ET NAPOLÉON
A partir de la suppressioo de l'Allemagne, une ère nouvelle de persécution commence pour elle. On ne se contente plu3.dc lui imposer la résidence de Coppet : on la tient prisonnitTG ; par la menace, par l'exil, on fait le vide autour d'elle. Napoléon sait le côté vulnérable île sa nature, son amour de la société et du monde, et il la frappe sans pitié. Les plus timides n'attendent pas sa colère : M. deB... (peul-^treM. deBalk, ce grand seigneur russe qui a suivi Mme de Staël à Fossé) s'esquive, prétextant un H mal de poitrine ». Mme de StaSl s'afflige : « Ce mécompte d'aflection m'a été très sensible, a écritelle (1). Le baron de Vogt, le philanthrope danois, éprouve le besoin de changer d'air; il écritpiteusement àMmoRécamier que n des amis » se sont alarmés pour lui, qu'on l'a conjuré de ne pas nuire îi a la personne », et il s'en va. Mme de Staël essaie de faire bonne contenance, mais ces désertions la frappent au cœur.
En décembre ifilO, l'aimable M. de Barante, qui avait témoigné tant d'égards àMme de Staël, avait été destitué. Mme de Staël crut, et Ton crut à Genève, que c'était à cause d'elle (2). On reprochait à M. de Barante de n'avoir pas mis les scellés sur les papiers de Mme de Staël ; on parlait aussi d'une lettre de compliments qu'il aurait écrite à Mme de Staël après la suppression de l'Allemagne. Cette disgrâce devait avoir pour Mme de Staël les plus tristes conséquences.
Au mois de mars 1811, un nouveau préfet vint remplacer M. de Barante. a C'était un de ces hommes supérieurement adaptés au régime actuel, c'est-à-dire ayant
(i) A Mme Ri'camkr, 1" janvier 18H. (Coppet tl Weim«r.)
(!) Dix annrti d'axil. — Voir aussi le Montlotier de Bardoux, la cor-
respomlaoce de Monllosier, cl Benjnmia Coaitant, Lttlfii d ta famitU.
(Lettre de Rosalie de CoDstanUJ
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MADAME DE STAËL ET NAl'OLÉON aS5
une assez grande connaissance des faits et une parfaite absence de principes en matière de gouvernement; appelant abstraction toute r^gle fixe, et plaçant sa conscience dans le dévouement au pouvoir. » Ce préfet était M. Capelle, le futur ministre du roi Cbarles X. Jadis n'-publicain enthousiaste, député par le district de Milhaud à la ft-te de la Fédération, puis lieutenant de grenadiers dans le deuxième bataillon des Pyrénées-Orientales, destitué pour cause do fédéralisme, enfm commandant la garde nationale de tu ville de Milhaud jusqu'au 18 brumaire, Capelle n'avait pas été un des derniers à se rallier au Premier Consul. Il était accouru à Paris, soi-disant pour s'occuper des affaires de ses concitoyens, en réalité pour faire les siennes. Souple, insinuant, nageant admirablement entre deux eaux, il s'était mis dans les bonnes grâces du ministre Chaptal, qui lui avait donne un emploi dans ses bureaux. Cliaptal le fit ensuite nommer secrétaire général du département des Alpes-Maritimes, puis de celui de la Stura. En février 1808, à l'âge de trentetrois ans, Capelle obtenait la préfecture de la Méditerranée, dont Livourne était le siège. Il se trouvait être voisin de ta grande-ducliesse de Toscane, princesse de Luc<{ucs et de Piombino, Élisa Bacciochi, sœur de l'Einpcreur. Le préfet était jeune, aimable, d'agréable tournure; ii sut plaire, dit-on, à la grunde-ducliesse. On en causa si fort que Napoléon s'émut et fut sur le point de le destituer. Il se contenta de le nommer à la préfecture du Léman.
Capelle avait à reconquérir les bonnes grâces du maître, et tout de suite il afficha bruyamment son zèle. La ville de Genève était assez difficile à administrer, à cause de l'esprit des habitants, satirique et frondeur. On faisait des gorges chaudes sur le préfet; on prétendait
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qu'il avnil (Hé acteur Jans une troupe ambulante, on lui avait donin; le surnom de Floridor. 11 y avait à Genève un certain nombre de cercles; l'un se nommait cercle de l'Égalitô. Cela parut au préfet rappeler de fâcheux souvenirs. Il demanda, puis exigea que le cercle changeât do nom. Le cercle de l'Égalité prit alors le nom de cercle des Mêmes.
Tel était le personnage qui allait avoir à suirelller Mme de Stai'd. Il commença par essayer de la convertir à l'admiration du régime impérial ; une telle conquête, s'il réussissait, ne pouvait manquer de lui faire honneur. II lui dit, la premi^^e fois qu'il la vit, « qu'un talent comme le sien était fait pour célébrer l'Empereur, que c'était un sujet digne du genre d'enthousiasme qu'elle avait montré dans Corinne fli. » Mme de Staël lui répondit ce qu'elle avait toujours répondu en pareil cas : que dans les cii^ constances où elle se trouvait, toute louange serait déplacée et ridicule. Capelle se rejeta alors sur la naissance du roi de Rome; il était impossible qu'elle ne chantât pas à sa manière un sujet qui avait niis à l'envers toutes les cervelles poétiques de l'Empire, Mme de Genlis, la rivale et l'ennemie de Mme de Stai^l, avait écrit pour le nouveau-né une berceuse, dont elle avait composé les vers et la musique ; les notes de cette berceuse figuraient de petites roses, que l'auteur des Contes moraux avait enluminées de sa propre main (2). Capelle n'en demandait pas tant à Mme de Staël; a une simple feuille de quatre pages » eût suffi. Corinne, excédée, répondit qu'elle se contentait de souhaiter à l'enfant une bonne nourrice ili),
(1) Dix aanétt d'exil.
(2) Méneval, .Vmo/i'M, t. 1[, p. U6.
(3) Mme de Slaùl à Mme Récamier. ■ Le nouveau préfet est venu dix fois me demander d'écrire pour la naisBancc du roi do Roia«, etc. J'ai
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Entre le préfet et elle, c'est la petite guerre. En mai 1811, Mme de Stasl se rend aux bains d'Aix en Savoie. Ces bains sont ordonnés à son fila cadet. Puis elle espère y rencontrer quelques personnes de connaissance, Mme do Boigne, Mntes de Bellcgarde, qui lui font mille politesses et lui disent « cent belles clioses » d'elle et de Mme Récamier (1). Mais elle n'est pas à Aix depuis dix jours qu'un ordre du préfet de Genève lui enjoint de revenir. Elle répond à cet ordre a un peu extrordinaire », qu'elle laissera son fils continuer ses douches et reviendra dès que sa voiture sera prête (2). La vérité est qu'elle avait berné Capelto, en disant qu'elle allait de Genève à Goppet, tandis qu'elle partait pour Aix. Le duc de Rovigo, mieux informé, — il y avait & Genève un commissaire spécial de police, — s'était étonné que le préfet eût gardé le sileDce sur le voyage en France. Capelle, ainsi réprimandé, avait écrit au plus vite à Mme de Stahl pour l'inviter à revenir, et à son collègue du Moot-BIanc pour ie prier de lui refuser passeports et chevaux de poste, au cas où elle aurait voulu pousser plus loin son voyage. 11 informait en même temps le ministre qu'il aurait soin dorénavant de tenir secrètement un homme à Coppet, ■ pour savoir ce qui s'y passe (.3). »
Il ressort bien nettement de l'examen des documents, d'abord que c'était le ministre de la Police lui-même qui excitait le zèle du préfet Capelle, et que celui-ci n'était pas seul responsable des persécutions exercées contre
toujours répooda que ce tcr&it idc rcodre ridiculu aux yea\ de l'Empereur que d'aller an-devukt de lui, quand il me rejelto avec tant de peraiatanfo, etjcDC toiiiraipasdeli. • {Copptl et Wiiimir.)
(l)Copptl tl Weimar.
^2) Archives aotionalcs, P'6331, dossier S9SI.Mine de StaEI à Capelle, 21 mai 1811.
(3) Dix aimie$ ttxil. — Capelle au duc de Rovigo, i! mal 1811. [Archives uaUon&les, F 6S31.) — Mme de Slaêl i Capelle, Aii, !* mai 1811. {Ibid.)
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Mme de Staël; en second lieu, que les craintes de l'exilée n'étaient pas chimériques. On n'avait pas ordonné a pour cette fuis son arrestation » (t) ; mais une autre fois, on ferait mieux; et elle savait que « cet esclandre bravé (2) », l'Empereur ne laisserait plus parler d'elle.
La réprimande du dilc de Bovigo avait produit son eflfct (3). A peine Mme do Staël était-elle rentrée à Coppet, que le préfet lui interdisait d'aller sous aucun prétexte dans les pays réunis h la France; il lui conseillait même de ne pas voyager en Suisse et de ne jamais s'éloigner à plus de deux lieues de Coppet, Bref, elle était prisonnière. Ce n'était pas tout. Schlegel, l'ami, le collaborateur de Mme de Staël, le précepteur de ses enfants, fut invité « d'une manière pressante » à quitter Coppet. Le préfet du Léman n'avait aucun droit de donner en Suisse un pareil ordre. C'est ce que fit observer Mme de Staël : à quoi l'on répondit que si elle voulait que cet ordre passât par l'ambassadeur de France, elle en était bien libre. On ne pardonnait pas à Schlegel sa propagande anlifrançaise, sa brochure sur la Phèdre de Racine et l'Hippolyte d'Euripide, ses conférences de Vienne;' on ne lui pardonnait pas surtout la part qu'il avait prise au livre De l'Allemagne. Enfin, on voulait faire, un exemple, Capellc écrivait au duc de Rovigo : « Je ne saurais trop remercier Votre Excellence de m'avoir autorisé à cet acte de rigueur; l'éloignemenl de cet homme aura le meilleur effet, autant à Genève que dans ta maison de Mme de Staël (4). n
Quelques mois auparavant, un autre ami de Mme de
(1) Cftpelle à Rovigo, lettre déjà citée.
(2) im aun<'<-( d'u-iJ.
(3) ■ Je la fois uttcnlivemoat «urveiller i Coppet comme ï Genève... Si quelque persaonago important allait la. vieilcr, j'eo rcndrus compte i Votre Excellcn<:e, > (Capelle ù Rovigo, iâ juin. Archive! aationales, F 6331.)
(4) Ca^etlc à Rovigo, K mai. Lettre d^â citie.
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Staël, un de ceux qui l'avaient initiée à la pensée allemande, Cliarlcs de Villers, avait subi un sort semblable (i). En février 1811, le maréchal Davout avait envoyé un colonel de gendarmerie à Lubeck, où résidait Villers, pour l'arrêter, comme coupable de trabison et d'attentat contre les intérêts de l'Empereur et l'honneur du nom français. Le prétexte de celte arrestation était certaine Lettre à la comtesse Fanny de Beauhamais, écrite à la fin de l'année 1806, — cinq ans auparavant, — où Villers dénonçait les excès de l'armée française à la prise de Lubecb. La vraie raison était, comme pour Scblegel, les sympathies hautement afflcbées de l'auteur pour la nation allemande, sa propagande antinapoléonienne, peut-être aussi ses relations bien connues avec Mme de Siaêl. Villers vit ses papiers confisqués, et lui-même fut banni des pays compris dans le gouvernement du maréchal, comme calomniateur de l'armée française.
Ce n'était que le prélude des persécutions contre Mme do Staël et ses amis. L'Empereur paraissait bien décidé à en Gnir avec ce foyer d'agitation qu'était Coppet. Bientôt ce fut un grief d'aller simplement visiter l'exilée.
Dès le milieu de 1811, Mme de Staël, pour des raisons que nous étudierons plus tard, avait résolu de s'enfuir de Coppet. Elle avait informé de sa résolution ses amis les plus chers, Mathieu de Montmorency, Mme Récamier. Elle était partagée entre la joie qu'elle eût éprouvée ù les revoir cl la crainte que ce voyage ne leur devînt funeste. « Hélas, chère Juliette, écrivait-elle à son amie, vous reverrai-je encore? Je n'en sais rien; je ne sais pas même si je dois le vouloir (2). > Elle se sentait « un être redoutable » ; elle eût voulu a se dépouiller d'clle-
(I) Béci.i, Biographit de la MoitUe, t. IV.
(3) i- janvier I8H. [Coppal et Weimar.}
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même (1) ». Bravant la colore impériale, M. de Montmorency vint voir Mme de Staël. Celle-ci ne l'avait que faililcment détourné de son projet; elle savait pourtant ([uc l'Empereur désapprouvait cette visite; mais, suivant sa coutume, elle s'était étourdie : Mathieu n'était-il pas le tuteur de ses enfants, un ami de vingt années? Il partit. Elle alla à sa rencontre à Orbe (2); tous deux revinrent par Fribourg pour visiter le couvent de trappistes, établi dans le voisinage, puis (irent un détour par Vevcy et par Bex. A trois lieues de Bex, les voyageurs se rendirent en e.xcursion h une cascade célèbre, située dans le Valais, alors réuni à la France (3). Quand ils revinrent à Coppct, Capclle commença par blâmer Mme do Slaël d'avoir ose voyager en Suisse à plus de deux lieues de Coppct, et surtout d'être allée en France voir la cascade. J'aurais pu dire, écrit Mme de Staël :
le tondis de ce pré la largeur de ma langue I
Cependant, il semblait que l'incident ne dOt pas avoir de suites, et Mme de Slaél s'abandonnait à la joie de revoir son ami le plus cher, quand brusquement arriva à Coppet l'ordre par lequel M. de Montmorency était interné dans une ville du centre de la France. C'étail la réponse de l'Empereur au courrier qui lui apprenait l'arrivée à Coppet de M. de Montmorency. Un mot r^ans la lettre du ministre indiquait que Mme de Staël était la cause de cet e.\il. Le désespoir de celle-ci fut immense. « Je poussai, dit-ellr, des cris de douleur... > Mathieu, toujours calme et religieux, l'invitait en vain à imiter sa
(i) Aiilro l.'llre. >}Mo (lo (JenÈve. ISII. (O.ppeltl Wtim',<:) (ï) • A la Vb! .=nl it,>. » dil Capullo ù Rovigo. (Raiiport de jimvkr IMS, Ar.-liivos nnliKialoi, P0331.) (3) Sans douiv id l'dsoado coonuo sous la nom do casca a de Pisse-
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MADAME DE STAËL ET KAPOLÉON !9t
résignation. Un autre coup, plus cruel encore, allait achever de déchirer son àme.
Mnie Rccamicr, elle aussi, avait voulu revoir son amie avant qu'elle quittai le séjour de Coppet. Dès le printemps de l'année 1811, elle avait annoncé tout haut son intention d'aller en été aux bains d'Aix, où elle pensait rencontrer Mme de Stacl. En vain, ses amis avaient essayé de la dissuader de ce voyage (1). En vain, Esniénard, qui connaissait les intentions du duc de Rovigo, l'avait avertie du danger a où l'entraînait son extrême bonté ». Malgré les supplications de son entourage, Mme Récamier partit pour Coppet le 23 août 1811- Mme de Stacl frémit en recevant la Icllro qui lui annonçait l'arrivée de sa « chère Juliette >. Pleine d'angoisse à l'idée du danger qui la menace, elle envoie un courrier au-devant d'elle, la conjure de s'arrêter en chemin (2). M. de Montmorency la rencontre dans un village voisin, veut la détourner do son projet : peine perdue. « Ce fut avec des convulsions de larmes, dit Mme de Staël, que je la vis entrer dans ce château où son arrivée était toujours une fête. »
Mme Rccamier, d'ailleurs, ne passe que vingt-quatre heures k Coppet. Un de ses neveux qui habite à Genève joint SCS oITorls à ceux de Mathieu et de Mme de Staël. Mme Récamier cède; elle part de Coppet; Mme de Staël l'accompagne jusqu'à Ferney. Vers dix heures du soir, elle arrive à Genève (3). De Genève, elle se rend à Richc-
(I) Sottvtniri el Corrapoadance de Mmt Hicamicr, p. 171.
(81 Voir Dix annéts d'txil, et ta IcUre do Capcllo au duc de Rovigo. du Sscplciubrc ISH. publiée parCli. Nauroy, Lt Curicnx, 15 décembre 18S3. D'a])rL-a le ri'cil ila Duc aiinrii, Mnio de SUi-l aui'ail altondu Mme Rùcaniicr à Cuiipct; d'après la lullru do Capcllo, elle «erait allt'e uu-duvaDt dVilo.
(3) To:i3 ce» <Ii''taiis sont [luisés dans Coppit cl tt'einiai; la lettre de Ci|icllo an duc de Rovigo d^JÂ ciléo. Dix aaaéta d'exit, et les Soactniri de medame Itreama:
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coui', dans la Haute-SaÔne, chez sa cousine la baronne de Dalmassy, et de là reprend le chemin de Parîa. Elle va, suivant les instructions de Mme de Staiil, plaider auprès du duc d'Abranîès la cause de M. de Montmorency. Elle est rassurée sur son propre sort, car elle n'a fait à Coppet qu'une apparition fugitive. Elle arrive a Dijon; là, elle trouve M. Récamier, qui l'a préccdce de quelques heures. Le 3 septembre, le baron Pasquîcr, préfet de police, l'a fait venir en son cabinet et l'a informé que sa femme devait se retirer à quarante lieues de Paris (1). L'ordre du ministre est bref ; h Mme Kccamior, née Juliette Bci^ nard, se retirera à quarante lieues do Paris. » Point de considérants. ■ De pareils ordres, dit le préfet, n'en portent jamais. » 11 n'était pas douteux que la visite à Mme de Staël ne fût la cause déterminante de cet acte de rigueur. « Nous l'avions bien prévu 1 » s'écrièrent en chœur les amis de Mme Récamicr.
L'exilée vint passer deux jours à Paris dans le plus strict incognito; puis clic se retira à Chàlons-sur-Mame. Matliieu de Montmorency s'était installé dans le voisinage, au château de Montniirail. Tandis queMinc de Staël rongeait son frein avec impatience, la belle Juliette étonnait ses amis par sa parfaite résignation; elle ne sortait de son appartement de la rue du Cloître que pour aller, le (linianctie, toucher de l'orgue à l'église de sa paroisse.
II faut renoncer à décrire la douleur de Mme de Staël : Je ne puis vous parier, écrit-elle à Mme Récamicr; je me jette à vos pieds; je vous supplie de ne pas me haïr (2). » Et encore : a II me prend des moments do
(!) Madame HrcamUr. Iti amis de ta jevuesst, p. 73 et suit.
(ï) Cojijiel tt Weimar. Elle écrivit à Cnmillo Jordan : . Je ir U lotlro du malJicur de mos amis > (Sainte-Bbove, A'ouiia t. XTI.)
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mélancolie si profonde que je suis prèle à me laisser mourir. » Elle essaie de Taire bonne contenance; mais elle est frappiïe au cœur; elle souffre moralement cl physiquement; elle a des insomnies terribles. Elle écrit à Meister ces mots qui peignent avec une vigueur saisissante sa dtUresse : « Le grand événement de ma vie, c'est te soleil ; quand il fait beau, j'espère que le bon Dieu ne m'a pas encore abandonnée (1). n
Cependant, que faisait Capelle? Il écrivait en particulier, non plus au ministre, maïs à a M. le duc de Rovigo n, pour lui donner des détails > piquants » sur les événements de Coppet, qui excitaient sa verve. Il faisait sa cour à l'Empereur, très friand de ce genre d'anecdotes ; la mésaventure de M. de Montmorency, du ■ dévot Mathieu », et de Mme Rrcamicr étaient narrés avec verve et d'un ton fort comique. Quant à la douleur de Mme de Stacl, CapcUc en tirait cette conclusion : a Le (leuii est, dit-on, à Coppet. Tant mieux I C'est une leçon de plus (2), »
On imagine difricilcmcnt à quel point en est arrivée la persécution contre Mme de Staël. Il y a à Coppet un agent secret en permanence, qui rend compte des moindres actes de Mme de StaBl (3); on se préoccupe de savoir quelles personnes elle reçoit, quelles sont ses relations, s'il y a quelque rapport entre elle et « la Maçonnerie » ;
(1) Cité par BLBKNihDAssBTT, s octobre ISH. — Adrien d« Hontmoroncy reçoit d'elle une ■ lettre désespérée >. iMadame Rieamier, te$ ainii de su
jtttneitt.) UatliiGu en reçoit une qui a de grosses taches • qui resscmblcni tant h de» larmes >, {Souveniri de madame Réeamier.)
(!) Voir lettre de Capelle à Rovigo du l septembre 1811 (di'jà cMe).
(3) Lettre do Capelle «.u duc de Rovigo, janvier 1812. (Archives natio. nales, F' G331.) Nous tenons nous-inilniu du dtfunt duc do Broglie, pctillils de Mme de Slofl, qu'elle avuit dnus sa maison un homme A qui la fumille accordait la pliia entière conlIaDce, et que ce fut beaucoup plus lord, soui la Restauration, qu'on sut que cet bommo était un espion de
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on fait le di'Sci'L, on oi^anisc lu terreur autour d'elle. Quiconque l'approche est frappé. SismontlJ est menacé. Le «lue de Rovigo, par une leltrc du 10 janvier 1812 au commissaire spécial de police ik Genève, le baron de Meliin, demande qu'on lui envoie un rapport sur le cours de lîlléralurc ancienne qu'il professe a Genève. Le commissaire de police est obligé de reconnaître que, r bien que Mme de Slael soit sa société intime, > Sismontli ne donne lieu à aucune observation défavorable (1). Passe pour Sismondil On voudrait murer Mme de Staél dans son château. Défense de lui écrire; Adrien de Montmorency est mandé cbez le duc de Rovigo et tancé vertement pour a son intérêt, ses plaintes sur les exilés, ses rapports intimes avec eux ». Toutes ses lettres sont décachetées par la police. Les amis de Mme de Staël n'osent plus écrire son nom; Adrien de Montmorency informe Mmo Récamicr qu'il a reçu une « lettre désespérée de la mère d'Albertine (2) ». Vaines précaulions': la police entend ce langage. Une lettre d'EIzéar de Sabran à Mme de Staël est interceptée, son auteur enfermé à Vincennes sans jugement (3). Capellc s'entend à merveille à terrifier les gens qui font mine de se rendre à Coppet. Il répand le bruit qu'on va mettre un corps de garde au bas de l'avenue du château; lui-même fait sentinelle, écarte les visiteurs. Tout ce qui tient de près ou de loin au gouvernement se croit en étal de diplomatie avec Mme de Staël : préfets, sous-préfets, « cousins des uns et cousins des autres, » et même jusqu'aux simples douaniers (4)t »
(1) Lq buron da Helun au duc de Rovigo, 5 mars ISIi. (Archives natioDalos, F' 0331.)
(!} Madame Bécamitr, Ut amU dt la jtnmtse. Lcllro d'Adrien de Hoat. moreney, !B mars ISIS.
(3) BiBDoux, Madamt dt Cuilin*.
(t) Dix anniet d'tiit.
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La situation devient intolérable; Mme de Sta&l veut partir. Elle serait partie déjà sans des circonstances parliculicrcs qui la retiennent. Nous touchons à un poini délicat de son existence.
A la fin de l'année 1810 (1) se trouvait à Genève iiii jeune officier de hussards, nommé Jean Rocca, descendant d'une ancienne famille patricienne émigrée du Piémont et établie en Suisse. Jean Rocca — John, comme on l'appelait à (îenève, — séduit, comme tous les jeunes gens de son époque, par la gloire militaire, avait passé les examens do l'École polytechnique et était entré dans l'armée française. Il faisait partie, en qualité de lieutenant, du 2' régiment de hu.ssards, quand, en 1808, il futenvoyé avec son régiment de Prusse en Espagne. Il a raconté lui-même avec une rare distinction dans ses Mémoires (2) la campagne qu'il fit dans la péninsule. Tombé un jour dans une embuscade, il reçut de terribles blessures qui mirent longtemps sa vie en danger. Grâce aux soins dévoues d'une famille espagnole dont il était l'hOte, il finit par entrer en convalescence, mais resta infirme d'une jambe.
Revenu à Genbve dans sa famille, il vit Mme de Staël. Il avait la plus charmante figure, des traits fins et délicats (3), un air noble et doux, la taille sveltc, si mince qu'on ne pouvait concevoir « commenl ses blessures avaient trouvé à se placer (4) b. Joignez à cela la pâleur de son teint, le prestige de ses blessures, beaucoup d'audace, une pointe d'excentricité, le renom d'aventures
(1) halln du baron do Vogl & Mmo Rocamlor, Si décembre ISIO. {Madame Ilicamier, Ut aiait de la jinuftst.)
(î) PubliiiB en 1814, ils ont ùlé ruWilés par M, Revilliod ri837),- ■
13) Voir le portrait de Hocca en orfieier de hussards, en léte de l'édition Ravittiod.
(i) Le baron de Vogl à Mme Râianiier, Genùve, 32 décembre ISIO.
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ses HADAHE DE STAËL ET NAPOLIÏON
amoureuses : John Rocca était, il faut l'avouer, le plus parfait héros qui pût enflammer une imagination romanesque. « Aht qu'un regard fier et mâle est beau, torsqu'en même temps il est modeste et pur! » Mme de Staîl le nt et l'aima. Il avait vin^t-trois ans, clic en avii!t quarante-quatre. Corinne voyait avec terreur venir l'à-c redoutable oîi la Tcmme semble n'avoir. plus à compter sur l'amour. Elle n'avait jamais été aimée comme elle eût souhaité dci'èlrc : qu'était-ce que la sécheresse élégante d'unNarbonnCjl'égoïsmed'uD Talleyrand, l'inquiétude perpétuelle d'un Benjamin Constant? Elle se disait avec tristesse qu'elle était un être à part, que l'on considérait avec étonnement, avec effroi même, que l'on n'aimerait jamais. Elle fut surprise, touchée, ravie d'être soudainement aimée pour elle-même. Car Rocca l'aima éperddment, do la fagon la plus romanesque. Un jour, au galop de son cheval, avec sa jambe blessée, il gravit l'escalier en pierre de la colline de Genève et redescendit par la rue de la Cité pour passer sous les fenêtres de Mme do StaiVl. ■ Je l'aimerai tant, disait-il, qu'elle finira par m'épouscri » El elle l'épousa, non publiquement (cilc voulait éviter le ridicule, elle tenait h son nom, qui faisait partie de sa gloire), mais secrètement, une première fois en 1811 à Coppet, une seconde fois en Suède. ■ Elle ne pouvait pas se croire assez mariée (1). ■
Ce furent autant que les persécutions contre ses amis, ■ cette liaison, — on ignorait le mariage, — connue de la police impériale, et ses conséquences, qui décidèrent Mme de Staël à s'enfuir de Coppet.
D'abord, la présence de Rocca, sa situation privilégiée à Coppet, avaient jeté le trouble dans la petite cour de
(1} Bonalelten 4 Fréd/rique Orun, 13 août ISIT.
MADAME DE STAËL ET NAPOtÉON iSf
Mme de SUot. Parmi ses aiiiia, les uns la pri^ciiaient au nom de la morale, les autres étaient lotit simplement juloux. Il soufHait sur Coppet un vent de tempête. Rocca et Benjamin Constant — co dernier tiraillé entre sa femme Charlotte et Mme do Staël — avaient failli se battre en duel (1). Heureusement Benjamin était parti pour l'Allemagne (15 mai 1811), et Coppet était redevenu plus calme. Maia Chamisso, mais Sismondi exhalèrent leur désappointement : ■ J'ai vul ■ s'écrie ChamiBso. Sismondi • se tait et souffre (2) » . Tous deux font des vers sur leur douleur. Camille Jordan moralise; Mme do Staël s'insurge : < Je pense, répond-elle à Jordan, qu'en fait de dignité morale, les circonstances me placent aussi haut qu'il est possible, et je m'étonne que vous, qui êtes 81 indulgent pour l'inconcevable conduite de Gérando (3), vous tourniez toutes vos foudres contre une malheureuse femme quï, résistant à tout, défendant ses fils et son talent au péril de son bonheur, de sa sécurité, de sa vie, est un momenttouchée de ce qu'un jeune homme d'une nature chevaleresque sacrifie tout au plaisir de la voir (4). •
La situation de Mme de Staél est devenue fort délicate. Ce ne sont plus seulement ses amis qui essayent de la détacher de Rocca. A Genève, on plaisante, on fait des épigrammes, des chansons sur elle. Le préfet s'amuse fort de cette intrigue : h Le jeune officier Rocca ne la quille point, b écrit-il au duc de Rovigo ^). Mme de Staiil
(I) Jaumal infime do Coïistant. février, mai ISll. Il semble qu'au der- Dlfr moment le duel n'ail |>aa eu llou.
(S) KtrI FuLu, Chamiitti el ion (<nipi, (Cilù par Blinnerhiiisett.)
(3) Gtrando avait depuis limstcmpa rompu avec Mme do SlaCl; quand tl passa à Geolve en 1309, il n'alla pas lui faire visita. Mme de StafI redoutait la persécution pour ses amis qui lui (éinoi);aaJent leur sym* pathie; maia elle redoutait plus encore leurabaudon.
(4) 3 octobre ISIt. [Nouveaux Lunilit, t. XII ) ifi) 25 juin 1811. Archives natioaalcs, F' 6331.
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pense sérieusement à s'emharquer pour les États-Unis; mois en même temps, ce (jui montre ses incGrtitu<les, le désarroi de son esprit, elle écrit à son amie la grandeduchesse Louise pour qu'elle lui obtienne du tsar un passeport pour Riga (!). Puis elle revient à son idée de fuite en Amérique. En octobre 1811, elle apprend que la frégate américaine la Coiislitution a mouillé sur la rade de Cherbourg. Elle demande un passeport pour cctic ville. Un de ses fils se rend à Paris, voit le capitaine du navire (2). Elle-même écrit à Mme Récamier ; « Je souliûte extrêmement à présent que vous veniez k Lyon : si j'ai mon passage sur la frégate, je puis me déchirer encore une fois le cœur en vous embrassant. « Mais on lui refuse son passeport; on croit qu'elle n'a d'autre but que de venir à Paris (3). Elle demande h se rendre k Rome; on lui refuse encore. Décidément, elle estprison* nière à Coppet; et autour d'elle tous lui conseillent la fuite; l'un assure « qu'elle se déshonore »; l'autre lui prédit le sort de Marie Stuart. Elle tremble pour elle, pour Rocea, qui est toujours officier et qu'on peut arrêler, envoyer loin d'elle. Elle tremble surtout que l'Empereur, qui sait tout, ne l'outrage publiquement par un de ces articles perfides qu'il fait insérer ïi propos dans les gazettes et qui « assassinent moralement a leur victime (4), Le scandale éclate. Le 17 avril 1812 (5), Mme de Slael
(1) S3 juillet 18H. {Coppit tt Wtimar).
(i) Archit-ca Dalionali's. K' 6331. Ropporlilc poliuc. octobre ISII.
(3) Ibii, • Le ronsul gfoi^ral des Klals-t'nls croil que l'ohjcl Aea drmarclies do Mme do Slnfl est de venir à Paris, ri (|u'dle ne se soucie pas de venir ftUïËUU-Unii.»
(4) Dix annéet d'exil.
(5) Kon le 7. comme le dit tody Blcnncrliassctt. Le rapport du baron de Molun au duc de Rovigo indique la dalo du 17. M. Revltiiod pri'leud que l'événement eut lieu ù Longirod. Ce Tut i Coppcl. comme l'indique la rappoL'l de police. L'eofant Tut mis en nourrice à Longirod. Il rrcul los I ivnoiiis de Louis-At|ilioose. 11 t-pousa plus lard Mlle de Bambulciu et mourut sans postiirilt'.
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met au monde un enfant mâle, qui est confié aux soins du célèbre médecin Jurine, à Longirod, dans le Jura. L'événement n'a pu être tenu si secret qu'il n'ait transpiré au dehors. La police, qui a ses espions à Coppet, en est vite informée. Le baron de Melun, commissaire spécial de police à Genève, informe le duc de Rovigo de la nouvelle. Il accompagne son rapport humoristique de deux chansons qu'on a faites pour célébrer la guérison do Mme de Staël : la Femme célèbre et la Cure merveilleuse (1) :
... D'une cure aussi propice Ab! bènistODS les résultats heureust Il est prés de Rolle en nourrice.
Lo préfet envoie, lui aussi, des chansons et des épîgrammes (2) : il faut que l'Empereur s'amuse.
La malheureuse femme est « perdue dans l'opinion de ses compatriotes (3) >; elle a beau reparaître à Genève quelques jours après, elle ne trompe personne. Elle est, cette fois, résolue à prendre la fuite. Le duc de Rovigo a raison quand il affirme (4) que « certaines histoires, dont on s'égayait trop à Genëve, » furent une des causes de son départ. D'ailleurs^ elle a bien Joué la partie, sauvé merveilleusement les apparences : pour l'Europe entière, elle est la victime de l'empereur Napoléon. Elle l'était aussi, dans une certaine mesure, de ses propres fautes.
Le 23 mal 1812, à deux heures de l'après-midi, elle monte dans sa voiture de i'air le plus naturel. Elle tient un éventail à la main; sa fille Albertine, son fils aîné Auguste et Rocca l'accompagnt^nt (5). Le plus jeune de '
(1) SI avril ISIS. Le baron de Melun nu duc de Rovigo: € Monseigneur, ne doutant pas de l'Intérêt que Votre Exccllcnco prend & la stiQLé de Mme la baronne deStaêl,.. , etc. • (Archives Qationalca, F'.]
(i) Le préfet au due do Rovigo, 30 avdl ISIi. {tbid.)
(3) Ibid.
(4) MémoiTei, t. VI. p. Ui.
(5) Lady Bteanarhasaett cororact quelques errourB Ici. Elle dit que ce
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Bcs enfants, Albert, est resté à Coppot. Il s'agit en apparence d'une simple promcnailc : point de préparatifs, point de bagages. En descendant la belle avenue ombragée d'ormes qui mène du cliàleau au village, clic se sent défaillir. Reverra-t-cUe ces lieux pleins du souvenir de son père, le parc ou il aimaità s'asseoir, le cabinet de travail Où ses livres, ses papiers, son fauteuil restaient à la même place que jadis, comme attendant son retour?
De Coppct, elle continue sa roule jour et nuit, jusqu'à une ferme au delà de Berne, où elle a donué rendez-vous à Sclilegel, qui- doit l'accompagner dans son voyage. Elle n'est pas sauvée; il faut qu'elle obtienne des passeports pour l'Autriche; mais il ne faut pas que ces passeports soient à son nom, pour ne pas éveiller l'attention de la police.' Auguste de Staël rctoit heureusement de M. do Schraut, ministre d'Autriche h Berne, les papiers nécessaires. Tandis qu'il retourne à Coppet, ainsi que Rocca, pour mettre ordre aux affaires de sa mère, celle-ci, avec Albcrtine etSchlegcl, eontiime son voyage. A Salzbourg, nouvelle alerte : un courrier français l'allcnd à la poste. Elle va ftiir sous un déguisement, quand, heureusement, elle reconnaît Rocca, qui, à biùdc abattue, est venu la rejoindre. A partir de ce moment, un sentiment dé douceur et de sécurité fit place à ses angoisses, et le Ojuin 1812, elle arrivaenlin dans la capitale de l'Autriche.
Mrae de Stai>l avait si bien pris ses mesures pour dépister la police que la nouvelle de son évasion ne se répandit dans Genève que le 2 juin au soir (1). On disait
fut Albertqui raccompagna, quo Rocca \ial & aa renconlro. Cas di^laiU eoDl inciacis. (Ct. Dix anaies d'eril.)
i) SismoDdi A Mmo d'AIbany. 23 juin U\S. — Ce détail esl confirma par la leltro du baron de Mclun an duc do Rovigo. datt'e du i juin ISIS. [Arcliirea nationales. F' 6331.) l'.vidriniiiCDl le baron de Melun dut écrire BU iniDistro auseilûl (pj'il apprit la miiivcllc.
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qu'elle était allée aux eaux de Scbinznach, dans le caaton d'Argovic; mais les gens les mieux ioformés prêtent daicnt que son projet était de s'embarquer dans un port de Russie pour passer en Angleterre. Enfin l'on sut par notra ministre plénipotentiaire CQ. Suisse, le comte de Tullejrand; que Mme de Staël ctaît allée à Vienne, d'où elle espérait trouver dos facilités pour se rendre à Londres (l). La police Qnit par en prendre son parti et se contenta de surveiller Auguste de Staël, qui restait à Coppel comme un f gage de la bonne conduite n de sa mère (2)..
Seuls, les amis do Mme de Staël, «liii ignoraient son mariage, restèrent assez embarrassés pour expliquer honnêtement les raisons de sa fuite avec Rocca. Sismondi écrivait à Mme d'Albany que Mn^e de StaGl avait emmené Rocca pour la protéger contre les Turcs, au cas où elle se risquerait « dans un si terrible pays ». On ne sait ce qu'en pensa Mme d'Albany. Quant à Mme Récamier, ce mallieureux Rocca faillit amener un refroidissement entre elle et Mme de Staël. Mme Récamier, dons l'ordeur de son amitié, avait écrit à Auguste do Staël qu'elle était prèle à accompagner partout Mme de Staël. Celle-ci fit la sourde oreille; elle ne tenait pas à être accompagnée : ■ Je vous dis adieu, lui écrit-elle, mon ange fulélaire, avec toute la tendresse de mon âme. Je vous recommande Auguste. Qu'il vous voie et qu'il me revoie. C'est sur vous que je compte pour adoucir sa vie maintenant et pour le réunir à moi, quand il le faudra. Vous êtes une créature céleste; si j'avais
(I) Le comte Auguslo Talleyiand au duc de Rovigo, Bùlc, 19 juin 1612. (Archives nationales, F' 6331.)
(S) Siamondi il Miiio d'Albnny, 11 juillet 1813. — Mme de SlaSl avait pris la pr>' caution, avant de pndir. do vendre A sou lils alac la Icrre da Coppct, Elle craignait fort uixa conlisL-atlou.
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vécu près de voua j'aurais été trop heureuse. Le sort m'entraîne. Adieu (I). > Mme Récamier jugea <jue !esort l'entraînait un peu vite cl éprouva quoique amertume de se voir délaissée. Elle l'avouait plusieurs années après à Benjamin Constant, qui, alors fort épris de la divine Juliette, s'écriait : ■ Olil les mallieureus, qui n'ont pas senti tout celai Les malheureux, qui ont perdu un tel trésor (2) t ■
Cependant Mme de Staël fuyait par les grands chemina de l'Europe. Mais son amour pour Rocca ne lui faisait pas oublier la haine qu'elle avait vouée à son perscculeur et elle était impatiente de vengeance,
d] 10 jniitet 1SI2. {Souvmirt dé madame Eéeamiir.) Mme da SUfl itiU •lors en Moravlo.
(S) Bonjamin CoNSTinr, LtUret à madamt Rétamitr, lettre XZVIL
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