CHAPITRE XX
A Vienne, Mme de Slacl fut lavic de se retrouver au milieu d'une sociélé qui l'avait jadis accucilliu avec tant de faveur. Les nouvelles persécutions dont clic était victime, la suppression du livre De l'Allemagne ne firent qu'accroître l'ardeur de ces sympathies (1). Malgré lo mari&ge de Marie-Louise avec Napoléon, la haute société de Vienne persistait dans son attitude hostile à l'égard de la France; c'était toujours le même « systi:mc de guerre », le même « esprit de vertige (2) » qui avait amené les désastres de 1809. II était évident que le langage ofGciel des diplomates autrichiens était loin de refléter exactement les sentiments de la société; mais la consigne était donnée de n'indisposer en rien l'empereur des Français, et le gouvernement s'appHquait à la faire respecter.
Pendant les dix premiers jours, rien no troubla l'existence de Mme de Staël. En arrivant à Vienne, elle avait fuit demander son passeport à l'empereur Alexandre par l'entremise du comte de Stackelherg, anihussadcur de Russie; on l'avait assurée qu'elle pouvait attendre sans
(I) Elle cbt • fort accueillie • à. Vienne, èerit Sisniondl A. Mme d'Albany, H juillet ISIS.
(ï) Arcliiïes des AITaires cUianaV-Tcs, A Blanche, chargé d'alTaircs i Viciii:e en l'alj
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crainte à Vienne : elle attendait. Mais si la sociéti^ lui fai> sait l'accueil le plus aimable, le gouvernement auLrîcliien ne voyait pas sanR inquiiHude sa présence dans Vienne et se souciait peu de donner asile h la fugitive de Coppcl. Mme de Staël fut épiée, surveillée; elle ne put faire un pas dans Vienne, hors de Vienne, sans avoir les policiers h. ses trousses. On la suivait à pied, à cheval, en cabriolet; elle en vint à préférer la police de Napoléon, plus discrète! La question se compliquait par la présence de Rocca, qui, en sa qualité d'officier de l'armée française, était réclamé par les autorités françaises. On avisa Mme de Slael de s'abstenir de le présenter dans la société qu'elle fréquentait. Elle s'en indigna, courut chez Hagen, le président de la PoHcc, jeta feu et flammes : ■ Maïs, madame, lui dit celui-ci, devons-nous faire la guerre & cause de M. Rocca? * — « Pourquoi pas? * réponditcllo (!). Elle eflt trouvé tout simple qu'on mît l'Europe h feu et à sang pour soutenir sa cause.
Bref, le gouvernement autrichien la juge encombrante. I) n'a qu'un désir : s'en déborraisscr au plus vile. Avec tant de qualités et un si rare liUcnt, Mme de Slaïd manquait assez généralement d'une vcrlu nécessaire dans la ]irali(|ue de la vie : la discrétion. Sans «Hre égoïste, elle était orgueilleuse et rapportait tout à ellr. Dès que sa personne éluit en jeu, les convenances, tes usages, la poliliquo, le.s alliances, tout devait s'effacer et disparaître ; ot, (le trf's bonne foi, cïle se croyait persécutée si ses prétentions i-L'ncontniiL'iit quelque olistuile.
Cependant le passeport russe n'arrive pas. D'autre part, M. Ollo, notre anihussadour, vit bientôt revenir à Vienne. Le temps presse. MniC de Staël pense à gagner
'S itiédilt de Mclter-
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Odessa; maia elle n'a point de passeport. Elle fait marché avec un Arménien pour qu'il la coniluiso à Constantinople, d'où eQe s'embarquera pour l'Angleterre. Elle demande au bureau des Affaires Ëtrangferes un passeport à deux Cds, par la (rolicio ou par la Hongrie. On l'invite à choisir : elle m décide pour la Galicie. Elle laisse à VieDDO Schlegel et Rocca pour attendre le passeport russe, et, dans les derniers jours de juin, elle part (1).
Elle s'arrête quelques jours à Brunn, en Moravie. Elle est toujours dévorée d'inquiétude pour Rocca, qui est très menacé. Son signalement a été envoyé sur toute la route, et elle treoible qu'il no soit arrêté, remis aux autorités françaises. Elle rédige ce billet mélancolique qui doit lui servir d'introduction auprès de la grande-duchesse de Saxe-Weimar, au cas où Rocca lui demanderait asîlo :
■ Si cotte lettre vous est remise par M. do Rocca, offiàer suisse, j'ose prier Votre Altesse de penser à moi avec intérêt et de m'appuyer de ses vœux auprès du ciel, où ses vertus doivent lui donner un saint empire. Je me rappelle au souvenir de Monseigneur le Duc, et je dis les plus tendres adieux à Weimar, où j'ai passé d'heureux jours qui ne renaîtront plus. Mille regrets.
« Neckbr, baronne do Staël-Holstbin (2). »
Noos ne lasuivrons pas dans les étapes de son voyage : elle les a racontées en détail dans ses Dix années d'exil. Le gouvernement autrichien la pousse vers la frontière ; le gonvemour do Moravie l'expédie en Galicie ; on lui interdit de passer plus de vingt-quatre heures à Landshut,
(1) ■ le priai niei amii de me rejoindre, ■ dit Mme de Slaei dans Duc «u iTczil. Et dant nneietlre da 7 juillet, da Wtdon'ili,& Mme Bécamier : <■ âcblegd eit reiti à Vienne pour m'i^iporler l'ar^aat qui m'est oAces-
(t) Avtograpbt en Dolra poiMUloiL
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chez son amie, la princesse Lubomirska. Son signalement est placarde dans tous les bureaux de police; le caporal autrichien vient faire lo four de sa voiture c en fumant sa pipe »; des grenadiers autrichiens o sont placéa de porte en porte pour s'assurer de sa marche » ; un commissoire manifeste l'intention de passer la nuit dans sa chambre pour la mieux surveiller 1 Voila donc quels étaient CCS Allemands dont elle avait célébré la candeur, l'ingénuité, la politesse! C'est ainsi qu'ils traitaient une femme pcrsf-cutée « pour avoir rendu justice à rAllemâgoe ». Elle put faire à cette heure d'amères réflexions sur le caporalisme allemand, qu'elle semblait avoir totalement ignoré. Elle a écrit, dans son dépit, que ces Allemands avaient été e dépravés par la funeste mésalliance qui semble avoir altéré le sang même des sujets comme celui de leur souverain » . C'était, avouons-le , un effet inattendu du mariage de Napoléon cl de Marie-Louisel
Enfm, de Moravie en Galicie, de Galicic en Pologne, à travers un pays inondé de mendiants et d'espions, elle parvient à la frontière russe, o C'est le 14 juillet, écrite elle, que j'entrai en Russie. » Elle passe la barrière en jurant a de ne plus remettre les pieds dans un pays soumis d'une manière quelconque à Napoléon ».
Elle ne pouvait se rendre directement à Pétersbourg. L'armée française, qui avait déjà pénétré sur le territoire russe, lui coupait la route. Elle fut obligée de faire un détour de deux cents lieues et de passer par Kiew et Moscou. Elle n'eut pas à regretter ce long voyage. Avec cet instinct merveilleux qui la guide quand la passion ne l'égaré pas, elle sentit, elle devina le caractère du pays, celui du peuple, l'âme russe. Du fond de sa chaise do poste fuyant an galop, elle s'cmpUt le regard de ce paysage mélancolique, de ces' immenses plaines sablon-
na byGoo»:^Ic
neuses s'étendant à l'infini. On dirait, i^crit-elle, « un pays doDt la nation vient de s'en aller, a Elle a peint admirablement celte nature peu inventive », le grèle feuillage des bouleaux, les maisons en bois toutes taillées sur lo même modèle, et, de loin en loin, pour rompre l'uniformité du tableau, l'étrange silhouette d'un cosaque, encapuchonné de gris, monté sur la maigre échine de son cheval, se profilant sur le ciel avec sa longue lance.
Mais ce qui l'intéresse plus encore, c'est ce paysan russe à longue barbe, simple et religieux; ce sont ces jeunes femmes gracieuses, chantant des airs de l'Ukraine, qui parlent « d'amour et de Uberté ■>. Elle devine ce que cache de force, de résignation, de patrioUsmc, l'âme do l'humble moujik; elle sent ce « quelque ciiose de gigantesque B en tout genre qui caractérise le peuple russe. « Elle a vu notre peuple simple et bon, et elle le comprend (I). » En même temps, elle espère. Oiioi? Ce qu'elle espère, ce qu'elle cherche avidement depuis des années. Serait-ce enfin le peuple qui délivrera l'Europe asservie?
Partout, sur son passage, dans les villes, on lui fait fêle. A Kiew, Miloradovitch, l'ancien aide de camp de Souvarow, la fait inviter à un bal ■ chez une princesse moldave », la comble d'égards. Dans les gouvernements d'Orel et de Toula, les gentilshommes des environs accourent à son auberge, la complimentent sur ses écrits. La femme du gouverneur la reçoit à l'asiatique, « avec du sorbet et des roses. » Elle jouit de ces hommages, elle est flattée de celle curio.sité. Mais ce que tous ces Itusses
(1) PoDCHRiNE, Frtigmtiilt dt mémoirtt inéditi iTunr dame, publiés daos Ift revae nuse Socrtmraite. Ce récit, composé d'après des Mémoires authcDltqneB. a été écrit & l'occasion du roman de Zagosliioe. intitulé Bonladeir ou let Ruuei en 1812, paru en 1S31. Il contient des détails intéressants ailr lo lèjour de Mme de ^tsOl en Russie.
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308 MADAME D£ STAËL ET NAl'OLËON
acclament ea elle, ce n'est pas seulemeot la femme auteur, c'est encore, c'est surtout la célèbre ennemie de Napoléon, perscculôe, fugitive, demaudant asile à la Russie, envaine ellc-m^-me par son persécuteur.
Knfin, elle vit s'arrondir à l'horizon les coupoles dorées de Moscou, et, le 1" août 1812 (1), elle entra dans la ville sainte. Déjà la Grande Armée marchait sur Smolensk : l'empereur Alexandre avait quitté Moscou le 31 juillet, se rendant à Pétcrsbourg. On s'imagine aisément l'état d'esprit des Moscovites. Moscou était on proie à la Ëèvre guerrière. Quelques jours auparavant, l'empereur avait été acclamé sur les degrés du Kremlin par un peuple immense, qui avait fait le serment de défendre l'Empire. On ne parlait que régiments, levées d'hommes. Un jeune comte Momonoff levait un régiment et n'y voulait servir que comme sous-heutenant ; une comtesse Orlof donnait le quart do son revenu ; l'un donnait mille paysans, l'aulre deux cents. C'était la guerre sainte, une nouvelle Espagne, mais une Espagne aux espaces infinis, protégée par son immensité même. A supposer que la Russie d'Europe fût eiivahie, conquise, n'y avait-il pas, derrière l'Oural, une autre Russie où le tsar pouvait s'enfoncer avec ses armées î
Comment fut accueilUe la voyageuse dans cette ville en délire? Le baron de Stein, le ministre prussien exilé, l'ennemi juré de Napoléon, le conseiller d'Alexandre, qui, à Moscou comme à Vienne, comme à Péterabourg, n'avait au c(Bur qu'une pensée, la revanche de la Prusse, l'abaissement de la France, Stein n'avait pas encore quitté Moscou. Il revenait de la promenade, quand il trouva un billet fort aimable de Mme de Staël qui demandait à le
(lj Siimondl i Urne d'Albaoy, B Bqtteinbre ISli.
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voir. Bien que l'heure filt tardive, — il était environ minuit, — Stein courut au rendez-vous; mais Mme de Staël était déjà couchée. Fort désappointé, Stein dut remettre à Pétersbourg le plaisir d'entretenir celle qui avait témoigné tant de sympathie à l'Allemagne, tant de haine à Napoléon. Le lendemain, il partit rejoindre à Pétersbourg l'empereur Alexandre.
Après Stein, c'est le « fameux comte Rostopchin » qui rend visite à Mme de Staël, l'invite à dîner (1), la reçoit dans cette maison do campagne qu'il devait incendier à l'approche de l'armée française. Elle est frappée de l'originalité do son esprit, de l'énergie de son caractère ; on peut tout attendre d'un tel homme. Elle est enchantée de la Russie et des Russes. Il n'y a qu'une ombre jetée sur tant de joie : le servage, et le manque de h constitution ». Ces seigneurs russes qui « donnent » des paysans pour en faire des soldats la choquent un peu. Elle s'en console en pensant que la barbarie remplace chez eux la c force concentrée de la liberté ».
De leur côté, ces Russes sont fiers de la recevoir. lis n'ont pas tous les jours semblable bonne fortune, et la présence de celle femme célèbre les relève à leurs yeux. Puis, ils sentent en elle une force, et que celle force combat pour eux, qu'elle est un lien très puissant entre les peuples opprimés, qu'elle va mettre à leur service ses immenses relations, son talent, son esprit d'intrigue. Aussi font-ils des Irsie pour la séduire : ils posent devant elle. Mme de Staël ne sera pas ingrate; si elle a éprouvé quelque désappointement, elle l'a bien dissimulé dans son Uvrc. Il est certain que, si elle a été satisfaite de r a énergie ■ de ses hdles, elle eût souhaité en même
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temps une culture un peu plus rafSnée et d<?licate. La Moskowa ne lui faisait pas oublier les bords de la Seine.
Voici un tableau plaisant de son séjour à.Moscou, qui nous montre le revers de la médaille.
« Elle arriva l'été, lorsque les habitants étaient dispersés dans les campagnes environnantes. Les Russes se mirent en quatre ; hommes et femmes accoururent de tous côtés. Ils ne furent pas satisfaits : ils virent une grosse femme de cinquante ans, vêtue d'une manière peu conforme à son âge. Son ton ne plut f&s ; ses propos parurent trop long», et ses manches trop courtes. »
On lui offrit UD dfner auquel furent invités les beaux esprits de Moscou.
« Elle était assise à la place d'honneur, accoudée sur la table, roulant et déroulant un petit tube en papier (l). Elle semblait de mauvaise humeur. Plusieurs fois elle voulut parler et ne put dire ce qu'elle avait à dire. Nos beaux esprits mangeaient et buvaient tout à leur ordi* naire ; ils avaient l'air beaucoup plus satisfaits de Voukha (soupe au poisson) que de la conversation de Mme de Stai*;]. Les uns comme les autres rompaient rarement le silence, intimement convaincus du néant de leurs propres pensées et tout intimidés de se trouver eu présence de cette illustration européenne.
n L'attention des convives était partagée entre le sterlet et Mme de Stabl. On était toujours dans l'attente d'un bon mot. Enfin il lui échappa un mot à double entente et même assez vif. Tous saisirent la chose, éclali-rent de rire, et un murmure d'admiration se Qt entendre.
(1) C'était en elTet l'habitude de Mme do Staël, quand elle parlait, de leair eutre ses doi(EtB ud léger tube de papier ou une brancbe de feuillage. Dans le célèbre portrait de Gérard, elle tient une brancbe do fevillage de lit maiQ gauclie.
MbïGoo<^le
Les invités quiltèrent la table, tout à fait réconcilit^s avec Mme de Staël : elle avait fait un calembour 1 Et ils se précipitèrent pour le répandre par toute la ville.
« A quel point faut-il que notre grand .monde ait paru vide à cette femme t Elle est accoutumée à être entourée d'hommes pour les<]uels un vif mouvement de son cœur, un mot enthousiaste ne sont jamais perdus. El ici, pas une pensée, pas un mot remarquable pendant ces trois longues heures : des visages figés, une attitude raide. Comme elle s'est ennuyée! Comme elle paraissait fatiguée t Elle a vu ce qu'ils pouvaient comprendre, ces singes de la civilisation. Elle leur a jeté un calembour, et eux se sont jetés dessus (1) » t
Ce récit humoristique est le complément nécessaire et le correctif du tableau que Mme de Staël trace de la Russie dans Dix années d'exil : on ne se comprit pas toujours, quoi qu'elle en dise.
Le 10 août (2), Mme de Staël était à Pétersboui^. Elle remontait ainsi peu à peu vers la Suède, d'oii elle comptait s'embarquer pour l'Angleterre. Cependant elle écrivait à aes amis de déclarer « d'une manière positive » qu'elle n'irait point en Angleterre. Elle redoutait des représailles, la confiscation do Coppet peutrêlre, bien que Coppet ne fût pas en France et qu'elle eût eu soin de faire passer la propriété de cette terre sur la tète de son fds Auguste.
Elle arrive donc à Pétersbourg. Avec quelle joie elle vît le pavillon anglais flotter sur les eaux de la Néval Elle le salua, le cœur battant d'espérance, comme l'emblème de laUberté.Déjàlamer s'ouvrait devant elle, seul empire
(1) PoccHKiNE. ouvrage déjà cité. — Ce récit, arrangé par l'auteur d'après les Mémoirei ioédtts d'oae dame russe, donne b'en l'impression que dut éprouver Mme de SlaËl et celle qu'elle produisit sur ses hûles.
(î) Sîsinondi à Urne d'Albany, 5 septembre 1S12.
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qui eût échappé jusque-là aux armes do sou ennemi. A Pctersbourg, l'exaltation est plus grande encore qu'à Moscou. Alexandre BBt depuis huit jours dans la cité de Pierre le Grand, Il joue une partie décisive, dont l'enjeu n'est plus seulement la Russie, mats l'Europe tout entière; il le sent, il groupe autour de lui toutes les volontés, toutes les énergies.
Tout ce qui combat depuis des années contre l'empereur Napoléon est accouru à Pétersbourg : courtisans, politiques, diplomates, Anglais, Allemands, Tyroliens, Espagnols, Français émigrés, tous sont là, impatients de vengeance. Voici lord Tirconnel, l'ambassadeur d'Angleterre; l'amiral Bentinck; sir Robert Wilson; Alexis de Noaîlles, le seul Français <jui fût présent o pour témoigner pour la France (i.) »; l'envoyé espagnol; les Allemands, comme Slein, venu à Pétersbourg sur l'invitation personnelle du tsar; Arndt, le colonel hessois Dornberg, . tous protégés par la tsarine Elisabeth, qui est Allemande ; les héros de la guerre du Tyrol, cette autre Espagne, revenus d'Angleterre, pleins d'espérance, et parmi eux le lion (lu jour, Franz Fîdelis Jubele (2), que se dispute la société pétersbourgeoise, qui chante dans les salons les chants populaires du Tyrol, raconte ses conversations avec l'empereur François-Joseph et le prince régent d'Angleterre (3). Voici enfin Mme de Staël, qui est à elle seule la « conscience » de l'Europe outragée. Tout ce monde court les ambassades, s'agite, dîne, intrigue, boit à la défaite des armées françaises. Il semble vraiment.
(i) Dix annéfi d'nil.
{S) JuLele uvait èlè un des lieulonants d'André Hoftr, le héros de la râvoltc du Tyrol. I] avait élëcharfité avec Marb«rger do détendra. ealS09, la vallée supérieure Je riiin contre les Bavarois. (Voir EaaER, Gackichle Tirait, t. 111.)
(3) AnKUT, Eriniirrungen.
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suivant le mot d'un témoin, que ce Boit ■ la fête splendide de l'enthousiasme et de la délivrance (}) ■ .
Mme de Staël est reçue en triomphe. Moscou n'a pu lui donner qu'un avant-^oût des ovations qui l'attendent à Pélersbourg. Chacun s'empresse, lui fait aa cour. Stein n'y manque pas; il sait l'influence que les salons exercent sur l'empereur Alexandre (2); il sait le rôle qu'y joue Mme de Sta^l; il est curieux enfin de voir celte femme illustre. La première impression est pénible; l'héroïne est mal faite, a trop forte pour une femme, bâtie comme un homme (3); ■ heureusement, elle a des yeux splendîdes, qui > lancent des éclairs », qui rayonnent d'intelligence et de bonté. On aime ■ sa bonté, sa simplicité (4) ». On s'étonne bien un peu de son laisseraller, des imprudences de son langage; mais, tout compte fait, on les attribue « à sa position au milieu d'une capitale comme Paris et d'un peuple g&té et excité par les passions ». Stein ne tarit pas sur elle. « C'est plaisir, écrit Amdt, de les voir caramboler ensemble, quand ils sont assis sur le même sopha. »
. Stein dîne avec Mme de Sta^l chez le comte Orlof , dans sa charmante propriété sur la Neva. La paix vient d'être proclamée avec l'Angleterre. La musique du comte joue le God save the kitig, cet air a national » pour tous les Européens (5). Après dJner, Mme de Staël lit quelques pages de son livre De l'Allemagne. Stein est tout oreilles :
(1) Ahrdt, Eri'tinertinjen.
(i) Afia'dt, Erinntntngen. —Stein disait que c'était par l'inllucDCâ des talons, piui encore que par ses leltres et par sei mémoires, qu'il egisiait sur Alexandre.
(3) Ibid.
[\) Perte, Stein. <SI«in i e& remme, IS août. Voir les lettres de Stein A sa femme, dea 13, 17, 31 août, 2, S septembre. Toutes parlent de Mme do Staei.)
(5) Dix an»i»* iTwit.
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« Elle a sauvé un exemplaire des griffes de Savary et le fera imprimer en Ang;Ieterre (1). a Elle choisit le fameux chapitre sur l'Enthousiasme, qui a excité la colère de la police impériale, où elle a mis sa pensée secrète, toute son dme, et aussi toute sa haine de celui qui tient l'Europe asservie. Que! breuvage enivrant elle verse à cet auditoire tout brûlant de fièvre, enflammé d'ardeur guerrière! Penchés vers elle, ils écoutent cette voix éloquente qui retentit comme un appe^l aux armes. « Elle m'a fortement ému, écrit Stein à sa femme, par la profondeur et la noblesse des sentiments, l'élévation des pensées, qu'elle exprime avec une éloquence qui va au cœur. ■ — Le 2 septembre, il envoie à sa femme copie d'un fragment du chapitre, et il espère lui en envoyer bientôt un autre. Il a été particulièrement frappé du passage où Mme de Staël signale chez ses compatriotes cette « tendance contemplative qui nuit à la puissance d'agir >, cette o étendue de conceptions h qui nuit à la décision des caractères. I! rentre chez lui rêveur, méditant cette parole.
Entre tous ces personnages de nationalité étrangère, Mme de Staël sert de lien, parce que, seule ou prestfàe seule, elle regarde de haut : c'est au nom de l'humanitc qu'elle parle. Mais qu'elle ne se fasse pas d'illusiona : ce n'est pas l'amour de l'humanité qui anime son auditoire; c'est la haine.
Sa situation est fort délicate. Si elle n'est pas Française, elle porte à la France un amour élevé et sincère; et elle se jette à corps perdu dans une société qui déteste non seulement l'empereur Napoléon, mais aussi la France. Tous ces vaincus de Zurich, d'Austerlilz,d'lGna,d'Eylau,
il) stein i 3& feoime, 31 soùt lUi. (Perti, SUia.)
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de Friedland o'oot pas pardonné aux vainqueurs. II est vraiment puéiii de séparer devant eux l'Empereur de la France. Ce subtil « distinguo », les étrangers ne l'admettent pas ; ou, s'ils l'admettent en présence de Mme de Staël, c'est pure condescendance. Mais parfois, malg;ré eux, leurs sentiments éclatent. Mme de Staël va passer une journée à la campagne chez le grand chambellan de la cour, Narîschkiae. L'amphylrion s'oublie et propose de porter un toast au succès des armes i-éunies des Russes et des Anglais. L'assistance est saisie d'entliousiasme. k Moi, dit Mme de Staël, je me sentis baignée de larmes. Fallaitil qu'un tyran étranger me réduisît à désirer que les Français fussent vaincus t ■> Elle s'en tire en buvant à la chute du tyran a qui opprime la France contre l'Europe ». Et Anglais et Russes d'applaudir.
Une autre fois, Mme de Staël reçoit chez elle quelques amis, parmi lesquels Arodt, qui raconte l'anecdote. Rocca et le jeune Albert de Staël sont all^s au théâtre, où des acteurs français jouent Phèdre. Le diner se prolonge les convives sont encore à table quand de Rocca et Albert de Staël rentrent, fort émus. Ils racontent le tumulte, les huées, les cris contre les Français qui ont accueilli le chef-d'œuvre de Racine. Il a fallu interrompre la pièce. • Les barbares! s'écrie Mme de Staël en fondant en larmes ; ne pas vouloir entendre la Phèdre de Racine (t ) ! » « Elle nous montra, dit Amdt, la profondeur du sentiment qu'ont les Français pour leur patrie et tout ce qui s'y rattache. » Et l'Allemand se demande avec tristesse si une femme ou une jeune fille allemande verserait des
(1) AiNDT, Eriniierungen. -~ L'ftnecdote est racontée diOêremmeut dans Copptt et Weimar, où il est dit que Mme de Slaâl était au UiéAtre eUt-méme avec le Vaudoii Foatana. Le récit Iréi circoiuluieië de Amdt parolt plus Traiiemlilable.
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larmes en entendant siffler Schiller ou Goethe sur un théâtre <le Paris ou de Londres. Arndt a raison ; il n'est pas vrai, en un sens, de dire que le génie n'a pas de pairie. Un grand poète exprime l'âme d'un peuple, il résume en lui-même les qualités delà race; comme l'a sî bien dit Henri Heine, la différence n'est pas si grande qu'on pourrait le croire entre les héros de la Grande Armée et ceux des tragédies de Corneille ou de Racine. C'est le même sang qui coule dans leurs veines
Il faut le répéter : ce que la société russe acclame en Mme de Stai'i, c'est l'ennemie de Napoléon. Quant à son talent littéraire, on ne le comprend guère : k On manque ici complètement de goût, écrit Stein, et les femmes sont engourdies à un point extraordinaire (1). » Mais on l'apprécie, on la respecte comme une puissance.
Ce ne sont pas seulement les Stein, les Narischkîne, les Romanzof, les Orlof qui lui font fête. La famille impériale même, les deux impératrices, l'empereur Alexandre témoignent le désir de voir, d'entendre Mme de Staël, e Mme de Staël est très bien reçue par les impératrices, » écrit Stein (2). Il n'est pas de flatterie qu'on n'imagine en son honneur. Quand elle visite l'Institut Sainte-Catherine, oîi sont élevées deuxcent cinquante jeunes filles sous la tutelle de l'impératrice, l'une d'elles lui récite des pages du Cours de morale religieuse de Necker. Elle en est attendrie jusqu'aux larmes.
Mais c'est surtout dans les deux entrevues qu'elle a avec l'empereur Alexandre, avantet après les conférences d'Abo, qu'elle joue un rùlo poUtique véritable. Alexandre, avec sa finesse ordinaire, avait deviné le puissant auxiliaire que les circonstances lui donnaient dans la per-
(1) A sa femme, IS août. (Pbrti, ouv. cil.)
(2) Ibid. 17 août.
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sonne de Mme do Staël ; il vit qu'en lui témoignant de la considération, en flattant sa vanité, il ferait sa conquête, et il déploya pour la séduire toute sa grâce fascinatricc. Elle se trouvait chez l'impératrice Elisabeth quand « la porte s'ouvrit », et l'empereur parut. Alexandre avait alors trente-cinq ans. ^!)lég^t, chevaleresque, fort attentif à plaire aux dames, parlant ou plutdt modulant le français avec « une douceur presque féminine », le visage éclairé d'un joli sourire ou voilé parfois de mélancolie, il avait en lui tous les dons capables de gagner le cœur de Mme de Starl. Il eut vite fait de ^démêler en elle le côté faible, le désir fou qui l'aiguillonnait sans cesse de jouer un rôle politique, d'agiter les destinées des Ëtals, de conseiller les puissants, d'être leur Ëgérie familière, Bonaparte s'en était fait une ennemie en repoussant rudement ses conseils; plus habile, Alexandre flatta cette manie, aborda avec elle « les grands intérêts de l'Europe B, lui parla > comme auraient fait les hommes d'Ëtat de l'Angleterre (1) «.Elle fut ravie. D'un air de conlldence, il se posa eu dupe de l'empereur Napoléon, renia son enthousiasme d'autrefois, déplora le machiavélisme, l'immoralité de son adversaire : c'était justement le thème favori de Corinne. Modestement il esquissa le regret de n'être pas un grand capitaine. Mme de Staël lui répondit avec impétuosité qu' « un souverain était plus rare qu'un généra! ». Alexandre se piquait alors de libérahsme et de philaotlu'opie; il déclara qu'il n'avait d'autre ambition que celle de faire le bonheur de ses peuples, d'améliorer l'état des paysans soumis à l'esclavage. « Sire, s'écria Mme de Staël enthousiasmée, votre caractère est une constitution pour votre Empire. » Alexandre répondit
<1) Dix annia dTexil.
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en soupirant : h Quand cela serait je ne serais jamais qu'un accident heureux. » Ces belles paroles achevèrent la conquête de Mme de Staël, et elle sortît persuadée qu'Alexandre était le plus grand prince de l'Europe et le plus digne de vaincre l'empereur Napoléon.
Telle fut la première entrevue de Mme de Stai'l avec Alexandre. Elle nous l'a racontée dans ses Dix années d'exil. Mais il est évident qu'elle n'a pas tout dit. On ne s'en tint pas à de vagues généralités, h d'hyperboliques éloges. Comme le fait remarquer, non sans raison, le duc deRovigo dans ses Mémoires, l'empereur Alexandre avait en ce temps-là autre chose à faire que de penser à des constilulions. L'armée f rani;aise était à la veille d'entrer dans Sniolensk. Alexandre avait en Finlande vingt mille hommes de troupes, {[ui auraient renforcé fort à propos ie corps d'armée de Wittgenstein. .Mais il n'osait les retirer de Finlande, avant d'être certain que la Suède ne méditait contre lui aucune agression^ et d'autre part, il espérait obtenir du roi de Suè*Ie qu'il fît une diversion sur les derrières de l'armée française. Il serait donc fort étonnant qu'h la veille de partir pour Abo, désirant vivement obtenir le concours du prince royal de Suède, connaissant les relations d'amitié qui existaient entre Bernadotte et Mme de Staël, il n'ait pas eu l'idée de se servir de son interlocutrice pour préparer un événement dont les conséquences pouvaient être considérables.
Le duc de Rovigo l'affinne de la façon la plus foroielle : Mme de Staél, suivant ses propres expressions, fut « le chnhion de lentrevue d'.\bo » ; et il faut reconnaître que le rôle joué quelques semaines plus tard en Suède par Mme de Staël, sur lequel nous avons des renseignements fort précis, donne à cette aflirmation la plus grande vraisemblance. Elle fit briller aux veux d'Alexandre tous les
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avantages qu'il pouvait retirer dé l'appiii dû prince foyal de Suède, la connaissance parfaite ijue le général Bernadette avait dii caractère de Napoléon, de sa tactique, do l'ëtàt inatériel et moral des armées françaises, le prestige que son nom exerçait encore Sur ses anciens compagnons d'armés, le trouble que éon hostilité déclarée contre Napoléon pouvait jeter parmi eus. Elle Suggéra même à Alexandre,' s'il faut on croire le duc de Rovigo, comme plus tard au prince royal de Suède, l'idée de faire revenir Moreau d'Amérique : Moreau, la seule gloire militaire qui pût contrc-halancer celle de Bonaparte, appui moral inestimable pour les armées alliées (1),
Quand Alexandre revint dos conférences d'Abo, il eut un nouvel entretien avec Mme de Staél. Il lui parla avec dédain de la lettre écrite par Berthier, après la prise de Smolensk, et qui se terminait par l'assurance que Napoléon conservait toujours pour Alexandre la plus tendre amitié. Il eut i'art de la convaincre qu'il avait été jadis la dupe de l'empereur des Français, qu'il l'ovail cru partisan, comme lui-même, des principes de la Révolution! 11 acheva do l'éblouir par cette attitude chevaleresque et libérale. Il sut la persuader surtout de son inflexible fermeté <Ians la lutte qu'il soutenait contre le persécuteur de l'Europe. Il lui paria a avec la plus haute estime » du prince royal de Suède (2), sachant bien que de tels propos n'étaient pas
(1) Por Dnc coïncidence frappante, k cette mfrao âpoqao, oxnctement le iS août 1SI3, M de Calire, notre chargâ d'afTairos H Stock-hnlm, faisait connallro à sod (ioiiveracmcnt que tn -princo royal do Suède invitait Uorcau & venir en Suède, s'occupait do lui cficrclicr une terre. Yavait-il eu échange de lettres entre Bcrnadotle et Mme do Slaél? Cela est fort possible. — Le duc de RoTîgo était bien plaça pour coQualtro toutes les intrigues de Mme de îitui:'! à la cour de Suède, intrigues trËs réMIo», dont il reste des traces accusatrices dans les archives des Affaires
(3) .Storkholm, 12 janvier 1SI3. Mme de Staël â la grande-duchés sa de Saxo-Weimar. {Copptl et Wàmar,)
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Ste MADAME DE ETAfiL ET NAPOLËON
perdus, et qu'ils îraîeat à leur adresse. Bref, quand Mme de Staël partit de Pétersbourg, elle avait l'iotentioa bien arrêtée de jeter la Suëde dans les bras de la Russie. Elle était toute glorieuse à l'idée de jouer un râle politique, décisif peut-être. Elle partait, accompagnée du sourire gracieux d'Alexandre, après avoir serré sur son coDur le vieux Eutusow, qui s'en allait, dit-elle, défendre dans les charnus de Borodino les éteraels principes de la morale (1).
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