‹ Madame de Staël et Napoléon: Orné d'une héliogravureChapitre 24 sur 51 · CHAPITRE XXI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXI

Mme do Staël s'embarqua h Abo, dans cette même ville qui avait été témoin de l'entrevue de Bernadotte et d'Alexandre. La traversée fut émouvante; la tempête jeta les voyageurs sur le rivage désert de l'île d'Aland. Enfin, le24 septembre 1812(1), Mme de Staël arriva à Stockholm, dans cette Suède qui était la patrie de ses enfants, le but provisoire de son long voyage, après un détour immense de plusieurs centaines de lieues, fuyant les armées françaises qui semblaient acharnées à sa poursuite. Elle arrivait en petit équipage, sur ua bateau de pêcheur, mi-naufragée, fourbue du voyage, mais bien décidée à jouer en conscience son rôle. Sa venue produisit l'effet d' « une bombe m (2) dans la paisible cité, où l'on n'ignorait pas ses malheurs, ni l'étroite amitié qui l'unissait au Prince royal.

Quel était alors l'état d'esprit de Bernadotte? L'ancien

(1) Archives des AfTalree élnngèrea, Suède. Dtpfche de M. de Cabra : ■ Mme la baroDDe de SUEI-Holslein est arrivée liier, venanl de Pétersbourg, ai;compagnée de sou fîti. • Î5 septembre 181S.

iî) Ibid. Lettre du SO octobre 181Ï. adressée de Stookbolrn à M. de Bibbing, à Paris, arrêtée k la poste A Hambourg. Toutes las correspondances passaot par Hambourg, que l'oa supposait présenter un intirét politique, étaient décachetées, traduites el envoyées i. Caris. C'est ainsi, sans doute, qae nous avons aui archivei des Affaires étraDgéres tant de documents qui parlant de Urne de SlaSI.

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compagnon d'armes du général Bonaparte n'avait jamais pu lui pardonner sa brillante fortune. Bien que l'ex-^ergent de Royal-Marine fût parvenu à conquérir un royaume, il comparait, non sans amertume, la couronne qui devait lui échoir un jour à celle qui ceignait le front de son glorieux rival. Bref, le général Bernadotte était cxtraordinairement ambitieux et jaloux de Napoléon. Mais comme la prudence était encore chez lui un sentiment plus fort que l'amour- propre, il n'avait jamais rompu ouvertement avec l'Empereur. Il s'était contenté de prendre pendant le Consulat une altitude frondeuse, de tenir des propos pleins de jactance, sans jamais passer aux actes. Napoléon, qui connaissait son indécision naturelle et son extrême prudence, affectait de dédaigner ses intrigues, et no se gênait pas pour témoigner le peu de cas qu'il faisait de sa personne. C'était ce dédain surtout qui blessait au cœur Bernadotte.

Devenu, avec la permission de l'Empereur, Prince rojal de Suède, il avait espéré que sa nouvelle fortune lui mériterait les égards de Napoléon. Il fut déçu dans son espérance. L'ultimatum que, en novembre 1810, Napoléon avait adressé à la Suède, l'entrée de cette puissance dans le système continental, les pertes énormes qui en résultaient pour son commerce, la capture de navires suédois par des corsaires français, l'embargo mis sur ces navires dans les ports d'Allemagne, enfin, en févrierl812, l'invasion de la Poméranie suédoise par les armées françaises, avaient porté à l'exlrêmc l'irrilation de Charles- Jean. Ses griefs personnels contre Napoléon s'exaspéraient encore du sentiment de ses nouveaux devoirs, du iort fait à la nation suédoise. Le Prince royal avait épousé sans restriction les intérêts, la religion de sa nouvelle patrie. Converti au tuthérianisme, allant au sermon le

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<limaachc, édifiant ses sujets par son zète religieux, il s'iadignaît de voir la Suède prise ot broyée dans te formidable engrenage du système napoléonien. Mais, plus encore que les souffrances des Suédois, ce qu'il ne pouvait pardonner à Napoléon, c'était le dédain que l'Empereur des Français affichait à l'égard du Prince royal de Suède (1). Il en était inconsolable. Il avait espéré, depuis sa nouvelle fortune, être traité par l'Empereur en égal et « bon frère ». Il fut blessé au vif par le ton comminatoire du baron Alquier, notre ambassadeur en Suède. Il se plaignît naïvement à Napoléon (24 mars 1812} que ses communications ne portaient aucun caractère des égards que se doivent mutueUement les IMes couronnées. « Le baron Alquier, lui écrivait-il, parle en proconsul romain, sans se rappeler qu'il ne s'adressait point à des esclaves (2). « Ce curieux mélange de dignité royale et d'empliase jacobine dissimulait mal un amour-propre exaspéré, prêt à la vengeance, que retenait seul la prudence et l'habituelle indécision du prince.

Alexandre avait vu tout le parti qu'on pouvait tirer d'une telle disposition d'esprit. Le prince était « très sensible k l'encens ». Alexandre le lui avait prodigué à l'entrevue d'Abo (3); il lui avait fait la première visite, l'avait serré dans ses bras, séduit, fasciné, ébloui. Cette amitié glorieuse de l'autocrate russe relevait Bernadotte à ses propres yeux, le consolait des dédains Je Napoléon. Il avait décliargé son cœur, exhalé sa haine contre l'ennemi commun, accepté le principe d'une alliance défen-

(1) • L'amour-propre du prince a élâ blessé par le mépris avec lequel Ta traité et le traite encore l'empereur NapoléOD. » Archives des Af-

Caires étrangères, So^.DE. .M. de Tarracli au roi de Prusse, S septembre 1 SI 2.

(i) Archives des AtTairea ùtraDgéres, Suéde, Supplément.

(3) Archives des Alfaire^ étraDgÈres, ï^lëde. Rapport de M, de Cabre, noire chargé d'affaires a fitockholni, SS août ISIS.

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sive et offensive avec la Russie. Il s'agissait maintenant de le faire passer des paroles aux actes : pour un homme aussi prudent que le Prince royal, le pas était énorme qui restait à franchir. Alexandre avait compté sur Mme de Staël pour affermir sa résolution et stimuler son zèle.

Mme de Staï-I était liée avec Bernadotte par le souvenir de leur ancienne amitié et une haine commune envers Napoléon. On avait jadis comploté ensemble sous le Consulat la chute du tyran; mais le général Bernadotte ne s'était jamais avancé autrement qu'en paroles. U s'était esquivé quand l'affaire tournait mal. Mme de Staël le retrouvait Prince royal de Suède. 11 n'avait changé ni de physionomie ni de caractère. C'était toujours le même air chevaleresque et un peu théâtral, le même visage d'aigle, le grand nez à la Coudé, la chevelure Oottant au vent, le geste facile, la parole abondante et emphatique, relevée d'une légère pointe d'accent gascon, qui ré\-élait les origines du prince : un cadet de Gascogne, très séduisant et très brave, très fin aussi et très maître de lui sous l'apparent emportement du caractère, enfant gâté de la Fortune, habile à ménager ses faveurs, et, quoiqu'il en eût reçu beaucoup, lui demandant encore davantage : tel était Bernadotte. Au demeurant, il jouait à merveille son râle d'Altesse royale, et semblait aussi à son aise sur les marches du trône que s'il eût été à la tête des armées françaises.

U accueiUit Mme de Staël avec la plus grande affabilité (1), « comme une ancienne amie. ■ Il lui savait gré

(1) Archivai des Affairai étrangères, ScioE. Rapport de H. da Cabre. 26 septembre 181S. — Cf. Mme de SUËl A Mme Kècamier (Coppet et Witmar). 18 octobre 1812. • Je suis Iréa bien accueillie par noirs ami commitii. ' — Mme de Staël k GalilTe (D'u» liècU à l'autre). Stockholm, 38 septembre ISli, • Je ne saurais trop me louer du noble prince rojal;

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aussi du rôle officieux qu'elle avait joué en Russie, du rapprochemeut qu'elle avail ménagé entre lui et Alexandre. Immédiatement il attacha à sa personne, en qualité d'aide de camp et de cornette du régiment des gardes, le jeune Albert de Staël, qui désirait entrer dans l'armée suédoise, et offrit de nommer son frère Auguste secrétaire d'ambassade aux États-Unis. Mme de Staël nageait dans le ravissement : elle était comblée d'attentions, d'honneurs; elle avail la perspective d'un grand rôle politique Ji jouer, d'une revanche à prendre. Elle proclama que Bernadette réalisait en lui l'union « du génie et de la vertu », et qu'il était le « véritable héros du siècle (IJ ».

Elle entreprend de lui tracer son rôle et de lui faire brûler ses vaisseaux. Bcrnadotte est vaniteux : elle excite cette vanité, lui persuade qu'il est l'espoir de l'Europe, qu'il tient ses destinées entre ses mains, que « lui seul peut arrêter la fortune de l'Empereur (2) ». Elle organise autour du prince une vaste conspiration, une inlrigut; véritable, où les agents de la RoBsie et de l'Angleterre jouent le premier rôle. Elle « épaule leurs missions (3) », déployé un » zèle d'apôtre (4) ». Sa maison, suivant l'expression de l'envoyé de Prusse, M. de Tarrach, sert de a repaire » à tout ce que la Suède compte d'ennemis de l'empereur Napoléon et de la France {o). Elle poursuit l'Empereur d'une haine implacable; elle ne parle de lui que comme du perturbateur de la paix publique et du

il a, nommé mon file son aide de camp, et il m'a, reçue conmie une aucienoe &mie, • — Affaire» étrangèrei. Suède. Mme de Staël k .Mme Odîer- Lecomte, A Génère, iS octobre IBIS. (Lettra interceptée à Hamboui^.)

(1) Mme de Staël A la Grands-Ducbesse Louise, li janvier 1S13. (Coppei et Weimar.)

(S) Arcbives des Affaires étrangères, Suëpe. M. de Cabre. i6 septembre IBlt.

(3) Ibid. H. ds Tarrach au roi de Prusse, Stockbolm, 3 novembre 1812.

(4) IHd. M. de Cabre, 34 novembre liii.

(5) Ibid. H. de Tarrach au roi de Prusae. 3 novembre 1312.

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fléau du monde (i). Elle i tient fort bonne maison (2) », donne fêtes et bals, où elle réunit le corps diplomatique, à l'exclusion, bien entendu, de notre chargé d'affwres, M. de Cabre, qui est traité à Stockholm comme une sorte de paria et s'efforce de tenir tête à l'orage. C'est chez Mme do Staël que se traitent les affaires diplomatiques. C'est elle qui négocie la reconnaissance du chevalier de Moreno comme ministre de la Junte espagnole à Stockholm (3); elle en triomphe, comme d'un succès personnel, d'un échec infligé à Napoléon. Elle jouit à la cour de la plus haute faveur; « elle va à toute heure chez le Prince royal, qui lui dit tout, et même le conseille quelquefois (4). n C'est par elle que Bernadette est tenu au courant de tout ce qui se passe h Pétersbourg où elle a un correspondant sûr et fidèle, le Genevois Galiffe, secrétaire du baron de Rail, banquier de la cour. Elle dirige une sorte d'agence secrète qui fonctionne à côté des ambassades. La cour de Russie est-elle inquiète de l'attitude de la Suède? Elle la rassure (5). a Nous nous réveillerons au printemps, écrit-elle à son correspondant, et nous ferons un bruit terrible. » Mais il faut, ajoute-t-elle, que la Russie envoie les troupes qu'elle a promises; sans cela, rien n'est possible ; et vingt fois elle revient sur cet envoi de troupes, qui tient tant à cœur au Prince royal.

Mais M. de Cabre est encore à Stockholm : cela est intolérable. 11 a répondu avec fermeté à la note insolente de M. d'Engestrôm, le ministre suédois : voilà qui

{l) Archives des Affaires âtrangëres, Suède. De Cabre. H novembre 1812.

(S) Ibid. Naipperg à la comtesse Zichy, à Berlin, février i813.

(3) /bi'd. De Cobri;, il décembre ISJ2. Cf. Mmede StkMAGaliSefouvrage cité). • Moreno vieni d'être reconnu envoyé d'Espagne. ■ 23 novembre ISIi.

(1) Ibid. De Cabra. Il décembre 1612.

(S) Mme de Slall A Galiffe. S octobre, ii octobre, 11 décembre 1812.

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est inouï, Mme de Staël et le général russe Sucfatelen jettent feu et nammes, somment le Prince royal de faire conduire à la frontière, par la police, le chargé d'affaires français (1). Elle excite Bemadotte à faire une violente sortie à M. de Binder, chargé d'affaires d'Autriche, parce que celte puissance n'a pas encore rompu avec Napoléon. Bernadotlo iovective ce diplomate, s'écrie que l'Autriche sera punie, que le corps d'armée de Schwarzenherg sera écrasé, etc. II parle avec une « noblesse et une exaltation admirables (2) », Pendant cette scène Mme de Staël est là, qui triomphe et contemple la mine déconfite de l'envoyé autrichien (3).

C'est une puissance; on la ménage et on la redoute. Ses intrigues ne sont pas, d'ailleurs, du goût de tous ces diplomates, qui craignent son indiscrétion, son humeur brouillonne. M. de Tarracli, à qui Thornton, l'envoyé anglais, fait des ouvertures pour détacher la Prusse do l'alliance française, déclare qu'il ne s'y prêtera « qu'après être bien sûr que les femmes n'en apprendront rien, et qu'il n'en résultera pas des commérages dangereux (4) n . Allusion évidente à Mme de Slaët. Et pourtant, c'est chez elle que, huit jours après, Tarrach a un long entretieu avec le Prince royal, qui invite le roi de Prusse à'ae joindre à la coalition (3). Cependant, M. Schlegel joue aussi son rôle. Poussé par Mme de Sta&l, il écrit au comte de Sickingen, sous le couvert du chargé d'affaires de Suède a Vienne, pour le prier d'user de son influence auprès de l'empereur François, afin que l'Autriche aban-

(1) Arehires des Affaires étranitèrea. SuioG. De Tartach au roi de Prusse, m décembre 1S12.

(2) Mme de Sta«I i Galiffe, S octolire 18IS.

(3) Archives des AIT. élr., Suëde. M. do Tarracli ftu roi de Prusse, 9 o^ tobre 1812.

{*) tbid. ÎS dteembre 1812.

(5) Ibid. 8 janvier 1813

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donne la France (1); c'est le désir de Bemadotle. Oo croirait entendre Mme de Slaoi : « Le Prince royal n'agit que d'après des principes invariables. C'est le propre des âmes fortes et sublimes de suivre une résolution sag;e et conforme à l'honneur et au devoir... A travers la noble simplicité, la dignité tranquille et le chiurmc enlratnant répandus sur sa personne, brille le feu qui remplit son âme de la passion de la gloire... Un tel homme est fait pour gouverner l'opinion publique. ■ Après M. de Sio kingen, c'est M. d'Ivernois qu'elle charge d'insister auprès de l'empereur Alexandre, pour qu'il désintéresse les Polonais de la question, en rétablissant le royaume de Pologne (2). Elle parle, écrit, fait écrire, prépare les rapprochements et les alliances, se répand en de tels propos sur l'Empereur et sur la France, que d'honnêtes acteurs français, chassés de Russie, de passage à Stockholm, sont tout ébahis et scandalisés de l'entendre s'e?fprimer avec si peu de retenue (3).

Cependant, que fait Bernadette? Il est en proie à d'horribles perplexités. Il a bien promis à Alexandre d'intervenir, de se prononcer contre Napoléon ; mais, au dernier moment, il recule. Il se plaint amèrement de la Russie et de l'Angleterre, qui ne lui donnent ni hommes ni argent (4). Il se flattait d'obtenir de l'Angleterre un emprunt de 200,000 livres sterling : les Anglais font la sourde oreille. Il n'a pas d'at^ent, pas d'approvisionnc-

(l) Archives des AfTaires étrangères, Sd^di. Schlegel e,u comte.de Sickingen. 11 Janvier 1S13 (interceptée t Hambourg.)

(î| Gai.iffe, D'ua liécle d l'autre. Lettres de Mme de Staûl du iO novemLire 131Î, 5 Janvier 1S<3.

|3) Ce témoigaags est celui de l'aelenr Vedel, depais directeur du TliÉdtre-FmDfaig. qui faisait partie de cette tronpe de passage. Il avait conDè l'impression que lui causa Mme de StaËl au père de M. Auge de Lassus, de qui je liens l'anecdole.

(1) Archives des Aiïairei étrangères, Sdâdg. De M. de Cabre, 36 septembre 1812.

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ments; le 9 octobre 1812, il n'a plua que <■ pour dîx-sept jours de fourrages et deux mois de vivres (1) ». Il est obligé de licencier eo partie ses troupes. Pour comble de malheur, on apprend à Stockholm le résultat de la bataille de la Moskowa, l'entrée des Français à Moscou ; l'émoi est grand dans l'entourage du prince. Mme de Sta'él accourt au palais, éperdue; « dans l'incroyable préoccupation de son importance (2), » elle se voit déjà poursuivie, traquée par l'armée française; elle pense à quitter Stockholm. Le Prince essaye de la rassurer : ■ Napoléon est perdu I » s'écrie-t-il. Mais il affecte un calme qui n'est pas dans son âme. Il est si mécontent d'Alexandre, qu'il envoie à Pétersbourg un officier d'ordonnance, pour déclarer à l'Empereur qu'il se considère comme dégagé de ses promesses (3). De fait, sa situation est fort difficile; il est littéralement « entre l'enclume et le marteau (4) ». Il est abandonné par ses alliés, brouillé avec Napoléon; s'il était sûr de pouvoir se réconcilier avec celui-ci, nul doute qu'il ne fit volte-face (5). Le roi de Suède, la majorité des Suédois lui reprochent de s'être laissé gagner par la Russie. 11 est de plus en plus irrésolu; il devient pour ses gens un » objet de pitié (6) ». C'est au point qu'il lui échappe de dire que, « s'il avait de l'argent, il quitterait la Suède, n

Il faut pousser cet indécis, lui montrer quel est son intérêt, quel est l'intérêt de la Suède. Puisqu'il ne sait pas prendre un parti, c'est à la Suède, c'est à l'opinion publique que va s'adresser Mme de Stai^l. Deux jours

(1) Archives des Affairas élraDgéros. Sdëde. Oe Cabre. 9 octobre, (if Xavier Marhier, la Saide tout BernarloUe, Heviie da Deux Mondes, 1S44.

(3) Archives des AETairas étrangËres, Sdëdb. De Cabre, 9 octobre.

(4) Ibid. De Tarrach, S octobre.

15) Ibid. De Cubre, 26 eeptembre.

(5) Ibid. De Cabre, l octobre 1S13.

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après son arrivée à Stockholm, notre chargé d'affaires^ M. de Cabre, écrivait : « Je ne serais pas étonné qu'au lieu de s'en tenir à des déclamations, elle ne publiât quelque ouvrage propre à activer les passions du prince en Hattant sa vanité. » M. de Cabre était fort bien renseigné ou fort perspicace.

Au mois de février 18i3, paraissait à Hambourg une brochure sans nom d'auteur, intitulée : Sur le système continental et sur ses rapports avec la Suéde. C'était « un appel à l'esprit public européen (1) b, un pamphlet d'une extrême violence dirigé contre Napoléon et sa politique, une invitation directe à la Suède de se joindre à la Russie et à l'Angleterre pour délivrer l'Europe de la tyrannie. Dans la première partie de ce pamphlet politique, l'auteur rappelait que l'Europe ne combattait pas ta France, mais uniquement l'esprit de conquête; délivrée de son tyran, la nation française pourrait « se constituer selon ses vœux ». Ce n'était donc pas une guerre d'oppression, mais une guerre d'indépendance que l'Europe faisait à l'Empire, et le devoir de foute nation était de faire céder « l'égolsme calculateur u à l'intérêt général de la liberté humaine. Si Bonaparte poursuivait l'Angleterre d'une haine inexpiable, c'est que cette généreuse nation combattait avec un noble dévouement pour la cause de l'humanitéj et que dans la tempête où avait sombré le reste de l'Europe, elle seule > restait à flot comme Varcke au milieu du déluge a . Remarquons cette expression : nous la retrouverons tout à l'heure.

Dans la seconde partie, l'auteur traitait du cas particulier (le la Suède, la détournait de l'alliance française. Elle ne pouvait s'imaginer « ce que coûtaient de tels amis ■».

(1) Préface de l'édition de 1813, page v.

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Quel bénélice avait-elle jamais relevé de l'alliance avec la France? D'ailleurs, les raisons qui lui avaient fait contracter cette alliance n'existaient plus à l'heure actuelle. Elle n'avait qu'à méditer le sort du Danemark, à calculer les avantages que ce malheureux pays avait retirés de sa fidélité à la France : le bombardement de sa capitale, la perte de sa marine et de ses colonies. Entrer dans le sys> tème continental, c'était, pour la Suëde, la ruine et le déshonneur, « au milieu de la terreur, de la misère, de l'ignominie, l'obligation d'ériger des arcs de triomphe et de chanter les hymnes de l'adulation. »

Qu'espérait-elle, en gardant la neutralité? Elle s'attirait le ressentiment de Napoléon, resterait un jour seule en face de lui, sans alliés, sans défenseurs. Elle avait tout intérêt au contraire h s'allier à l'Angleterre et à la Prusse. L'amitié de l'Angleterre assurait le développement de sa navigation et de son commerce, lui ouvrait un vaste avenir, l'espérance d'obtenir de sa puissante alliée les colonies dont elle avait besoin. D'autre pari, elle n'avait rien à craindre de la Russie; l'entrevue d'Abo avait à jamais fait disparaître les causes d'inimitiés anciennes. C'était la Russie qui pouvait assurer h la Suède l'acquisition la plus désirable de toutes, la Norvf^ge, Jamais Napoléon ne consentirait à un accroissement de territoire, qui constituait dans le nord de l'Europe un état fort et indépendant, et qui, en donnant à la Suède une plus grande étendue de côtes, serait pour cette nation un nouveau motif d'éviter toute hostilité avec l'Angleterre.

Heureusement pour elle, la Suède avait confié ses destinées au Prince royal, nouveau Bavard, sans peur comme sans reproche, qui avait porté la clieialerie dans le républicanisme aussi bien que dans la royauté. Son élection avait été pour ce pays l'aurore d'un nouveau jour de

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gloire et de prospérité. L'auteur rappelait adroitement les victoires passées du général Bernadotte, et comme il avait su défendre la France dans les temps les plus difficiles, a longtemps avant qu'il fût question de son dominateur actuel, qui sut ensuite par mille artifices accaparer la gloire militaire ■ : délicat t^Ioge, qui devait aller au cœur du Prince royal, en réveillant en lui le principal de ses griefs contre Napoléon. Il apparaissait en vainqueur des peuples, en libérateur de l'esp&ce humaine, en véritable hérosdu siècle. Quant îi l'autre, « hier l'on encensait cette idole gigantesque ; demain, renversée, le monde n'y verra plus que le fragile monument d'un orgueil insensé. ■

Quel était le mystérieux auteur de cette prophétique brochure, qui paraissait au début de la campagne de 1813? L'éloquence du style, la haine furieuse qui animait l'auteur envers Napoléon, l'enthousiasme à l'égard du Prince royal, tout désignait Mme de Stai'-l. On le crut en Russie, on le crut en Angleterre. Il y avait une analogie tout à fait singuliître, une frappante ressemblance entre les idées, les sentiments, les expressions mêmes, les images de ce pamphlet et celles qu'on trouvait dans ia préface de i'Essaisur le suicide, écrite à la même époque (i). C'était, dans ce même ouvrage, la même adulation à l'égard de Bernadoltc, l'éloge encore plus accentué de son courage intrépide (2), de sa bonté non moins sublime, de son esprit transcendant, deson affabilité pleine de grâce, de sa mâle énergie, etc. Par une singulière coïncidence, l'auteur de VEssai sur le suicide, comme celui du Système continental, félicitait le prince de réunir la chevalerie du républicanisme

(1) CeUe prérace est datée de drcembrt 181S. L'ouvrago p&rut au commencemeol de l'onnèe 1B13. 11 avait été rédigé an partie à Coppet.

(i) Mme de Statl dèckra qu'elle s'est retirée, elle et ses enfants, à Cabi-i du laurier, comme jadis les bergers d'Arcadie, pour le mettre h couvert de la foudre.

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à la chevalerie de ta royauté (1). Mais ce n'était pas seulement dans les ouvrages de Mme de Staël, mais jusque dans ses lettres particulières de cette époque, qu'on retrouvait les mêmes images, les mêmes expressions que dans le Système continental. L'auteur du Système écrivait que l'Angleterre restait seule à flot comme l'arche au milieu du déluge. Or, quatre mois auparavant, le 9 octobre 18i2, Mme de Stai'-l écrivait à lord John Campbell que l'Angleterre était l'arche qui a sauté l'exemple de tout ce qui est beau dans un déluge de boue (2). Aussi, en Europe, on n'hésita guère, et l'on nomma Mme de Staël comme étant l'auteur du pamphlet anonyme.

Elle protesta avec vivacité. « Où avez-vous pris, écritelle à GalifTe, que je suis l'auteur du Système continental? Cest M. Schlegel qui l'a écrit; je ne me mélc point ainsi de politique. Si Je publiais jamais rien là-dessus, ce serait au point de vue philosophique... Rendez-moi le service de publier que le Sysf^e conftne«(a/ est de Schlegel. Ne pourrait-on le mettre dans vos gazettes?... // ne faudrait pas parler de moi dans l'article de la gazette, mais dire seulement que Schlegel est l'auteur de cet écrit. » Et, en eQ'et, Schlegel endossa la paternité de l'ouvrage, qui fut réimprimé sous son nom.

Mais le démenti de Mme de Staël et la signature de Schlegel ne peuvent nous convaincre. Quand Mme de

(1) Beaucoup d'autras phrase» pouvaient prâUr àodsE rapprochements iotéressaolB, celles-ci. par exemple : • La nation suédoise, si illustre dans l'bisloire. (Syitime canlintntai.) — Cette natioa auédoise. jadis si célèbre par ses exploits. (Ettai.) — Cette élection est pour la Suéde l'aurore d'un Douvesu jour de gloire et de prospérité. * {Syttéme continental.) — La Suéde chérit eu vous le présage de sa (gloire. • {Etsai.) Etc.

(3) Bibliolbèque de Nantes, fonds Laboacliére. Lettre de Mme de StaËl t lord John Campbell, London, d'où nous exlrayona cette phrase : • Je suis émue d'avance du plaisir de me trouver dans ce lemi-paradiie. comme dit John o( Gaunt. C'est, «d effet, aujourd'hui l'arche qui a sauci l'exemple de tout ce qui est beau dam un déluge de boue. > (Datée : 9 octobre. Stockholm, sans indication d'année,}

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Staël proteslail avec vivacité à GalilTe qu'elle a ne se mêlait point ainsi de politique », quand elle lui recommandait de ne pas parler d'elle dans la gazette, elle avait ses raisons pour agir ainsi. Sa haine contre Napoléon n'exclut pas en elle une certaine prudence. Elle craint pour son Gis Auguste, qui est sous la griffe du tyran et ne l'a pas encore rejointe en Suède ; elle crainlpour sa fortune sur le continent, quoiqu'elle ait eu soin de la faire passer sur la tête de son fils; elle craint enfm pour elle-même, si Jamais elle retombe au pouvoir de son terrible ennemi. Elle sait ({ue la police française continue à s'occuper d'elle. On K fait jaser a son intendant de passage à Genève, pour tâcher de deviner ce que fait Mme do Staël, quels senties sentiments de la Suède à l'égard des Français (1). Elle pousse si loin la précaution qu'elle n'ose se rendre à Copenhague pour voir son amie Frédérique Brun, parce que le Danemark est resté fidèle à la France et qu'elle redoute une arrestation (2). Mais, n'en doutons pas, si Schlegel a collaboré au Système coiitinmlal, c'est Mme do Staï'I qui en est le principal auteur; c'est elle qui a certainement écrit la préface et la deuxième partie de cette brocliure; ce sont ses idées, son accent oratoire, son style, ses expressions mêmes; et, dans le reste, c'est encore elle qui a inspiré Sclilegcl et guidé sa plume. Bien qu'elle ne veuille pas par prudence avouer cet ouvrage, elle le suit d'un œil maternel, elle s'intéresse à sa fortune. « Un ouvrage de Schlegel sur le Système continental eat-UpArveou jusqu'à vous, madame écrit-elle h. ta graode-ducliesse

(DCipelle au duc de Rovjgo, Archivée nationales. P' 6331, doasiurG991. — Cf. une note du 8 février 1613 pour le coDaeitter d'État, préfet d« police, lUicgâ du 1V< arrondiisetnenl de la Police générale : il faut ordonner au sieur Eugène, dit Ugiiifl d'ioteadaot de Mme de Stai^l). de se pri^santcr ù U iiolico. • Faifi tmvtiller acte toin ta tonànitt, let dimarckn et itt rela-

{t) Curii-spuiidauce de FréUérîquc Brun avec Bonstetten.

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de Saxe-Weimar? Il me semble qu'il doit vous intéresser (1). »

Si Mme de Staï'l n'avait pas avoué la part qu'elle avait prise à la brochure sur le Système continental, elle avait signé AxiïaQimY Essai sur le suicide, qui parut vers lamt^mc époque {avril 1813). Elle l'avait écrit à la fin de 1811 à Coppet, dans des heures bien tristes, sous l'influence des idées religieuses qui prenaient toujourspto d'empire sur son esprit. Elle envoyait de Stockholm à son amie la grandeduchesse de Saxe-Weimar, à la princesse Louise de Prusse « ces tristes méditations de l'exil (2) >.

On connaît déjà la préface de ce livre, l'extraordinaire éloge de Bernadotte qu'elle renferme. Il est difficile de pousser plus loin l'enthousiasme : on sent toutes les espérances que Mme de Sta'él avait placées dans le Prince royal de Suède, ce qu'elle attendait avec une impatience qu'elle dissimulait à peine : « Poursuivez, monseigneur, une carrière dans laquelle un si bel avenir vous est offert, et vous montrerez au monde ce qu'il avait désappris : c'est que les véritables lumières enseignent la morale, et que les héros vraiment magnanimes, loin de mépriser l'espèce humaine, ne se croient supérieurs aux autres hommes que par les sacrifices mêmes qu'ils leur font. »

Mais si la préface opposait fort clairement à Bonaparte Bernadotte, le « véritable héros n du siècle, \Essai luimême, sous couleur philosophique et morale, était bourré d'allusions, fort éloquentes d'ailleurs, et d'une rare élévation d'esprit, à la nécessité qu'il y avait pour l'Europe de secouer le joug de la servitude. Ce n'est pas sans raison que le fils atné de Mme de Staël, qui s'est fait avec piété l'éditeur de ses œuvres, a rapproché cet opuscule

(1) Cofpet et Weimai: De Stockliolm, 1S13.

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de cet autre si différent : De t'influence des passions sur le bonheur des individus et des nations. Jadis Mme de Staél avait cru que le bonheur était le but de toute vie humaine ; elle combattait les passions comme destructives du bonheur, elle approuvait le suieîde comme moyen d'échapper l'infortune. Mais ses yeux s'étaient ouverts à la vérité. Elle avait trouvé le vrai sens de la vie : « Ce qui caractérise, écrit-elle, la véritable di;^nîté morale de l'homme, c'est le dévouement. ■ Cette idée de dévouement, corollaire de l'idée d'enthousiasme, était la pensée maîtresse de VEssai sur le suicide. Elle communiquait à ces quelques pages une beauté singulière. C'est en son nom que Mme de Staël prononçait la condamnation formelle de l'égoïsme, des « injustes attaques contre l'enthousiasme », du génie néfaste « qui se sert lui-même aux dépens du bonheur de la race humaine •. Elle se tournait vers le christianisme, poursuivant de ses sarcasmes ces philosophes qui « pouvaient bien, malgré leur force apparente, se plier sous la tyrannie, avec plus de souplesse qu'un vieillard débile, mais chrétien ». Mais surtout c'était au nom de cette idée de dévouement qu'elle stimulait l'Europe affaiblie, qu'elle condamnait le suicide à la mode en Allemagne, parce qu'il y avait pour les Allemands un meilleur emploi à faire de leur énergie, dans un temps où ils pourraient « consacrer leurs forces à l'indépendance de la patrie... renaitre comme nation et faire revivre ainsi te coeur de l'Europe paralysé par la servitude »,

Si l'on doutait encore des tendances de cet ouvrage, si l'on croyait, sur la foi du titre, qu'il n'est qu'un simple essai philosophique sans allusions au temps présent, il suffirait, pour dissiper celte erreur, d'en relire les dernières lignes, toutes vibrantes d'un égal amour pour la France et pour la liberté :

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a L'imagination, écrivait Mme de Staël, se représente cette belle France qui nous accueillerait sous son ciel d'azur, ces amis qui s'attendriraient en nous revoyant, ces souvenirs de l'enfance, ces traces de nos parents que nous retrouverions k chaque pas; et ce retour nous apparaît comme une sorte de résurrection terrestre, comme une autre vie accordée dès ici-bas; mais si la bonté céleste ne nous a pas réservé un tel bonheur, dans quelques lieux que nous soyons, nous prierons pour ce pays qui sera si glorieux, si jamais il apprend à connaître la liberté, c'est-à-dire la garantie politique de la justice. »

Enfîn, à Stockholm, pendant ce même hiver de l'année 1812-1813, sur le conseil de Mme de Stact, de Rocca écrivait ses élégants Mémoires sur la guerre d'Espagae, dont une première édition devait être donnée à Londres en 1814, et dont la seconde parut cette même année à Paris. Dans la pensée de Mme de Sfa^l, ce n'était pas une pure autobiographie ni un simple récit militaire, mais, sous sa forme rafllnée et polie, une reuvre destinée à inspirer l'horreur des guerres napoléoniennes, l'admiration pour un peuple, qui puise dans sa foi patriotique et religieuse l'énergie suffisante pour résister au vainqueur. Elle-même avait guidé la plume de Rocca, communiqué à l'œuvre cette sorte d'éloquence discrète et de généreuse ardeur. Elle avait écrit pour ce livre une préface, que nous avons eue sous les yeux fl), qui révélait sa collaboration intime et dévoilait bien clairement sa pensée

(i) Archires du chileau de Broglie. — Voir dans la deuiiéroe édition de 18li les notes de l'Appmdix, destinées i célébrer la résistance des Espagnols (notes ii, vii, iix, etc.). et \'Àvi> de l'éditeur, ainsi confu : • La preuûère édition de cet ouvrage était bous presse A Londres avant l'enliie des puissances coalisées à Paris Dt la restauration de la rauiille rojalo sur ie Irdne de France. > Cette note montre bien la pensée intime de Mroo de Staél.

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mattresse, et que, seuls, les événements de l'année 1814 l'empéclièrenl de publier.

Cependant le héros, le saint Georges dont l'épée, suivant Mme de Sta?l, devait délivrer l'Europe captive, Bernadolte, en un mot, s'était décidéà entrer en lice. Mme de Sta&l, comme nous le savons, n'avait négligé aucun moyen pour atteindre ce but; elle avait flatté adroitement l'orgueil de Bernadette, ménagé le rapprochement entre la Suède et la Russie, excité l'opinion publique en lui représentant le Prince royal comme le sauveur nécessaire. Charles-Jean avait cédé à la fin, d'autant plus facilement qu'il voyait la fortune tourner contre Napoléon. Il pensait bien obtenir pour prix de son concours la Norvège : cette belle proie devait consoler l'orgueil national de la perte de la Finlande, assurer au prince la reconnaissance éternelle des Suédois. Mais, en mémo temps, l'avisé Bemadotte nourrissait secrètement une autre pensée, que Mme de Staël se plaisait à entretenir dans l'àme du prince. Bernadette était extrêmement ambitieux; il ne pouvait pardonner à Napoléon d'avoir joué sur la ' scène du monde un râle qu'il se jugeait apte h remplir. Bref, il rêvait d'une autre couronne que celle de Suède. Napoléon vaincu, le trône de France restait libre. Qui donc pouvait y prétendre? Un Bourboaî C'était « une race usée {!) D ; H n'y avait qu'un roi soldat qui pût régner sur

(I ) Voir dans les Mémoire» de Rochecliouart la conversation si iotéreasante entre le Prince royal de Suède et M. de Roche chou art, aide de camp de l'empereur Alexandre. BeroadoUe y cipose naiiemeiil toute son aiubition. Il est très ùvideot qu'il visait par tous tes mojens la rouronne de France, et. s'il ne pouvait l'obtenir par Tentremise dei alliéa. il était tout disposé à les trahir Après Leipzig, il essaya de négocier arec Davout : il proposait de rallier toutes les troupes françaises des garnisons situées au delA du Rhin, de se mettre & leur lËte avec les Suédois, et de passer sur le ventre de ses anciens complices ; il se présenterait i la France comme le libérateur de la patrie et comptait bien toucber le prix de set scrvicos. La brusquerie de Davout Gl écliouer ce beau projet. '''■■"" T, MiiHoirei, l, V.)

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la France; et, comme le disait, cette mémo année 1813, le Prince royal de Suède à M. de Rochechouart, aide de camp d'Alexandre : » Quel est l'homme qui convient mieux que moi aux Français? » Magnifique gasconnade, où l'on aperçoit dans un éclair l'ambition de ce brillant soldat, de ce diplomate avisé, de cet heureux homme, qui reprochait à la fortune d'avoir lésé le général Bernadette, en comblant ce « coquin » de Bonaparte.

Ces espérances, Alexandre se plaisait à en leurrer l'esprit de son allié eL Mme de Stat'I s'y abandonnait avec tout l'enthousiasme de sa nature : il ne lui eût pas déplu de contribuer à faire un roi de France, un roi constitutionnel, ami de la liberté et des principes de 89. Longtemps encore elle caressera celte idée, alors que Bernadette lui-même s'efforce d'oublier ce beau rêve (1),

Donc, le 20 avril, le Prince royal do Suèdo part pour se rendre à Stralsund, au quartier général de l'armée du Nord; il emmène avec lui Albert de Staid et Schlegel. Albert est un de ses aides de camp, Schlegel son secrétaire. Ce dernier est un legs de Mme de Staël. Par Sclileget, elle continuera à être instruite des projets du prince, elle stimulera son indécision, elle lui donnera des conseils. En quittant la Suède, elle se rend à Londres, l'entrepôt des npuvellcs du monde entier, et Bernadotte a besoin de savoir ce qu'on dit dans les cercles diplomatiques, pour diriger sa barque au milieu des écueils. Schlegel est une sorte de maître Jacques, qui reçoit les instructions de Mme de Staël, les transmet à Itcrnadottc,

(1) BcrnadoUe < avait rêvé que, si Napoléon venait à tonihcr. la France pouvait l'admettre t recueillir bod héritage. Il parait que dans les eoafércnces d'Abo, l'empereur Alexandre, pour le conquérir plue entièrement, avait fait briller A sce yeux cette cliimériqueeepérancc. .Mme de Staél, qui. dane le même temps, vint se réfugier auprès de lui, a di'i contribuer t. entretenir ees illusions à cet égard. ■ (Pasquiea, Mimairti, t. II, p. SI.)

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écrit aux diplomates étrangers, pose les conditions du Prince royal, recueille les mille bruits échappés des officines et coulisses diplomatiques, qu'on est convenu d'appeler H l'opinion européenne » : homme précieux, donl le Prince royal sait estimer les services.

Bernadotte parti avec Schlegel et Albert de Staël, Mme de Stat'I ne tarde pas h s'ennuyer à Stockholm. « Le Prince royal est parti, écrit-elle (1), et ce pays est devenu d'un terrible ennui depuis cet instant. » L'ennui I Toujours le spectre qui la poursuit, que ne peut chasser ni la présence de Rocca, ni celle do sa Qlle. Elle est malade. En proie h de tristes pensées, elle ouvre son secrétaire, feuillette des lettres jaunies, les lettres de Benjamin Constant, en regarde longuement l'écriture : « Tout ce que j'ai soufl'ert par ces lignes d'écriture me fait frémir, lui écrit-elle, et pourtant je voudrais encore en recevoir(2). » Elle est indécise, hésitante j elle ne sait encore si elle ira à Berlin ou à Londres, « J'aurais quelque idée d'aller à BerUii, mais je crains ma propre peur (3). » Elle voudrait publier en Allemagne son grand ouvrage supprimé par ta police française, mais, dit-elle, « j'aipeur(i). » Cette peur est bien caractérisLique desonétatd'espritence moment; elle craint de retomber sous la griffe de l'ennemi, de l'homme « qui menace l'espèce humaine »; malgré la belle assurance qu'elle étale aux yeux du monde, elle est fort incertaine sur le succos final,

A cette heure, ses regards sont tournés vers l'Allemagne; c'est d'elle qu'elle attend la délivrance ; ■ Le treur me bat sur le destin de l'Allemagne, comme si la

fl) A la princesse Radzivill. (Pertz. Slein, t. 111.)

4ÎJ Do titockliotm k Benjaroin ConslaDi. A GoeUtoguo. — Adolphe Stbootmann, ProfiU de poêles et caradére» d» la Utlirature itrangèrt, (3)AGaUir<.',2iavril.

(i) A U princesse Radzivill. (Pertz, St«in, t. 111, p. 671.)

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guerre était en France, » écrit-elle à laprincesse Radzlwill. Mais ni l'ennemi, ni la peur ne suffisent à expliquer la sombre mélancolie qui s'empare d'elle. Elle porte au cœur une plaie secrète : elle est victime de son cosmopolitisme, elle n'a point de patrie. Suivant la disposition du moment, elle erro de la France à l'Allemagne, à la Suède, à la Russie, à l'Angleterre. Il lui arrive d'écrire à GalifTo : « Tous ces pays délivrés ne sont pas le mien, et le mal du pays me prend sur ces venu de nuages (i). » De quel pays parle-t-elle ? De la France sans doute? Mais au même moment elle écrivait à la princesse Radziwill que le Jour où celle-ci t'inviterait à venir k Berlin, elle croirait « presque rentrer dans sa patrie u. C'est qu'au fond, elle est une errante, elle n'a pris racine nulle part. n lui manque ce qui soutient les autres hommes aux heures tristes et troublées, le souvenir de la terre natale, la tradition des ancêtres, la communaulé longtemps éprouvée des joies, des peines, des espérances. Klle est emportée par les « vents de nuages ».

Enfin, elle se décide à partir pour l'Angleterre, ce « semi-paradise », comme elle écrit à John Campbell, sa vraie patrie — encore met — Elle s'y décide à cause de l'éducation de sa fille, de son prochain établissement (2), de la publication de l'Allemagne qu'elle ne veut pas retarder plus longtemps. EUe a reculé son départ jusqu'en juin, à cause de son ûls Auguste, donlcUe attend l'arrivée avec impatience. Enfin Auguste de Staol arrive; elle part avec lui, sa sœur Albertine et de Rocca.

(1)30 mars 1313.

(t) C'eal dêjù ' UQO grande et jolia persoone >, écril-elle à lord Campboll. (Lettre déjà citée, Bibliotliéquo do Nantes.) ~ A rapprocher d'une letUe 6crito è. lady Campbell, conservée dans les arclitves de Brogliu; elle proteste de son admiration pour la grandeur de l'Augletcrrc, el s'excuae d'avoir jadia tracé dans Corinnt un tableau satirique des mœurs proTinciales du paya.

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