CHAPITRE XXII
A Londres, Mme de Staël est reçue en triomphe. Toute la haute société anglaise se presse dans ses salons de Georges Street et d'Argyle street; hommes d'État, diplomates, whigs ou tories, artistes, poètes, écrivains, comédiens, gens du monde, tous briguent l'honneur d'être présentés k Mme de Staël. On veut connaître cette femme célèbre, l'illustre ennemie de Napoléon; on sait l'influence qu'elle exerce ; chacun pose devant elle, quéle un mot, un sourire de sa bouche. Le prince régent, la reine, la duchesse d'York, le duc de Glocester la reçoivent. Toute l'aristocratie anglaise, les lords Lansdowne, Grey, Harrowby, Liverpool, Erskine, Wellesley, Hoiland, Byron, Castlcreagh, etc., lui font leur cour. On dit à Londres que si l'on souhaite voir des ministres, il faut aller chez Mme de Slaël (1). Réellement, elle dispose d'un pouvoir considérable; il n'y a pour ainsi dire pas de prince, d'iiomme d'Ëtat qu'elle ne connaisse en Europe ; on l'écoute avec déférence, on sait qu'elle est un des facteurs de la grande opinion publique européenne, et que, grâce à ses innombrables correspondants, sa parole circule d'un bout à l'autre de l'Europe, avec une rapidité incroyable. Elle est une puissance.
(1) Miss Berry. citée jiar Udy Blennkrhassett, t. III, p. 538.
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Elle est presque à l'apogée de sa gloire. Il'ii'y a qu'un moment plus brillant encore dans sa vie, en 1814, à l'époque de sa rentrée triomphale à Paris. Pour l'instant, elle parle, prêche, disserte, harangue à perdre haleine. Elle nage à pleine eau dans la constitution et dans la liberté anglaise. En vain, lord Byron lui fait remarquer que cette fameuse constitution se lézarde, que les mœurs électorales sont corrompues, que les ministres euxmêmes ne sont pas désintéressés, que l'Angleterre est en pleine décadence ; elle ne veut rien entendre. Elle gourmande les Anglais qui ne sentent pas tout leur bonheur, et leur souhaite une « petite défaite u comme remède h leur pléthore politique (1). Elle finit par lasser ses interlocuteurs : « Elle écrit des in-octavo et parte des in-folio, » ' écrit lord Byron. ,
D'ailleurs, chose étrange pour quiconque ignore sa vraie nature, elle 8'ennuie(2) . D'où lui vient cette tristesse? Serait-ce de la mort tragique de son jeune fils Albert, décapité d'un coup de sabre, en duel? Serait-ce de celle de Narbonne, son ami d'autrefois? Ou bien de l'absence de Schlegel, le compagnon, te confident de toutes ses pensées? C'est de tout cela; mais c'est aussi et surtout du manque d'assiette de son âme. En vain, elle cherche à s'étourdir ; elle a » mal à la vie (3) ». Ses enfants ne peuvent se faire aux habitudes anglaises. Elle-même sent, malgré tout son enthousiasme, que l'Angleterre lui est étrangère; il lui échappe d'écrire à Schlegel qu'il faut être de ce pays « pour le préférer à tous les autres » .
(l)Bl,ENKEnHjlS»ETT, l. 111, p. 533.
(î) Un jour, â Genève, après avoir ébloui do sa verve, île Bon éloquence, la société qui l'environne, restée seule, elle te jeUe sur un caoftpé et a'écrte, en portant la main h aon front : u ûieul que je suis mallieureuse t ^NoD. Don, Jamais Je n'ai été plus malheureuse, i>(Soueentri d'Aimé Marlin.) (3) CorTeBpoDdance tnédile avec Schlegel, Bibliothèque de Dresde. (Qtée par fiLSHNsaHAssETT, t. 111, p. S1G.)J
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su MADAME DE STAËL ET NAPOLÉON
Elle avoue à son ami sir James Mackintoeh qu'elle souffre douloureusement sur la terre étrangère du u manque de souvenirs ». C'est là la rançon de son cosmopolitisme; en Angleterre, comme jadis en Suède, elle souffre visiblement du manque de patrie. De là cette inquiétude, ce changement perpétuel, cette agitation, cette angoisse. Singulière femme, dont l'enthousiasme apparent n'est pas toute la nature, mais recouvre, pour qui sait l'entrevoir, un abîme incommensurable de mélancolie et d'ennui.
Cependant, en octobre 1813, parut le livre De l'Allemagne. Déjà grondait le canon de Leipzig. On se jeta avidement sur l'ouvrage : le nom dont il était signé, la haine bien connue deMme de Staél pour Napoléon, les persécutions dont elle avait été victime, la brutale suppression du Uvre, toutes ces circonstances contribuèrent à exciter la curiosité du public. En trois jours, la première édition fut épuisée. Il faut avouer qu'à cet instant solennel oii se jouaient les destinées de l'Europe, ce livre avait un accent prophétique bien propre à frapper l'imagination des lecteurs. C'était bien par les moyens qu'avait indiqués Mme de Staël que s'accomplissait l'œuvre de délivrance : le sentiment patriotique, l'exaltation du dévouement, l'enthousiasme.
Sans doute, le livre datait : il semblait « avoir été écrit il y a nombre d'années (1) ». L'Allemagne qu'avait peinte Mme de Staël ne ressemblait guère à ce camp en armes, tout vibrant d'une ardeur belliqueuse. Le livre était destiné à glorilîer une nation vaincue, écrasée; il se trouvait que cette nation était relevée de ses défaites et di-jà victorieuse. Mais enQn, malgré son air un peu
(1) Gccll.o à Mme d6 GrolUiuss, 17 février 1S14.
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antique, malgré ses erreurs, ce livre proclamait une grande, une étemelle vérité, dont chacun à celte lieure sentait la force. Cette vérité, c'est que l'homme porte en lui-même un asile sacré, inviolable; c'est la confiance absolue en la toute-puissance de la pensée, de la vérité, de la justice; c'est l'exaltation de tous les sentiments désintéressés de l'àme humaine; c'est enfin cette ferme croyance que la liberté politique a pour fondement la liberté morale, et que, comme le disait Mme de Staël, « l'indépendance de l'âme fonde celle des Etats, b
Peu de temps après l'Allemagne, en janvier i8i4 (1), paraissait à Hanovre la fameuse brochure de Constant, intitulée : De l'esprit de conquête et de l'usurpation dans leur$ rapports avec la civilisation. Benjamin Constant, qui se morfondait d'ennui dans les petites villes d'Allemagne, et qui n'avait quitté qu'à son grand regret la scène politique, rêvait d'y faire une brillante rentrée. Il avait jugé le moment opportun, la chute de Bonaparte prochaine : K Le temps presse, si je peux arriver à l'hallali I » écrit^il dans son Journal intime. C'est pourquoi il avait détaché cet opuscule d'un plus vaste ouvrage, d'une sorte de traité politique, terminé, disait-il, depuis longtemps, mais que l'état do la. France et de l'Europe semblait avoir condamné à ne jamais paraître. II rappelait dans sa préface qu'il avait été jadis « un des mandataires de ce peuple qu'on a réduit au silence * ; il affirmait qu'il parlait encore au nom de ce peuple, qu'il n'y avait rien dans son livre qu'un Français pût désavouer. Mais, à travers toutes ces lignes, perçait l'envie démesurée de sortir de
(1) ■ Le liïre a paru & HaooTre le 19 janTicr, atitmt que jo m'en souvieas. (Beajamia Constaot 4 Rosalie de Constant. S3 mai 1814.) 11 fut
réimprimé en Angleterre au comme ncomeut de mars )81*. puis en Frauce la même umée. Il eut quatre ÉdJIiooa en un aa.
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sa retraite et de jouer un rôle dans les destinées d'une France nouvelle. Comme Mme de Staël, il avait jeté les yeux sur Bernadotte.
Constant s'était retiré à Hanovre eo 1813 pour éviter les troupes qui encombraient Goettingue. Ce fut là qu'il reçut la visite du Prince royal de Suède. Celui-ci connaissait le merveilleux talent de polémiste de Benjamin Constant, la netteté, la lucidité de ses vues, son extrême ambition, ses relations avec Mme de Staël; un tel horame était précieux à ménager dans la partie que se proposait de jouer le Prince royal, et dont l'enjeu était la couronne de France. Charles-Jean déploya envers lui, comme il avait fait à l'égard de Mme de Staël, toute sa puissance de séduction ; il dina avec lui en tète-à-téte dans tta chambre, le cajola, l'embrassa (1). « Il a l'air de m'aimer, a écrit Constant dans son Journal intime. Avec un apparent abandon, que gouvernait toujours la plus extrême prudence, Charles-Jean lui expliqua qu'il était l'objet de la défiance des rois; il le supplia d'employer Mme de Staël, qui avait grand crédit auprès de l'empereur Alexandre, pour lui faire comprendre que lui seul, Bernadotte, offrait assez de garanties pour établir en France un gouvernement durable. Enfln, dit Constant, « je vie un liomme qui brûlait d'envie d'être roi de France, et qui ne voulait pas risquer de n'être pas roi de Suède (2). * C'était résumer, de façon exacte et piquante, l'état d'esprit de Bernadotte. Constant ajoute, il est vrai : « Comme il étail Béarnais et Gascon, il nous fut impossible de nous entendre. » Au contraire, cela n'était nullement impos-
(t ) Tous les détails rigoureusement exacts de cette entrevue cnrieuse aoni empruntés au Journal intime de Constant et A l'article de Loève' ■Weimar» sur Condant, («eviie dn Dfiix Monda, 1893, t. I.)
(2) Article de Loâvo-Weimari, déjà cité,
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sîble : ces deux ambitions s'eDtcndirent. Benjamin se laissa dûment endoctriner, attacher au quartier général du prince, décorer de l'Ëtoile polaire — il aimait fort les hochets — et, du même coup, il fut réconcilié avec Mme de Staël.
C'est que, au fond, malgré tant de querelles et d'orages, ces deux émînents esprits, Mme de Staël et Benjamin Constant, étaient indissolublement liés l'un à l'autre. Ils avaient beau se quitter, ils se reprenaient sans cesse. Le goût très vif des choses de l'esprit, un commun amour de l'intrigue, le même désir de jouer un rôle politique les unissaient plus qu'ils ne croyaient eux-mêmes. Sans Benjamin, Mme de Staël errsit comme mie âme en peine, et, sans Mme de Staël, Benjamin manquait d'excitant et d'appui : « J'ai fait une sottise, écrit-il, en rompant, quatid il aurait pit me servir, un lien que j'avais conservé et subi quand il me nuisait. Je le regrette, j'ai fait une sottise t U la répara. Déjà Mme de Staël s'était informée de lui auprès de Schlegel : a Que fait Benjamin Constant? Est-il employé par votre prince (l)î » Constant saisit la balle au bond, écrivit è son ancienne amie une lettre k plus passionnée que dans le temps où il l'aimait le plus M. Mais en même temps, faisant marcher de front les affaires politiques et l'amour, il chargeait Mme de Sta&I de remettre aux ministres anglais un mémoire et lui promettait de lui envoyer bientôt l'Esjirit de conquête.
Mme de Staël fut ravie. Elle adressa bien quelques reproches pleins de mélancolie à l'inlidèle, mais elle lut avidement son mémoire : a Je ne crois pas, lui écrit^elle.
(I) Blehnbkhassgtt. t, m, p. 9TS. — La luttre do CoaslMit doit être de décanibre 1813 ; la réponse de Mme de Steël est du 8 janvier 1814. (Adolphe Sthodtmann, Profili de poiM «I earatltres de la litUralure ilrangért, l. II, p. 28-87.)
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que ce style, celte fermeté, cette clarté de langage puissent se trouver nulle part ailleurs. »
Ils étaient réconciliés, etl'occasioQ de ce rapprochement avait été l'intérêt de l'adroit Bernadotte. li est amusant de suivre à cette époque celle intrigue à quatre personnages, Mme de Staël, Benjamin Constant, Schlegel et Bernadotte, Mme de Staël, Constant jouaient les premiers rôles, écrivaient, intriguaient; Schlegel transmettait au Prince royal les précieux renseignements que lui envoyait de Londres Mme de Staël; Bernadotte en pesait la valeur, remerciait, excitait ie zèle de Benjamin et de Mme de Staël, On trouvait à Londres que te Prince royal de Suède ménageait trop la France, qu'il pai^ lait trop dans ses proclamations de la •> barrière du Rhin », du « roi de Saxe o, du « roi de Westphalie ». Enfin on soupçonnait son ambition, on commençait h dire qu'il voulait succéder à l'empereur Napoléon (1), Mais les émigrés déclaraient qu'à la Contre-Révolution, le prince ne pouvait rester sur le trône, que sârement il se ferait Monk. Mme de Staël, en transmettant au prince par l'intermédiaire de SclUegel tous ces détails et beaucoup d'autres, ajoutait : a Faites-moi valoir auprès du prince. Ce que j'entends par faire valoir, c'est lui dire combien je l'aime. Ce serait trop de bonheur que... Mais enfin le bon Dieu nous protégera. Peut-être ce qui manque à la France pour se débarrasser de son chef actuel, c'est l'idée claire et agréable d'un lendemain. Dites cela de ma part au prince, il comprendra ce que je souhaite. » Il faut avouer que le Prince royal de Suède a^ait dans le salon de Mme de Staël le plus parfait bureau
(1) LeUre de Mme de Sta6l i Schlegel, ciUe pttr lAdy Blbnneuhassett, t. 111, p. 570. ■ 11 mnrchf', écrivail Conslant. Je voudraie plus de rapidité ;
maisj'espére que cela ira. » {Lettre à Ch. de Vil(*r», a7 janvier 18U.)
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de renseignements politiques, et dans la personne de Mme de Slaiil le plus actif et le plus entreprenant des alliés.
Tant de zèle ne reçut pas sa -récompense. La rapidité des événements surprit les acteurs de cette petite intrigue ; la capitulation de Paris, la proclamation de Louis XVIU firent tomber leurs espérances. « Grande nouvellel écri- Tait Constant à cette date. Le Corse est-il donc à bas! Tout se précipite, Paria est pris, et le Béarnais (Bernadolte) revient sans y avoir même été. Quelle chute déplorable! Je n'ai pas eu le temps de partir, et Talleyraod s'en tire. Justice divine! » A la réflexion. Benjamin s'en tira aussi. Tournant le dos au Béarnais, il partit pour Paris. « Servons la bonne cause, écrit-il, et servons-nous (i) ! »
Quant à Mme de Staël, il semble qu'elle ait été plus tenace et qu'elle n'ait pas renoncé si tôt à ses espérances. Le billet suivant, que lui adressait Bernadotte, le 12 juillet 1814, trois mois après le retour des Bourbons, répond évidemment à de nouvelles insistances.
<c Je reçois à l'instant votre lettre, environné de beaucoup de monde et occupé d'une multitude d'aiïaires. J'ai à peine le temps de vous remercier de tout ce que vous me dites. J'apprécie, soyez-en bien convaincue, le motif qui vous anime, et personne plus que moi n'est capable de connaftre le charme de l'amitié et de la reconnaissance. Les idées que je me suis formées sur le sujet dont vous m'entretenez sont irrévocables. La justice et la raison en sont les bases, et en somme je m'attache à être plus sage que brillant. Recevez mes salutations affectueuses et veuillez me croire autant à vous qu'à
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Telle futlafîn de ce curieux roman, qui avait fait naître parmi ses acteurs tant d'espérances.
Revenons au séjour à Londres de Mme de Staël. Son pouvoir ne cesse de grandir; son étoile se lève à mesure que celle de Napoléon baisse à l'horizon. On ne saurait se faire une idée exacte des marques de déférence, d'adulation qu'on lui prodigxie.
Les journaux anglais la proclament la « première femme du monde a ; les ministres sont à ses pieds. N'estelle pas l'amie du Prince régent d'Angleterre, l'amie surtout d'Alexandre, qui va être bientôt l'arbitre de la situation en Europe? Les prétendants frappent humblement à sa porte. Les Bourbons, qui ne l'aiment pas, qui détestent le souvenir de Necker, lui dépèchent des émissaires, sollicitent humblement la fille de l'ancien banquier : M Le comte Edouard Dilion" est venu chez moi de la part du premier ministre de Louis XVlIt, M. de Blacas, me demander de le recevoir et de prêter ma plume et ma conversation à leur désir de remonter sur le trône. H Tout ce que vous désireit, m'a-t-i! dit, sera le fruit de M cette condescendance.' » J'ai répondu que jen'y pouvais rien. Il m'a dit que les poèmes et les journaux anglais venaient d'imprimer que j'étais la première femme du monde (ce qui vient, il est vrai, d'être publié), et qu'à ce titre on pouvait tout. J'ai encore'réponduque je ne me mêlais pas de politique, et j'en suis restée là(l). » Mme de
dans les BTcliives du Brogtlc. L& date du 13 juillet 1814 est sur U couverturc qui le rcnfonno. Mme de Staûl devait être t Coppet; elle y était c-n tout cas le 8 juin, nous le savons par une lettre écrite k. la grandcduchcsse de Saxe-Weiniar. {Coppet et Weimar, p. £69.) Cette insistance de Mme de Staël auprès de BcmiLdotte s'oiptique parTsltenicot par l'at- Utude qu'elle prit envers le gouvernement de la Restauration, parles iotrigues qu'elle mène k cette époque et que Louis XVIII et sa police coDuaiasaient parfnitcment.
Il) Lettre à Sel] legd, citée par lady Blb\neiih**sbti, t. III. p. S71.
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MADAME DE 8TAËL ET NAPOLÉON asi
Slacl De pas se mêler de politique I Le mot dut faire sourire son interlocuteur. Ainsi ^conduits, les Bourbons ne perdent pas courage. Le duc de Berry on personne vint voir Mme 'de Staël, o Le duc de Berrj' est venu me voir, écrit-elle, et je ne suis pas mal avec les Bourbons (1). » C'est qu'ils sentent la nécessité de ménager une si haute influence, d'obtenir, sinon son alliance, du moins sa neutralité. Tout au fond de leur âme, ils détestent la femme libérale et protestante, mais ils la «raignent.
On était alors au commencement de l'année 1814. Les plus graves pensées agitaient les esprits. On sentait que le moment approchait oii la puissance de l'homme qui avait fait trembler l'Europe allait s'écrouler à son tour. Les négociations de Francfort avaient échoué, comme il fallait s'y attendre; personne n'avait été sincère, ni les alliés qui cherchaient à deviner les intentions de Napoléon, ni l'Empereur, qui n'avait feint d'être leur dupe que pour mieux les duper à son tour, gagner du temps et tenter un effort suprême. Maintenant il n'était pas douteux que le canon ne dît le dernier mot <le la tragédie. Ce n'était pas sans de grandes perplexités que les alliés s'étaient décidés, le 21 décembre, à franchir le Rhin. Ils allaient trouver devant eux non plus seulement l'Empereur, mais la France; et il était bien difficile de faire croire au pays envahi que l'Europe vidait avec un seul homme une querelle personnelle et qu'elle séparait la cause de la France de celle de Xapoléon. Au fond, c'était l'esprit révolutionnaire autant que l'esprit de conquête que les alliés allaient combattre; ils arrivaient pleins de haine contre cette France, qui avait fait trembler silong-
(1) Mme de SttLCl i Benjamin CoDslont, 23 janvier ISU. (Adolphe Strodtvann, ouvrage d^jA cita.)
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temps les vieilles monarchies. Mais ils n'éKûeotpas euxmêmes sans éprouver une terreur secrète : le génie de l'Empereur était intact; la France, bien qu'alTaiblie par le despotisme, pouvait au dernier moment retrouver l'élan patriotique de 1792, briser l'efTort de la coalition, cbàtier ses envahisseurs.
Quel est alors l'étal d'esprit de Mme de Staël?
Un témoin l'a défini d'un mot fort juste : ■ Elle est dans le vague de l'infini (1). » Elle reste indécise et troublée. Tant que les alliés ont combattu Bonaparte, elle a applaudi à leurs succès; maintenant que, de toute évidence, ils attaquent la France, elle proteste. Ses yeux enfin se sont dessillés; elle voit la réaction furieuse qui menace l'Europe, l'esprit révolutionnaire partout ctoufTé, la liberté bientôt enchaînée. Elle hait toujours Bonaparte, cela est entendu; mais elle voudrait qu'il disparût en plein triomphe, après avoir sauvé la France. A un ministre anglais qui l'interroge, elle répond : « Je désire que Bonaparte soit victorieux cl tué. r Elle écrit à ScMegcl à la fin de l'année 1813 : n Vous êtes tous au moment délicat et ce que vous avez fait était plus facile que ce qui vous reste à faire. Vous voulez mettre des princes souverains en Hollande, attaquer la Suisse, attaquer ia France; sans doute, tant que l'homme vit, il n'y a rien de fait, mais c'est difficile de renverser quatre-vingts millions d'hommes pour en atteindre un (2). * II y a quelque naïveté d'ailleurs k s'imaginer que la mort de Bonaparte désarmera toutes les haines et que les alliés s'empresseront de repasser le Rhin. Mais elle n'est pas au bout de ses désillusions.
(I) Miss Bcrry, citée par lady RLEN^EHHASSETT.
(S) Mme de Staùl à Sclilcgel, citùe par [ady Blen>'eiibissett, t. III,
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MADAME DE STAËL ET NAPOLÉON SSt
Elle hait Bonaparte; mais dans sa haine, rien de bas, ni d'insultant. Ce n'est pas la haine d'un soudard tel que Bliicher, qui voudrait voir Napoléon pendu à la maîtresse branche d'un chêne, comme un coquin de grande route; ce n'est pas noQ plus la haine pleine de morgue de l'émigré, pour qui le plus grand crime de Bonaparte est d'être un parvenu de la Révolution; ce n'est pas même le dédain un peu sot de M. Benjamin Constant, chambellan d'un principiculc d'Allemagne, déguisé en champion de la légitimité, maudissant l'usurpation k en termes qu'un habitué de Cobleotz n'eût pas désavoués (1) ». Il faut entendre do quel ton Mme de Staël gourmande ce franc royaliste : « Vos relations, lui écrit-elle, ont fait de TOUS un chambellan. Croyez-vous donc que Bonaparte ne peut pas se montrer dans une réunion de princes? Quarante batailles sont pourtant une noblesse (2)1 » Voilà une belle réponse aux éplucheurs de titres et de parchemins. « Quel Uchc coquin 1 » écrit Constant en parlant de Bonaparte dans son Journal intime. Ce mot, Mme de Staël ne l'écrii-a jamais.
Elle a fort à faire pour conserver son sang-froid, et surtout pour en donner h son entourage, dans ce déchaînement d'aveugles fureurs. Mais, quoi qu'on dise autour d'elle, elle garde au cœur l'amour de la liberté et l'amour de la France. La liberté, elle tremblait pour elle, depuis l'invasion étrangîîre. Les singuliers apûtres de la liberté, que ces Cosaques barbus, ces Baskirs demi-sauvages, qui chevauchaient dans nos campagnes, pillaient cl brûlaient les fermes, violaient, assassinaient les habitants I Ce n'était pas là ce que, dans sa naïveté, avait rêvé Mme de
(I) De Bhoclie, Souvenir», t. I, p. 2Si.
ii) Mme de SUBI A Beiij. CoQBtaat, SS maia ISli, (Ad. Strodthakn. ouvrage cHé.)
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3Si MADAME DE STAËL ET NAPOLEON
Staï'l. L'empereur Alexandre lui-même, son idole, paraissait venu en France beaucoup plus pour venger l'inceadie de Moscou que pour faire triompher la liberté. Il avait été tout étonné do ^oir qu'en France Napoléon était encore populaire, que la nation se serrait autour de son cheï. Il hésitait s'il traiterait avec l'Empereur, s'il accepterait une régence avec Marie-Louise. Les Bourbons, il n'y songeait guère; il estimait que l'émigration ne les avait pas corrigés (1). Bref, il flottait dans l'indécision tit le vague. Devant ce réveil de tant de haines, cet assaut de tant de convoitises, Mme de Staël demeurait pleine d'angoisse ; elle en arrivait à ne plus souhaiter la chute de Napoléon, uu moins par des mains étrangères. ■ Quanta l'homme, écrivait-elle à Constant, quel cœur libre pourrait désirer qu'il fût renversé parles Cosaques?... Quelle crise, ce momcntt La liberté est la seufe chose qui circule avec le sang, dans toutes les époques, dans tous les pays, dans toutes les littératures, — la Uberlé, et ce qu'on ne peut en séparer, l'amour de la patrie. Mais quelle combinaison que celle qui nous fuit trembler devant la défaite d'un tel homme (2) I »
En même temps que la liberté, elle aime, elle défend la France, « la terre natale de rintelligence, la métropole (les esprits, dont la civilisation de l'Europe est une colonie (3). » Cette pauvre France émeut son cœur de pitié, depuis qu'elle souffre. Mme de Stai-l n'avait pas prévu cet clfct de la campagne qu'elle avait menée contre Napoléon : l'invasion do la France. Cette invasion lui ■ déchire
(1) Voir Slimoirtt de Vitrolle). L I, la conversation que VilroUct a aroc LichlcnalciD, qui s'âlonnt' qu'il ac M Boit pas CDCoru trouvé un Frau- Cais pouraBSOESiORr Napoléon.
(i) Mrau de StaOI il fioajamin Conitaot, 33 janvier 181t. (Adolphe Stkuutban.n, ouvrage cité.)
(:i) ViLLEMiiN. Soimaiiit caiilempoiaim, t. 11, p. 26. Il cite les ciprcssiuni mi^nies doQl au sort Mme àv Stat'I.
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le cœur (I) »., L'entrée des alliés à Paris la met au désespoir : K Ce coup est cruel, écrit-elle à son fils; tout Londres est ivre de joie (2). » Et à <]uelqu'un qui la félicite de voir la fin de son exil : « De quoi me faitesvous compliment? De ce que je suis au désespoir? » Elle a d'autant plus de mérite à parler ainsi qu'autour d'elle on perd toute retenue. Déjà, à propos de Napoléon, elle a donné à Benjamin Constant une leçon de tact et de mesure. Mais votci que ce même Constant déblatère contre la France, piétine les vaincus. Il écrit dans son Journal intime : « Les Français sont toujours les mêmes, fous et méchants. » Il appelle la France une « Chine européenne » ; il écrit à Charles de Villers qu'il n'y a plus rien de bon à attendre d'une nation prosternée quatorze ans aux pieds du « Corse ». « Nous verrons si les Français tiendront h cet enragé qu'ils nomment Empereur,.. Je n'aurais pas cru cette nation bête à ce point. » H charge Mme de Staël de faire imprimer à Londres sa brochure sur l'Esprit de conquête, où U flétrit la nation conquérante. Et Mme de Staël lui répond avec éloquence : « Ne voyez-vous pas le danger de la France?... Je suis comme Gustave Wasa; j'ai attaqué Christiero, mais on a placé ma mère sur le rempart. Est-ce le moment de mal parler des Français quand les flammes de Moscou menacent Paris (8)"? » Et elle ajoute avec un élan du cœur : o Que Dieu me bannisse plutôt de France, que de m'y faire rentrer par le secours des étrangers! s Mais Constant récidive, il écrit à sir James Mackintosh le 27 mars, quatre jours avant l'entrée des alliés à Paris, que la France doit être mise « au
(I) Notice CD tête des OEnvret compUtt* d'Auguste os Stabl, par sa MEUr, la duchussB itu BrOKlic,
(ijtbid. Augusti: de Hl&i-l était allé rejoindre BernadoUc à Liège.
(SJ A BuDjatnia Coaslant, 23 janvier lS14.(AdQiplieSTH0tiTyANN,ouvrugD tHA.)
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aS6 MADAME DE STAËL ET NAPOLÉON
ban des nations », et il adresse à Mme de Staël un mémoire de même encre, pour qu'elle le mette sous les yeux des ministres anglais. Cette fois, elle lui envoie cette apostrophe indignée (1) : « J'ai lu votre mémoire ; Dieu me garde de le montrer 1 Je ne ferai rien contre !a France. Je ne tournerai contre elle dans son malheur ni la réputation que je lui dois, ni le nom de mon père qu'elle a aimé ; ces villages brûlés sont sur la route oîi les femmes se jetaient à genoux pour le voir passer (2). Vous n'êtes pas Fraoçais, Benjamin! u Nobles, généreuses paroles, qui feroot pardonner à cette illustre femme beaucoup d'erreurs. Le 1" avril, quand déjà le sort en est jeté, quand les alliés sont entrés à Paris, elle jette à Constant cette recommandation suprême : o Soyez fidèle à la France et à la liberté ! »
Quelle avait donc été l'erreur de Mme de Staël? Elle avait cru, d'une part, que l'étranger ne combattait que Napoléon et non la France ; elle avait pensé, d'autre part, comme les libéraux de cette époque, comme La Fayette, qu'une insurrection nationale débarrasserait la France à la fois de l'invasion étrangère et du despotisme intérieur (3). « La France, disait-elle, n'a-t-elie donc pas deux bVas, l'un pour repousser les étrangers, et l'autre pour renverser la tyrannie? » Ses vœux ne pouvaient être exaucés; la France de 18Î4, épuisée par tant d'années de guerre, énervée par le despotisme, était incapable d'un tel effort.
Mme de Staël part de Londres le 8 mai 1814 pour rentrer en France. Physiquement, elle est changée, elle
(1)A Benjamin ConsUnt,i2 mirs ISlt.
{£) Elle faisait altuaion au retour do Necker, h son voyage de Bâle è l'aris en i7B9. • Les temmes, terit-elle, semetlaientà genoux de loiad&og les champs, quand st voiture passait. • (Du caToctirt dt moiuieur Nttter et lie m vie privie.)
(.1) L* Fatette, Mémoirti, t. V, p. il6. ConversalioD de La FayeUe el de Jo^epli fioasparle.
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HADAHB DE BTAËL ET NAPOLÉON 357
souffre; les émotions, l'exil ont usé ses forces; elle a les « nerfs abîmés (1) »; elle ne se rétablira jamais. Avec quel serrement de cœur, après dix ans d'exil, elle aborde à Calais, elle revoit cette terre tant désirée 1 Des soldats prussiens montent la garde sur le rivage; le long delà route, jusqu'à Paris, des uniformes étrangers; à Saint- Denis, R oii la cendre des rois de France repose (2), » des Allemands, des Russes, des Cosaques, des Baskirs; à Paris, encore des figures étrangères, des bivouacs aux grilles des Tuileries, partout o de longues barbes et des lances (3) » ; sur les boulevards, dans les rues, aux portes des théâtres, les mitres étranges des grenadiers russes, les shakos plats et le haut plumet des officiers prussiens, les .habits blancs des Autrichiens, les uniformes ccarlates des Anglais, toute la soldatesque de l'Europe réunie, une Babel de langues. Le peuple regarde ce spectacle avec indifférence (4); seuls, quelques anciens officiers de l'armée impériale se promènent, sans décorations, sans uniforme, sombres, silencieux, la rage au cœur.
Mme de Staël veut aller à l'Opéra. C'est une idée longuement caressée dans les journées d'exil que cette rentrée triomphale en plein cœur de Paris, où elle va, en reine, s'enivrer des hommages, parmi l'éclat des bijoux et des lumières, le parfum des fleurs. Elle pose le pied sur l'escalier, toute joyeuse ; elle monte, un peu surprise,
(1) Lettre à la grande-duchesse de Saxe-Weimar. 8 juin 181i. (Coppet et Wtimar.) (!) Comidéralion* lur la Révolution françaiir. \' ptrGe. chsp. vi.
(3) BeDJamiD Constant k Mme la comtesse de Nassau, SD avril 1S14. (Uenos, Letirtt de Comlanl.)
(4) • Les ètrangera ont âté reçue avec une douceur parfaite. • Mme de ' Slàel i la grande-ducbessB Lonisc. (Coppet el WtimaT.) Tous les témoignages contemporains sont d'accord snr ce point. La lassitude, une morne résignatioa étaient la note dominante.
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entre deux rangs de sentinelles russes. Est-elle k Pétersbourg ou à Paris? Elle s'assied, elle cherche dans la salle un visage ami : personne. Au parterre, quelques vieux habitués sont venus assister à leur spectacle favori. En revanche, un fourmillement d'uniformes étrangers dans les loges, le cliquetis des sabres, des figures inconnues, a Je me sentais humiliée, écrit Mme de Staël, de la grâce française prodiguée devant ces sabres et ces moustaches, comme s'il était du devoir des vaincus d'amuser encore les vainqueurs. ■
Du moins, elle se consola en jouissant du plus grand pouvoir qtie jamais femme ait exercé en ce siècle. ■ En Europe, disait-on alors, il faut compter trois puissances : l'Angleterre, la Russie et Mme de Staël (1). ii Cela est vrai, presque sans exagération. On se fait difficilement une idée de l'importance des salons politiques en France i celte époque (2); et parmi ces salons brillait au premier rang celui de Mme de Staël. Le retour des émigrés et des gens de cour avait donné plus d'éclat à la vie de société. On se reposait de la longue contrainte de l'Empire. Les étrangers qui affluaient à Paris en cette année 4814 étaient curieux de ces assemblées, qui avaient jadis répandu si loin Ja réputation de l'esprit français. Mme de Stat'I, à cause de ses nombreuses relations européennes, de ses perpétuels voyages, était la personne la plus désignée pour leur faire les honneurs de Paris. Elle réunissait chez elle tous les partis, tous les mondes; elle tenait k l'ancien régime par le souvenir de son père, ministre du roi très chrétien, à la Révolution par ses idées libérales,
(1) NrmoirM de Mme de Chaïtenav, t. 11, p. itë.
(i) ■ Pirmi lea difficultés que le minlitère avaiE t vsincre en 4814, il fftut mettre ku premier rsng l'inlluerice que les saloiii exerçaient tnr le tort de U France. • (Cofuidn-ati'oni «ur II Bévilutian françaitr, V' ptrtie.
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MADAME DE STAËL ET NAPOLKON 3Sfl
par le rôle qu'y avait joué au drbut M. Necker, h la société de l'Empire par les relations qu'elle n'avait cessé d'entretenir avec beaucoup de hauts fonctionnaires, ou même certains personnages de la famille de Niipoli'on, comme le roi Josepli, la reine Ilortcnsc. Dans le désarroi qui suivit la chute de l'Empire et ravùnement des Bourbons, elle apparut comme une autorité régulièrement constituée; on s'inclina devant elle.
Elle est reçue à la cour, bien que Louis XVHI ne l'aime guère; mais il la ménage. Elle reçoit de son câté l'Europe entière {!), les Français naturellement, un pélc-méte pittoresque, partisans de la légitin)ité, anciens M constituants n, revenants de l'émigration ou de 1789, monarchistes constitutionnels, anciens fonctionnaires de l'Empire : Mathieu de Itfontmorency, l'ami des mauvais jours, le duc de Laval, Montesquiou, Jaucourt, l'abbé Louis, Talleyrand.avcc qui elle est réconciliée, La F'ayette, Lally-Tol!endal,Malouet, Boissy d'Anglas, Fontanes, Benjamin Constant, un peu " gêné », mais qui n'a garde de négliger le salon de Mme de Staël, à cause des utiles relations qu'il y trouve; — les étrangers, princes, diplomates, ambassadeurs, généraux, hommes d'Ii^tat, Gentz, le farouche ennemi de Napoléon, les deux Humboldt. sir James Mackintosh, Cnnning, Wellington, lord Harrowby, le grand-duc de Saxe-Weimar, te tsar Alexandre surtout, le grand homme du jour el le grand homme du salon de Mme de Staël. « Quel homme que cet empereur de RusBÏel » s'écrie-t-elle (2). Alexandre l'enchante, car il est dans toute la ferveur de ses idées libérales ; il veut
(1) Voir [ei SonvtHirt du duc de Bboulie, et Blennerhassbtt, I. 111, p. KB9 et tuir.
(i) Miss Berhit, Journal and Correipondtnce. (Cité par Blennerhaïiett, t. m, p. 598.)
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pour ta France une sage Constitution ; il flatte la manie de Mme de Staël. Il n'espère rien de bien des Bourbons, a non corrigés et incorrigibles; » il se plaint de la servilité de ta presse française, disant (est-ce une ironie?) qu'on ne trouverait rien de semblable en Russie; il déclare à La Fayette qu'il se prononcera contre l'esclavage des noirs. Mme de Staël nage dans l'allégresse; La Fayette approuve. Ce n'est pas un spectacle médiocrement plaisant, parmi les tristesses de cette année 1814, de voir l'autocrate de toutes tes Russies discutant- des droits de l'homme et de ta liberté entre ta fiUe de Necker et te prisonnier d'Olmiitz.
Mme de Staël, du moins, eut un mérite assez rare ; elle n'accabla pas le vaincu de la veillé, l'homme qui l'avait persécutée, et elle resta fidèle à la liberté. Alors que tant d'anciens courtisans de l'Empire, de sénateurs grassement rentes, de maréchaux, de ministres, se distinguaient par l'ardeur de leurs palinodies, que tes enragés de réaction niaient jusqu'au génie de « Buonaparte a, elle garda toujours une attitude pleine de dignité et n'insulta jamais bassement GOn ennemi à terre. Nous verrons bientôt qu'elle eut même l'occasion de rendre d'importants sei^ vices à ceux dont ta fortune avait été liée à celle de l'Empereur, et à l'Empereur lui-même. Enlin, elle défendit la liberté de tout son pouvoir contre la réaction monarcliiste et étrangère. Il ne nous appartient pas de retracer ici le , râle de Mme de Staël sous la première et sous la seconde Restauration . On sait qu'elle contribua plus que personne à fonder en France le grand parti libéral, qui a été l'honneur de la première moitié du dix-oeuvième siècle. Par ta parole, par la plume, par son admirable livre posthume des Considérations de la Révolution française, qui est comme te testament de sa pensée politique, elle a précisé les
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idées de ce parti, elle a suscité une pléiade d'écrivains et d'orateurs qui ont défendu ta cause de la liberté. Personne n'a gémi plus qu'elle des erreurs de la première Restauration, personne n'en a prévu plus clairement les résultats et n'a été moins surpris de la facilité du retouF de Bonaparte. Quelle fut son attitude pendant les Cent Jours à l'égard de celui qu'elle avait tant combattu? Voilà ce qu'il nous reste à examiner.
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