‹ Madame de Staël et Napoléon: Orné d'une héliogravureChapitre 4 sur 51 · CHAPITRE H · texte numérisé non relu

CHAPITRE H

Le 30 Horéa] an VI (19 mai 1798), le général Bonaparte partit de Toulon pour la campagne d'Egypte. Quel travail se fît, ea son absence, dans l'esprit de Mme de Staël? Quelle évolution dans ses idées politiques?

Si Bonaparte avait entrepris cette campagne dans la pensée de frapper les esprits, de s'emparer des imaginations, il faut avouer qu'en ce qui concerne Mme de Staël il réussit complètement. Elle admirait en lui, au retour de Campo-Formio, le grand capitaine, l'excellent républicain, le philosophe désintéressé; mais, désormais, celui qui date ses lettres du Caire, et dont les ■ ordres partent d'Alexandrie pour arriver jusqu'aux ruines de Thëbes, vers les confins de l'Ethiopie (1) », grandit démesurément dans son imagination : il lui apparatt comme une sorte de personnage fabuleux, un « héros >, au sens véritable du mot, un être intermédiaire entre l'homme et la divinité, plus grand qu'Alexandre, plus grand que César. Dans les réunions chez B arras, elle en parle sans cesse. « Elle eût trouvé beau, dit un témoin, d'aller le joindre au fond de ta Thébaïde et d'y partager ses destins (2). • Il est, écril-eUe à cette époque, « le

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guerrier intrépide, le penseur le plus réfléchi, le génie le plus extraordinaire (1) • que l'histoire ait encore produit. Elle s'indigne à la pensée qu'une mesquine condition d'&ge puisse lui interdire l'accès du Conseil des Anciens. • Quel républicain n'aurait pas regretté que l'intrépide et généreux Bonaparte n'eût pas atteint quarante années (2)? > Il signe ses proclamations : Bonaparte, général en chef et membre de l'Institut national. Elle applaudit; il > montre à l'opinion «a véritable route (3) >. Car il est bien entendu que l'Institut doit désormais gouverner la France, régenter l'opinion, instruire les politiques. Elle s'est moquée plus tard (4) de la couversalion de Bonaparte avec le muphti dans la pyramide de Cliéops. ■t Gloire à Allahl II n'y a de vrai Dieu que Dieu, et Mahomet est son prophète. Le pain dérobé par le méchant se réduit en poussière dans sa bouche, etc. ■ Soyons bien persuadés qu'alors ce langage nouveau et poétique l'en chante ; elle admire son idole en chacune de ses métamorphoses.

Chose curieuse I Bonaparte ne l'ignore pas. Sans doute, Mme de Staël a soin de le lui faire savoir. Et de son côté, le héros des Pyramides se met en frais de galanterie; il craint moins, à distance, les asBiduités compro mettantes, et il a grand intérêt & ménager Mme de StaM, cette trompette éclatante de la renommée. Donc, il fait venir, il lit ses ouvrages, sans doute ce livre De l'influence

(1) Extrait du manuicrit IntUult : fia cirtotutancei actuelle$ ^i ftw tml terminer la Ricolutioa, el dti principtt gui daitfnl (onitar la Acptibliqut enFranet. Ce muiuKrileit d^oaA avec d'autres papi«n deMmeda Stael t Is Bibliothèque aationale boub li cote Nouvellu aequititiont fraiifaùa, 1300. 11 date de* demierB moit de 1T98 ou du commencement de IT99. (Voir l'étude que noua avoua puhlife à ce lujel daoa la /lïotw 4«t J)f Hx Monda du 1" novembre 1899.)

<t} Du cireontlaïuei aelutlltt.

(3) Ibid.

(i) Contidiraliont. IV* partie, chap. i".

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det poitioHii qui est le dernier qu'elle ait donné au public. Mme de Staël l'apprend, elle exulte; elle l'écrit à son père. Et H. Necker lui répond : ■ Ainsi donc, le voilà en gloire aux bords du Nil. Alexandre le Macédonien faisait venir de tous les coins du inonde des philosophes et des sophistes pour les faire parler; l'Alexandre corse, pour épargner du temps, n'entre en communication qu'avec l'esprit de Mme de Staël, /i entend U$ affaire» (1). a M. Necker ne se trompait pas : Bonaparte entendait le& affaires. En lisaiit les ouvrages de Mme de Staël, en signant « Bonaparte, membre de l'Institut ■ , comme plus tard en allant rendre visite à Auteuil à Mme Helvélius. il flattait un puissant parti, qui devait l'aider h édifier sa prOprcf ortune.

Quelles sont, à la fin de l'année 1799, c'eal^-dire à la veille du retour de Bonaparte, les idées politiques do Mme de Staël (2)?

Elle veut tout d'abord qu'on • termine la Révolution, * c'est-à-dire qu'on mette un terme à l'état révolutionnaire,

- en particulier à l'emploi de la foroe et de l'arbitraire. Telle est l'idée maîtresse de Mme de Staël, de Benjamin Constant, de tous les modérés de cette époque, on pourrait dire de la majorité dos Français. Depuis la chute de la royauté, le pays n'a pas retrouvé son assiette, il Hotte d'un extrême à l'autre, il est le jouet des partis. Une sorte de scepticisme pohtiquo s'est emparé des esprits ; l'opinion est incertaine, chancelante; l'indifTé renée, générale. On

* p-reférerait la République, mais on s'accommodera de la royauté, si celle-ci donne le repos, la paix extérieure et

(I) L«llK de M. Necksr ■ Haie de Staél. du i mai 171». [Archivoi de Coppet; comBiiiDiqu6e par H. Albert Vuidal.)

(!) Noai août wrTODi pour ce rapide exposa du manaicht Inédit déji cilé : Da eircomtarwtt aUntlle*. (Voir Bevtu d«i Deux Monda, 1^ neveinbre

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sv^'Oir encore commeat ni par qui un tel gouvernemenf ' pouvait s'établir.

Républicaine, elle l'est, à cette époque, très hettomeot. Elle compare la royauté consUlutionnelle à l'an Uque ma chine de Mariv . compliquée et bruyante. Elle eet persuadée que le gouvernement républicain répond au vceu de la nation ; qu'une réaction royaliste, qu'une a contrerévolution > serait la mort de toute liberté. On peut élro assuré que Benjamin Constant exprime les propres idées de Mme de Staël quand il publie, en messidor an VII, sa brochure : Des suites de la contre-révolution de iOSO en Angleterre. Il écrit col ouvrage en réponse à celui qu'a fait parattro Boulay de la Meurthe sur la révolution d'Angleterre, et ou l'auteur garde le silence sur les atrocités qui signalèrent le retour de Charles II, tout en : montrant que les fautes des républicains d'Angleterre ont amené la chute de la république. Ce que Constant voulait montrer, c'étaient les ' f créances des restaurateurs de la royauté a, les • engagements violés, les amnisties enfreintes, les protestations foulées aux pieds ■ . Il dépeignait le prétendant rentrant en France i esclave des Russes », qui exigeraient de lui des ■ garanties de faiblesse et d'asservissement éternel ».

Donc, prévenir la contre-révolution était le premier devoir des Français. Il était incontestable que la propagande royaliste, en celte année 1799, avait pris en France des proportions alarmantes (i). Le psys était

(1) Voir égailement la lettre de Congtant & bod oncle Samuel, da 17 fructidor an VII (3 leptembra 1789). Il lui âcril que Mme de Staël a dû lui remettre l'ouvrage qu'il vient de publier; il tjl affermi, dil-il, daos ion lacliDatloo pour le gouvenicmeDl républicain, et prépare un aulre ouvrage, qui «era un enainen de loui lei principes d'uue cooslilution républicaine. Cet ouvrage, qui n'a pas paru, niais qui existe, dit-oo, maouBcrlt, était lo commentaire joint i U traducUoa du livre de Godwia : . H«therelM$ lar tajuttiti tociatt.

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mondé de brochures rçyalisles. de lettres du i>rclcn'tant datées de Mtttau, d' « adresses au peuple » (1). Danaiee provinces, on protestait contre la conscription, contre l'impôt, BU cri de ■ vive le roi ». On soupçonnait même la monarchie, tout au moins celle des d'Orléans, d'avoir des alliés jusqu'au sein du Directoire, dans la personne de .Sieyfes. A l'anniversaire du 18 fructidor, le Directoin? avait jugé à propos de rassurer les esprits, en mani''i;stant tout son amour pour la république, toute sa.liainc de la royauté,

- Mme de Staël et Ben]amin Con3tanl restaient fermement attachés à laRépublique, Mais, comme Mme de Staël. Constant dénonçait avec éloquence le péril qui m:/naçailderengloutir:la«drgradation de l'esprit public (â)*, la tyrannie, l'arbitmire, le jacobinisme- Tout autant ol plus que les royalistes, il délestait les jacobins et le clid) du Manège, le régime des délations, des proscriptions, de l'exil, les « ressources trompeuses de la violence ». Il recommandait h tous les bons citoyens de s'unir, de conclure entre eux une • alliance de moralité ». Il c(îl voulu, comme Mme de Stacl, que l'on constituât dans la démocratie un grand pnrli des honnêtes gens, une série d'aristocratie des talents et des lumières, il sembluît bien qu'en parlant ainsi Constant no fût pas tout à fait désintéressé, qu'il dât prendre dans cette aristocratie la place qu'il croyait mériter par la vigueur de son esprit, son adhésion sincère à la République. S'il se plaignait de ■ l'ignorance obstinée n du Directoire et de son » avcr-

(I } \'o\r rh'iprit II le v/rii dti Franfats ta l'oa VII, brnclturc infievldit ('Ami dti toit du IT thermidor; — De rnwnir et da cbaaijnntai ilr dgnallie, l" octobre 17tlS; — Adreiie au pmpft tur ie ifui moyen qui lai ri$ledertttdrtliipaixAlaf'ra»tretûrEiirope.MHt>,il,t'9^: — Lellre da roi à M .'le âne d'Harenurt, anbonnadeur ettAngltteTre. MUIftU, ST :uiDlT99, clc.

(2} Df* ttiiUt dt ta €Onln-rieolaUon de iê60, (i. KO.

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. ion pour le talent », c'est qu'il aspirait de tous ses vooux -i l'établissement d'un régime qui lui permetlreât de ^ionner libre carrière à son incroyable ambition.

Donc, l'amour de la République et la haine du jacobinisme qui animaient Mme de Staël et le confident de ioutes ses pensées n'étaient point dénués de tout intérêt personnel : ello rêvait un état de choses qui permit à Benjamin de prendre la part la plus large aux affaires politiques, à Necker peut-être de rentrer en scène, et lui donnât ainsi à clte-niéme les moyens de réaliser ce qui avait été depuis le début de la Révolution la constante préoccupation de sa vifi : jouer un grand râle politique, exercer le pouvoir, diriger les destinées du pays.

U était bien évident que ta machine gouvernementale ne pouvait durer plus longtemps encore : elle cédait, elle craquait de toutes parte. La constitution de l'an III, a rédigée dans un moment d'orage (I), » obligeait les dépositaires des autorites qu'elle avait créées à la violer, à l'éluder de toutes manières en affectant pour elle une profonde vénération. Mme de Staël elle-même avait, quoi qu'elle ail dit plus tard, proclamé la « nécessité^ a (2) du i8 Fructidor pour sauver la République. Mais c'était là une ressource extrême, qui démontrait la nécessité d'un changement de constitution. Mme de Staël voulait un pouvoir exécutil contîé h plusieurs membres, armé du rçlo suspentif, du droit de dissoudre le parlement. Celui-ci devait être • un tableau réduit selon les proportions du grand ensemble de l'opinion publique (3) ». Il devait comprendre deux chambres, qui répondraient à deux

(1) Da nitti di la eonlre-rivoUtioK dt 1660.

(S) !>» cîTCOHitaitcft aeliifllet,îo\. lit.- Le 18 Pruclidor, c'est le droit de diEsoudrc le parlement d'Angleterre violemiueDl eiercé. parcs qu'il a'ou eilstait pas un moyen légal et qu'il y en avait une néctiùlf fouliit. ■

(3j Dt* Hrtoiutaafti aetvelltt.

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tendances de l'cspiit humain : le besoin d'acquérir et celui de conscrvor; l'une serait nommée par le peuple; l'autre se composerait de membres à vie, sans condition d'âge : là prendraient place les « savants ■, les « gucrriora fameux ■, les révolutionnaires assagis, gra8seinc:tt rentes et devenus les plus fermes soutiens d'un régime où ils trouveraient honneurs et profits. C'était déjà le sénat de l'Empire I

Une fois de plus, la France était en mal de consUlutioii, mal qui semblait chronique d'ailleurs, et dont on n'apercevait point encore le remède. On disait bien que Sieyès l' avait trouvé; mais depuis dix ans il tenait cette merveille ■ dans un nuage (1) », sans jamais se décider à la faire descendre sur terre. Cependant Mme do Stai^I. devinant en Sieyès le politique qui préparait l'avenir, s'attachait à sa fortune. « Tu es bien contente, je crois, liii écrivait M. Necke r, de la prépondérance que prend le <âl6yen Sieyès, et je crois aussi qu'on peut en féliciter la République (2). • Il était certain qu'elle se rallierait à Sieyès le jour où Sieyès passerait des idées aux actes : il s'agissait d'attendre l'occa&ion propice.

Hais qui aidendt Sieyès à mettre au jour cette fameuse constitution ? Il avait dit : ■ On ne peut rien fonder avec des brouillons et des bavards; il nous faut deux chostts : tine tèU et une épée. ■ Il pensait bien être laléle; qui serait l'épée?

L'erreur de Sieyès, comme celle de Mme de Staël et de tous les modérés à cette époque, fut de croire qu'on pourrait se servir, pour établir la liberté, d'un soldnt, d'un général qui s'empresserait, la révolution accomplie,

(1) Cotuidératioiu mr la Kévolution françaùê, IV' partie, cliBp il, (S) Lettre Inédite de M. Neckw, 7 meuidor u Vil (M jnlD 17M). Uràe des BTcliives de Coppet.

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de soumcitre son autorité à celle du pouvoir civil. N'avaïton pas fait appel déjà le 13 Vendémiaire, le 18 Fructidor, à Vépée de Bonaparte, à celle d'Augereau? Et ces deux généraux, après avoir sauvé la République, n'avaient-ils pas donné l'exemple de la soumission aux lois? N'en serait-il pas de même, celte fois encore, pour le général,: quel qu'il fût, que Sieyès appellerait à son aide? Cette pensée semblait tellement naturelle que SieyÈs, en l'absence de Bonaparte, avait jeté les yeux sur Jo ubert ; m ais la balle russe qui frappa Jouberl sur le champ de bataille de N ovi avait arrêté net le complot, en supprimant celui qui en devait être le principal exécuteur. Depuis ce temps Sieyès clicrchait autour de lui; il avait fait appeler Moreauà Paris ; mais le caractère hésitant, indécis, de ce général ne convenait pas à un acte de cette nature. Sieyès pensait à Mac douald, à Bcumonville, sans pourtant se décider pour l'un ou pourTâûtre. Neckor luimême, qu'on no saurait guère accuser de préparer la dictature, enthousiasmé de la bravoure et des succès de Masséna, écrivait à sa fille : « Est-ce un tel homme qu'il faut souhaiter {!)? a

Bref, la France marchait à la dictature, mais sans en avoir conscience. « Ceux mêmes qui eussent accepté le despote, qui le désiraient peut-être, eussent rougi d'avouer ce sentiment (2). b Lucjcn Boiiap.arte déclarait aux Cinq-Cents que celui qui « oserait porter une main sacrilège sur la représentation nationale passerait sur son corps avant d'atteindre aucun de ses collègues », et Augcrcau, plus énergique, qu'on a lui couperait le cou • avant de~ commettre un tel attentat. Mais ceux-là même

(1) Lettre inédite. (Archives de Coppet.) {î) A. ViNtiAi,, Ut Cau$e* dirtetet du i8 fimnii Uoadtt. I" mai 1900.)

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qui préparaient le coup d'Ëlat en silence étaient loin de a'îmaginer qu'il pût avoir de semblables conséquences. La plupart pensaient de très bonne foi sauver la République, les idées de la Révolution, l'héritage de l'Assemblée constituante et de la Convention. Ils ne doutaient pas un instant qu'ils pourraient rejeter ou dominer à leur gré l'instrument dont ils avaient besoin pour accomplir leurs desseins. Ainsi pensait Si^ès; ainsi pensaient Mme de Stai^l, Benjamin Constant, Cabanis, Daunou, Rœderer, Boulay de laMeurTTTe, Cfîazâl, GaudJn, Régnier, la plupart de ceux qui préparèrent, exécutèrent, approuvèrent le coup d'État du 18 Brumaire.

Hais ils avaient compté sans l'ambition de Bonnparto.

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