‹ Madame de Staël et Napoléon: Orné d'une héliogravureChapitre 6 sur 51 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Ce fut peu de temps après le Dix-huit Brumaire que Mme de Staël commença à donner des inquiétudes à Bonaparte. Elle remuait, s'agitait, discutait chaque soir la coDstitulion avec ses amîs. Elle s'adresse à un ancien conventionnel, lui exprime ses « alarmes sur la liberté ». > Oh ! madame, lui répondit-il, nous en sommes arrivés aupointdeneptus songer ix sauver les principes de la Révolution, mais seulement les hommes qui l'ont faite (1). s " Certes, ajoute-t-elle, ce vœu n'était pas celui de la France. « Elle ne se rendait pas un compte très exact de l'incroyable lassitude de l'opinion publique (2); on ne songeait plus à * sauver les principes h, et, sauf le petit groupe des amis de Mme de Staiil, les principes n'intéressaient plus personne. La nation aspirait, au repos : elle était avide de gouvernement.

Cependant Bonaparte essaye d'arrêter cette opposition naissante; ces conversations, ces intrigues de salon entravent son oeuvre. Il envoie son frère Joseph à Mme de Staftl; plus d'une fois Joseph, d'un caractère doux et conciliant, très lié avec Mme de Staël, servira d'intermédiaire entre les deux partis. Il a mission d'offrir la paix. « Mon

(1) Contidèralioni lur la Révotulio,

(2) Voir, i et Bujet, Hiot de Mili

3i MADAME DE STAËL ET NAPOLÉON

frère se plaint de vous. Pourquoi, m'a-Uîl répété hier, pourquoi Mme de Staël ne 8'attache-t>«ile pa^ & mon gouvernement? Qu'est-ce qu'elle veut? Le payement du dépdt de son père? Je l'ordonnerai. Le «éjour de Paris? Je le lui permettrai. Entin qu'est-ce qu'elle veut (i)? ■ A quoi Mme de Staël aurait répondu : a II ne s'agit pas de ce que je veux, mais de ce que je pense, b La réponse est Hère. Joseph aurait pu répliquer que son frère ne lui interdisait nullement de h penser », mais que le moment était peutêtre mal choisi pour Mme de Staël, au lendemain d'une révolution qu'elle avait applaudie avec ivresse, de recommencer contre te gouvernement d'éternelles critiques, de troubler l'œuvre si difficile, si délicate, qu'il avait entreprise. Mais nous aurons plus d'une fois l'occasion de montrer que le tact des circonstances n'est pas la qualité maltresse de Mme de Staël.

Chose étrange ! Elle est abhorrée des royalistes, des fructidorisés, des jacobins; nous en aurons bientôt la preuve. Elle doit le séjour de Paris h Bonaparte. Elle l'accable d'instances pour qu'il raye M. Necker de la Uste des émigrés, pour qu'il lui rende les fameux deux millions que l'ancien ministre avait prêtés au trésor royal, pour qu'il nomme Benjamin Constant tribun. Elle lui demande tout, espère tout de lui; et, avec une rare inconscience, elle choisit ce moment pour cpmmencer l'attaque, et elle s'étonne que Bonaparte s'irrite!

L'ambassade de Josepli eut un résultat tout différent de celui qu'attendait Napoléon. II offrait la paix à Mme de Staël : elle lui déclara la guerre.

(1) Dix aaaiei d'txU. t- partie, chap. i". — Il faut certunemeot pUcer celte diimarche do Joseph avant rincidcot du Tribunat. • Peu de («tapi après te jS Brumaire, ■ dit Mme de Slaël. El après te discours de Constaot, le Premier Consul n'offre plus la paii, mais accaple la ^erre qu'on lui a déclarée.

Le Tribunat était enfin constitué. II allait siéger au Palais-Royal, ce berceau de la Révolution ; il en conserverait l'esprit, il serait, comme on disait alors, « l'opposition organisée, a Une petite conspiration so forme, dont Mme de Staël est l'âme. « Je voyais avec plaisir, je l'avoue, le petit nombre de tribuns quioe voulaient point rivaliser de complaisance avec les conseillers d'État (1). » On tombe d'accord que l'occasion est belle de di^noncer l'aurore de la tyrannie. Quel triomphe pour ConstantI Quelle ■ joie pour Mme de Staël !

Le 11 nivôse (1" janvier 1800), le Tribunat s'assemble. Le 13 (3 janvier), le tribun Duverrier p rend la parole pour une cause futile (2). Il s'applaudit que le Tribunat siège au Palais-Royal, dans le lieu où Camille Desmoulins a arboré le premier la cocarde nationale, « ce signe révéré de nos ennemis mêmes, ce lieu, en uii mot, oii, si l'on parlait tfune idole de quinze jours, on se rappellerait qu'une idole de quinze siècles a été brisée en km jour. »

L'effet fut foudroyant, dépassa même les espérances de Mme de Staël et de ses amis. Tout Paris s'émut : c'était la première attaque dirigée contre le Premier Consul. Bonaparte entra dans une vive colère. Il riposta dans le Moniteur du 15 par la plume d'André Jourdan, dans le Journal deParis (même date) par celle de Ru'derer. Il blâme ceux qui veulent déconsidérer rautorité (3); il signale les désirs inquiets, turbulents, d'une célébrité dangereuse pour la République. Il définit le Tribunat (4). a Est-il vrai que ce soit l'opposition organisée? Est-il vrai qu'un tribun soit condamné à s'opposer toujours sans raison et

(1) Dix anniti iTixil, chap. ii.

(2) l] SR plaint da m^suros préjudiciables aux propriétaireE d'ÉtablissemeoU silués dans le Palats-Boyal,

(3J Mouileur du li Divûso an VIII.

(t] Jountal dû Parii, 13 nîvûse.

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ia "âXBAME DE STAËL ET NAPOLÉON

saiis mesure au gouvernement, à attaquer tout ce qu'il fait et tout ce qu'il propose ; à déclamer contre lui, quand il approuve le plus sa conduite; à le calomnier, quand il n'a que du bien h en dire ; à l'insulter, alors qu'il doit le plus de reconnaissance à son zèle; à tout agiter, quand le gouvernement travaille à tout calmer; à le faire inconsistant et faible, alors qu'il a le plus besoin de se montrer ferme et fort; à lui déclarer la guerre, quand il fait la paix ; à déraisonner, quand il est sage; à l'affliger, quand il jouit du bien qu'il fait; à s'indigner, à s'irriter, quand sa conduite a mis la joie au cœur du grand nombre et l'espérance au cœur de tous?

« Si c'était le métier d'un tribun, ce serait le plus vil et le plus odieux des métiers. »

Cet article est significatif ; il montre que Bonaparte avait eu vent de la conspiration, et qu'il se doutait que cette escarmouche n'était que le prélude d'attaques plus sérieuses.

Il ne se trompait pas. Le soir du 14 nivôse, Mme de Staël reçoit dans son salon nombreuse compagnie ; parmi les invités se trouve Luc ien B onaparte; Benja min Côn stanl s'approche d'elle. « Voilà votre salon rempli de personnes qui vous plaisent, lui dit-il tout bas; si je parle, demain il sera désert; pensez-y (!}! » — « Il faut suivre sa conviction! » répond-elle. Elle ne croît pas à la persécution : Bonaparte n'oserait pas. C'est un défi qu'elle lui lance.

Le lendemain, 15 nivôse (o janvier 1800), au début de la séance, Stanislas de Gîrardin, fort sagement, ossavo

|lj B. CoiuUdI, è, ce inonicot, retient plus qu'il d*oxc11c Mme de SIftfl. 11 regrette bcs imprudences, ses mots piquants sur le Premier Consul, • Vous avez eu tort, lui dit-il. ue le braver pas uinsh il sait par où vous files vuloér»b\<i;soye:pTudeule.r {Oachctse v'AotiiinÈi, Hîiloire deitaUm$ de Paris, l. 1[, p. i3J.|

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UADAHE DE STAËL ET NA.fOLÉOH, 37

d'arranger les choses. II donne au Tribunal des conseils de modération. « Nous sommes, dit-il, h une époque où une phrase imprudence émise à cette tribune retentit dans Paris et dans toute la France ; elle peut par son influence funeste, les interprétations malignes que la malveillance lui donoe, jeter de l'inquiétude dans les esprits, retarder la conclusion de la pais, en faisant croire aux puissances que notre gouvernement, au lieu d'être alTermi, estencore exposé à de nouvelles secousses, h L'allusion est claire. Duverrier, tout penaud, s'exécute et démentit l'interprétation que R la malveillance a donnée à une expression qui n'a jamais eu ni pu avoir le sens qu'on y attache (1) ». Il se rallie avec enthousiasme au serment que propose Girardin « Je promets de remplir avec fidélilé les fonctions qui me sont attribuées par la constitution, b

Cependant l'ordre du jour appelait la discussion de la proposition du gouvernement, réglant la présentation, la discussion et l'adoption des projets de loi. Cette proposition suscitait à bon droit de vives critiques par la hâte inquiète que témoignait le gouvernement en obligeant le Tribunal à discuter les lois au jour fixé. Benjamin Constant prit la parole (2). Avec son éloquence sarcastique et nerveuse, il railla ceux qui semblaient « considérer le Tribunal comme un corps d'opposition permanente a et pensaient le priver ainsi de la légitime influence qu'il devait exercer. Mais il montra en même temps qu'il n'était point une assemblée de rhéteurs n'ayant pour but que desâuccès d'éloquence, qu'il tenait ses pouvoirs de la constitution et qu'il en userait avec fermeté et sagesse.

(1) LeJtfont<«ur dulS oivûie.

(i) Mathieu, rapporteur do 1& comniissioD, prend le premier la parole; U conclut, après quelques critiques, & l'adoption du projet de loi. OuchesDc parle après lui, et .rote contre le projet ; Cbauvelin rote pour ; Gillet {do l'Oise) vote contre. Beajamla Constant paxia le cinquième.

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« L'idée, s'écriait-U, que la vocation du Tribunal ne pouvait être que de retarder la formation de la loi a empreint tous les articles du projet d'une impatience inquiète et démesurée d'éluder notre résistance préteadue en nous gagnant de \îtc8se ; de nous présenter, pour ainsi dire, les propositions au vol, dans l'espérance que nous ne pourrons pas les saisir, et leur faire traverser notre examen comme une armée ennemie, pour les transformer en lois sans que nous ayons pu les atteindre, u II dépeignait les « malheureux orateurs », pressés par le temps, incapables de plaider « ce qu'ils regardent comme la cause du peuple b. Il déclarait son horreur pour les lois d'urgence, les plus désastreuses de la période révolutionnaire, a Nous devons au peuple de le préserver de ces lois, s'il est possible. Ce n'est pas notre cause, c'est la sienne que nous plaidons. » Il réclamait enfin pour le Tribunat l'indépendance nécessaire, sans laquelle « il n'y avait que servitude et silence, silence que l'Europe entière entendrait».

Il était impossible de se méprendre sur le sens des allusions dont fourmillait le discours de Benjamin Constant. Il était impossible de désigner plus clairement « l'impatience inquiète a du Premier Consul : les images mêmes doot se servait Constant, ce Tribunat qu'il s'agissait de traverser comme une armée ennemie, évoquaient dans tous les esprits l'idée de Bonaparte (1). Mais surtout tout le monde avait été frappé de cette « impatience d'opposition » qui éclatait dans le discours de Constant, de cette amertume que certaios qualiliaient de

(1) Chauvelin s'en plainl diDB sa réplique è Couatint. • Comment douter, dit-il, que le Tribunat ne toit considéré déji par quetqu'im en Fraitte comme pftya eonemi? > [Sfance du IS nivôse. ) Voir &uisi le diacoors de RiouHe et bod apologie en troii pointa du Premier Consul; il eit grandi il ea( elémenl; il est juile. (Si^snce du Ifl nivAec.)

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MADAME OB STAËL ET NAPOLÉON $g

■ scandaleuse (1) a, de cette hâte fébrile d'attaquer l'adversaire et de l'étreiodre corps à corps à la première rencontre. On admirait cette éloquence hautaine et cinglante qui rappelait les jours déjà lointains de l'Assemblée constituante et le souvenir de Mirabeau (2). Mais un grand norabro d'esprits modérés étaient d'accord pour blâmer l'ardeur peu adroite de Constant et cotte sorte de défi qu'il semblaitiancer au Premier Consul. Il faut reconnaître qu'eo général, à part la « douzaine de métaphysiciens ■> (b>nt se plaignait Bonaparte (3), l'opinion ne fut pas favorable à Constant. Il y avait, depuis Brumaire, uneréac* tion furieuse contre l'idéologie, qu'il était à la mode d'accuser de tous les excès de la Révolution. On était las des assemblées délibérantes, des discours, des discussions de tribune (4) ; le surmenage oratoire de l'époque révolutionnaire avait dégoûté, pour quinze ans, la nation de tout exercice de rhétorique et de l'exercice même de la liberté. L'opposition naissante du Tribunal alarma l'opinion, qui se rangea du câté de Bonaparte.

Le Premier Consul entra dans une violente colère. Quoil après les invectives de Duverrier, le discours de ConstantI Et cela malgré les avertissements i\i Moniteur, du Journal de Paris I A.prha ie» sages conseils de Stanislas de GirardinI L'adoption du projet de loi a. la majorité de 54 voix contre 26 ne put adoucir l'amertume qui débordait de son cœur. 11 sentit le coup droit, l'attaque personnelle. La riposte fut immédiate. Le 18 nivôse (8 jan-

(1) Discoora de RioalTe du IS nivAse.

(ï) Diiconra de Rioufîe du 16 nivôsa.

(3} • Ita sont li-b&B au Tribunal douze à quinze métaphysicieiiB bon* à Jeter à l'eaul C'est une Termiac que j'ai eur mes habita, mai» je la, secouerait 11 ne faut pas qu'ils se figurent que je me laisserai attaquer comme Louis XVII • (Extrait de l'élude de Loève-Weimara aur ftenj. Conatant, Eevue dtt Deux Mondti, 1833. 1. 1, p. 234.)

(4) HiOT DB Mblito, Mémoû-ec, t. I, p. iâ9.

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iD MADAME DE BTAËL ET NAPOLÉON

vier), it faisait insérer dans le Moniteur une note qui désigna Constant de façon assez transparente. « Chacun, disait cette note, a soif de gloire, chacun veut conGer son nom aux cent bouches de la Renommée, et quelques gens ignorent encore qu'on parvient moins sûrement à la considération par l'empressement à hien dire, que par la constance à servir utilement, obscurément même, ce pu-, blic qui applaudît et qui juge. »

La note était conçue dans la forme modérée qui convient à un journal officiel. Mais cela ne suffisait pas à la vengeance du Premier Consul. Inspirée directement par lui ou par ses émissaires, la presse se déchatna avec une violence inouïe contre Benjamin Constant et contre Mme de Staël. Bonaparte ne s'y était pas trompé; c'était elle qui avait suscité, inspiré le discours de Benjamin; ce fut elle qu'il frappa. Le même jour que paraissait la note du Moniteur, le Journal des Hommes libres (i), organe jacobin à la discrétion de Fouché, publiait en style du Père Duchesne ua article furibond contre Mme de Stafèl, intitulé : Dialogue entre un Suisse, madame de Staël et le peuple français. Elle y était dénoncée comme l'inspiratrice de Constant : c'était elle qui l'avait amené eo France, qui avait découvert « l'amour qui le brûlait k petit feu pour la liberté et les principes h. Elle était représentée comme l'agent d'une conspiration orléaniste et cléricale destinée à ramener en France M. Necker, impatient de ramasser ses « quatre a millions aux dépens du Trésor public. Le Peuple concluait avec urbanité :

H) Poucbé s'en était rendu propriétaire. Il traTaillait 4 embrigader les vieilles troupes jacobines au service du pouvoir souvcau, eo même temps qu'il espérait bien s'en faire, au besoin, une arme contre Bonaparte luimême. Dans le numéro du 17 nivûse, on se plaignait de la nomiiiafian iiteomlilulionnelle au Saine Comtant: on assurait qu'une protostation allait Être adressée au Corps législatif contre cette nomination; da 14 l'inquiétude de Benjaniin et de Mme de Staël.

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« Ce n'est pas votre faate si vous êtes laide, mais c'est votre faute si vous êtes intrigante. Corrigez-vous promptemenl, car votre règne n'est plus.de ce monde. Vous savez le chemin de la Suisse; essayez-y encore un voyage, si voa» ne voulez pas que mal roMS arrive. Je vous ai ju{î»5e, j'ai jugé vos talents. C'est depuis que vous êtes arrivée que tout va chez moi à la débandade. Emmenez votre Benjamin. Qu'il aille essayer ses talents dans le sénat suisse. Qu'il se garde de venir troubler un peuple qui est las de ses manœuvres et des vôtres. J'ai dit, n

Tel fut l'accueil que Constant et Mme de Staël reçurent de la presse jacobine.

Du côté des royalistes, ils ne furent pas plus heureux. Ce fut l'Ange Gabriel qui mena la charge. Il montra Mme de Staél^CitrcAo(iine(l) — courant après la gloire, s'attachant aux gens en place, pardonnant toutes les médisances, pourvu qu'on s'occupât d'elle. Elle écrit « sur la métaphysique, qu'elle n'entend pas ; sur la morale, qu'elle ne pratique pas; sur les vertus de son sexe, qu'elle n'a pas ». Elle s'est associée avec Benjamin; elle est parvenue à le décorer de la toge tribuui tienne. Maintenant, s'est-elle écriée, « nous avons le pied k l'étrier; la France est h nous... Criez, mon ami, criez, tempêtez, faites du bruit, déchaînez-vous contre l'autorité; je connais le pays, c'est le moyen de réussir. » Et le journal résumait les ambitions de Mme de Staël sous cette forme plaisante : « Benjamin sera consul, je donnerai les fmanccs à papa, mon oncle aura la justice, mon mari une ambassade loinlaine. Moi, j'aurai l'inspection sur tout, et très sûrement je régenterai l'Institut, a

(1} Mme Necker était née Curchod.

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4i MADAME DE BTAËL ET NAPOLÉON

Cependant, quelle était l'attitude de Mme de Staël devant ce débordement de violences?

Elle fut atterrée. .Tout d'abord elle s'était réjouie du bruit qu'avait Tait le discours de Constant. Elle avait passé, il est vrai, un moment pénible dans la soirée désormais célèbre du 18 nivâse. Elle donnait un grand dfner en l'honneur de Coustant ; en quelques heures, eUereçut dix lettres d'excuses (1), et parmi ces lettres un billet de Talleyrand, l'ami d'autrefois, celui qui lui devait sa situation, sïfortune ! Elle fut toute décontenancée. Mais elle reprit vite son assurance; on a illumina m, on « couronna » Constant, on le proclama un second Mirabeau. Quand elle sut quelques jours après la colère de Bonaparte, quand elle apprit ses menaces, quand elle lut les journaux, surtout le Journal des Hommes libres, dont elle connaissait les attaches avec la police, elle fut littéralement alîolée. Elle l'avoue elle-même (2) : nul doute que si elle avait pu deviner ce déchaînement de fureur, elle n'eût pas engagé la lutte. Elle avait cru naïvement que Bonaparte aurait peur d'elle, qu'elle le mènerait, le gouvernerait k sa guise. L'idée ne lui était pas venue qu'il pourrait se fâcher sérieusement, la menacer, l'exiler. Elle était « étonnée, confondue... ». « C'est une véritable folie que toute cette persécution, écrivait-elle à Rœderer... Quelle femme s'est montrée dans tous les temps plus enthousiaste que moi de Bonaparte (3)? » Le plus singulier est qu'elle était parfaitement sincère; non

(1) Due annèts iTexil, 1" pftrtle, chap. it.

(!) Ibid.

(3) RiKDEiiER, (Muvra, t TllI. p. 659-660. Mme de Staël à HinJeror. 9 janvier 1801. < Mais, eipliquez-moi dnnc.Je voua ea conjure, Bœderer, ce qui se p&sse depuis trois jours I Ca dùclialnement. cette violence contre Benjamin I Ce Journal det Homm»i librt» lancé contre moi seulement, parce que je suis l'amie d'un homms qoi a prononcé un discoura indipendant sur un règlemeol, etc. ■

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seulemenl elle avait été, mais elle était encore enthousiaste de Bonaparte. Explique qui pourra cette contradiction. La passion de la gloire, le désir du bruit et de la renommée, tout autant que l'amour de ta liberté, lavaient lancée dans cette aventure. Maintenant, elle s'apercevait qu'elle était par plus d'un côté vulnérable : elle était menacée de l'exil; elle voyait ses amis, les Talleyrand, les Rœderer, l'abandonner; sur l'invitation du Premier Consul, Joseph Bonaparte s'abstenait de paraître dans son salon ; le vide, peu à peu, se faisait autour d'elle. Celte punition, si cruelle pour une femme qui ne vivait que pour la société et le monde, ne suffit pas au Premier Consul. Il voulut lui donner un avertissement sévère ei comme un avant-goût de l'exil. Sur son ordre, fouché^ alors ministre de la PoUce, lit venir Mme de Staël (I). It fut d'une poUtesse extrême; il parlait avec facihté, esprit, 'une certaine noblesse, et avait pour système « de faire le moins de mal possible, la nécessité du but admise d. Il était même assez obligeant de sa nature. Il exposa à Mme de Staël que le Premier Consul, « mal informé sans doute (2), B la soupçonnait d'avoir excité Constant contre lui. Elle se récria : « M. Constant était un homme d'un esprit trop supérieur pour qu'on pût s'en prendre à une femme de ses opinions t » Fouché s'inclina; ses lèvres minces sourirent. Mme de Stai'>t, s' animant, parla du a respect qu'on devait à la liberté des opinions dans un Corps législatif». Fouché devint distrait; l'ancien conventionnel avait vu défiler sous ses yeux tant de principes, qu'ils ne l'intéressaient plus guère, 11 disait un jour h un naïf jeune homme, qui prétendait tenir de la constitution le droit d'écrire dans les journaux à sa

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4* MADAME DE STaKL ET NAPOLÉON

guise : n Mon Dieu, cher monsieur, k conEtitutîon re»semble à ces belles femmes, h qui l'on peut bien jeter en passant un coup d'œil d'admiration, mais qu'il est défendu de regarder de trop près. » Il insinua à Mme de Staël qu'il serait bon d'aller passer quelques jours à sa campagne de Saint-Ouen; il l'assura qu'à son retour tout serait apaisé. Elle le quitta, presque rassurée. Suivant le mot d'une personne qui a connu Fouché, k il n'était pas possible de le quitter sans être à peu près content de lui, sans espérer infiniment (1). »

Mme de Sta<-1' partit pour Saint-Ouen (2). A son retour, « il s'en fallait de beaucoup » que la paix fût faite. Avec une rare maladresse, au lieu de se faire oublier, elle pourchasse le Premier Consul ; elle veut le voir à tout prix. Elle écrit à Talleyrand pour lui demander une invitation à un bai qu'il donne et oïi paraîtra Bonaparte ; elle la lui demande au nom de l'ancienne amitié. Talleyrand répond' qu'au nom de l'micienne amitié il la prie de ne pas venir. Elle entend dire que le Premier Consul doit se rendre k une soirée chez Mme de M ontcsson, avec Mme Bonaparte, sa fille et les Murât, nouvellement mariés. Elle sollicite Mme de Monlesson, qui consent d'autant plus volontiers à l'inviter i{ue Bonaparte ne viendra pas à ce bal. Mme de Stac'l parait; chacun s'écarlo; elle reste seule, dims son coin, avec « sa grosse robe de satin gris ardoise (3) », comme pestiférée. La gracieuse D elphi n e de Sabr an, la veuve de Custine, l'aperçoit : son cœui: s'émeut, elle va

lat du llninmes libres, S3 nivAso.) (3) Mme DE C.HASTEVAT, t. 1. p. 4Ï0 Ce fut probablement en février qu'eut lieu ce bal chez Mme de Monteeson. C'était, dit Mme de Chtsten&y, après le mariage de Murât, qui eut lieu le SO janvier (et non juin) 1800. ot au momeiit où Mme de Slai'lfuiBait imprimer sou ouvrage De la liltéraltiTe.

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vers elle. ReconnaissaQte de cette délicatesse, Mme de Staël donna plus tard à l'héroïne d'un de ses romans le nom de Delphine (l).

Mme de Staël tombe dans un découragement profond. Elle veut voir Bonaparte : c'est une obsession véritable. Lui, toujours, se dérobe. Le 30 pluviôse (19 février}, elle est là dans la cour du Carrousel, pour assister à la prise de possession solennelle des Tuileries par le Premier Consul (2)., Elle voit passer la garde consulaire, commandée p ar Murât e n personne, les quarante voitures du cortège, le carrosse des consuls traîné par six chevaux blancs. Elle voit les laqu&is abaisser le marchepied « avec violence »; elle le voit, lui, s'élancer, monter l'escalier, au milieu de la foule qui l'acclame. « Lui ne regardait ni ne remerciait personne. » Il passe sans la voir; elle reste iaterdile, respirant a peine.

Non seulement il ne veut pas la voir, mais il la poursuit de sa haine. 11 écrit à Joseph le 19 mars : «M. de §taél est dans la plus profonde misère, et sa femme donne des dîners et des bals. Si tu continues à la voir, ne serait-il pas bien que tu engageasses cette femme à faire à son mari un traitement de t,000 à 2,000 francs par moisî Ou serions-nous déjà arrivùs au temps où l'on peut, sons que les honnêtes gens le trouvent mauvais, fouler aux pieds non seulement les mœurs, mais encore les devoirs plus sacrés que ceux qui réunissent les enfants aux pères?... Que l'on juge des mœurs de Mme de Stai?l comme si elle était un homme; mais un homme qui hériterait de la fortune de M. Neckcr, qui aurait longtemps joui des prérogatives attachées à un nom distin-

(i) A. Stevens. Madame de Slaél, t. I, p. £85. d'ïprâs «les Dotes du GtDevoU l'icletde Sergy.

(i) Elle conimet udc erreur dans Dis années iVe-ril, quand ulle dit que ce fut • rsrs lot derniers joura du dcmior siéclo >.

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gué, et laisserait sa femme dans ta misère, lorsqu'il vivrait dans l'abondance, serait-il un homme avec lequel on pourrait faire société? ■

Cette lettre est d'une extrême sévérité à l'égard de Mme de Slaël. Mais il est juste d'ajouter que le pauvre H. de Staël, qui vivait à cette époque séparé de sa femme, avait par ses prodigalités lassé la patience de Nockcr ■et de sa Glle. Une première fois, Necker lui avait donné 36,000 francs en lui faisant promettre d'aller en Suède régler ses affaires. Le baron avait accepté, mais n'avait pas dépassé la HoUaade : il était revenu à Paris un peu plus pauvre qu'auparavant. De nouveau, Necker lui avait payé 30,000 francs de dettes. jMais depuis le prudent banquier avait fermé son cofTre-fort et se contentait de servir une pension à ce gendre prodigue. Vraiment, il était injuste de rendre Mme de Stal-l responsable de l'insouciance d'un mari qui ne se souvenait d'être le gendre de M. Necker que lorsqu'il s'agissait de payer ses dettes.

Mais, injustice à part, il est certain qu'un des griefs de Bonaparte contre Mme de Slai'-I était le dédain qu'elle affichait des mœurs bourgeoises et des opinions reçues. li lui reprochait de vivre selon les habitudes de l'ancienne société francjaise du dix-huilième siècle, affichant ses relations avec Benjamin Constant, semblant ne pas soupçonner même l'existence de M. de Staél. Il avait résolu de ramener plus de sévérité dans les mœurs, plus de dignité dans le mariage; il avait fermé la porte des Tuileries à plus d'une femme de la société de Joséphine, dont la chronique scandaleuse avait trop parlé. Kéellemenl, cette grande dame gênait ses projets de réforme sociale par la liberté de sa conduite, par l'écfat de son exemple.

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Cependant, Necker, fort inquiet de la situation de sa fîUe, cherchait tous les moyens de la réconcilier avec le Premier Consul. 11 s'étonnait dans les lettres à sa lille, destinées probablement à être lues par la police, de la haine de Bonaparte (1); il rappelait que Mme de Sta&l avait toujours été la plus grande admiratrice de son g^nie. Il lui recommandait la prudence. « Ton héros Bonaparte est admiré par tous, lui écrivait-il; sois sage, sois prudente (2) 1 » ■ Le moyen de ton retour (elle est à Sainte Ouen) est que j'écrive moi-même au général; je vois déjà comment. ■ Ces paroles étalent suivies d'un déluge de flatteries à l'égard du Premier Consul, Necker eapé.rait enfin que le livre De la littérature, qui était sur te point de paraître, aHermirait la situation do sa fille, a J'attends beaucoup, écrit-il dans son style singulier, de cette manifestation du Haut Toi! >

Mme de Staël, Necker, Constant lui-même, tous étaient au désespoir do l'aventure du Tribuoat. Mme de Sta&l ne demandait qu'à se réconcilier avec Bonaparte. Joseph disait à son frère : « Si vous montriez pour elle seulement un peu de bienveillance, elle vous adorerait (3). » Cela est vrai : elle eût adoré Bonaparte. Mais par sa raideur, son dédain, ses insultes même, il s'en fit une ennemie irréconciliable.

(1) Aichive* de Coppet.

(ï) Ibid., du 6 TenWsB (2* foïrier).

(3) luNG, Lucien Bonaparte tt tes Mimoiret, t. 11, p, iâ3. Et Bonaparta répondait: • Ahl c'est Iropl Je ne me loucie pas de ces adoralions-li; elle eet trop laidel *

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