CHAPITRE V
Au mois d'avril 1800 ({}, Mme do Staël publiait un livre intitulé De la littérature, contidérée dems ses rapports arec les institutions sociales. Quel but s'était-clle proposr en écrivant ce livre? Ëtait-il de nature à la réconcilier avec le Premier Consul?
Toutes les fois qu'on examine un d^ ses ouvrages, il faut bien se pénétrer de cette idée: «ToutlivredeHmedc Staël est un acte. » Elle n'écrit pas pour clianler, mais pour penser et agir. Cette formule convient à ses romans mêmes, à Delphine, à Corinne; elle s'applique mieux encore au livre De la littérature. Tel qu'il est, et paraissant à son heure, c'est plus qu'un acte; c'est un véritable manifeste (2). Qu'on se représente l'état de la France au lendemain du Dix-huit Brumaire, l'extrême lassitude de l'opinion, l'absence totale d'esprit public, celte sorte de courbature morale qui aîTecte la nation. On s'était pas très loin de proclamer la faillite de la Révolution; on était saturé de théories et de principes; on accusait les
(1) CsUd dato ressort d'uD« lettre de Mme do Stafl i Pluriel, du 7 floréal (il avril), cîtéo par Sainte-Beuvo {Porlrails eoititniporaitii, t. Il, p, 486). < Voui avez promU de vous occuper du l'alTaire da H. de Narbonne, iDoaaleur, car vous Ëlos méputsible en bonté. Je vont enioi*
{i) Le mot est de VJoet.
philosophes de tous les maux. Bonaparte n'était pas le seul à railler les idéologues cl l'idéologie ; il avait derrii're lui la nation. On reprochait aux philosophes leur « véritable tyrannie », leurs « prétentions », leurs « préjugés noD moins vains que les préjugés nobiliaires (1) ». On les invitait à abdiquer. Jon^nes é crivait : a C'est sur ce qui est, non sur ce qui doit être, sur des certitudes et non sur des possibilités, qu'il faut arranger le plan du bonheur général... C'est des lieux élevés que doit partir la lumière; alors elle se distribue également, alors elle éclaire sans éblouir; c'est-à-dire qu'un gouvernement très instruit doit mener la foule. Mais si la foule marchait en avant, comme le veulent les novateurs, sï ses mouvements n'étaient pas contenus et dirigés avec k plus grande sagesse, nous retomberions dans l'anarchie et l'ignorance, au nom des lumières et des progrès de l'esprit humain (2|. »
Au nom du parti des philosophes, Mme de Slai'l prit la plume et écrivit leur apologie : ce fut le livre De la litti'rature. Elle fit un acte de foi philosophique et un acie politique : un acte philosophique, puisqu'elle afiirmait son inébranlable conQaoce dans la loi du progrès, dans la perfectibilité, dans l'esprit du dtx-)iuitièmo siècle et de la Révolulion; un acte poUtique, puisqu'elle proclamait la nécessité de certains principes, dont aucun gouvernement, disait-elle, excepté le gouvernement despotique (3), ne pouvait se passer dans la conduite des nations.
A vrai dire, si les philosophes avaient été les premiers auteurs de la chute de la royauté, s'ils avaient fait la Révolution, ils n'avaient jusqu'alors guère eu à se louer
(1) Élat de la Franct dtpuU U Dix-hait Brameire an VtlI. Brochure anonyme, parue quatre mois ftprëa Brumaire.
(I) Le Mtrture, mesildor ta V[lt, t propos de l'ouvrage de Mme de Sttei.
(}) Prùface de la seconde éditioD.
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d'elle. Dans la crise formidable que la France venail de traverser, ils avaient vu se tourner contre eux et les royalistes, qui les chargeaient de tous les péchas d'Israël, et les jacobins, qui suspectaient leur modérantisme, leur esprit de tolt'rance. Ils avaient été proscrits, guillotinés, perséi^utés. Ils avaient cru faire le bonheur de l'humanité, et n'avaient assuré que leur propre infortune. Sous le Directoire, ils avaient bien essayé de faire entendre leur voix; Benjamin Constant, Mme de Staël, avaient prêché la concorde, la tolérance, la justice; mais les passions étaient trop vives, le gouvernement faible et tyrannique; de nouveau, ils avaient attiré sur eux l'exécration des partis, la fureur des jacobins, la haine des monarchistes. Ils saluèrent avec ravissement le Dix-huit Brumaire; le général Bonaparte leur avait prodigué l'encens et les louanges; il leur faisait visite, s'entretenait avec eux, se glorifiait d'être de l'Institut. On crut tenir une sorte de philosophe grand général, grand politique : uo Marc-Aurèle. La philosophie était donc au pouvoir, et naturellement les H philosophes » et leurs amis pensèrent gouverner à leur tour. lis avaient rêvé de fonder en France un grand parti modéré, le parti des lumières, qui rayonnerait autour de l'Institut, siégerait dans les conseils du gouvernement, ferait l'éducation du peuple (1). Ils estimaient « avoir reçu en dépôt l'esprit même de la Révolution et Ja science politique » (2); ils voulaient constituer une sorte d'aristocratie républicaine, aristocratie des talents, non plus de la naissance, une véritable classe dirigeante. Quelle ne fut pas leur stupéfaction, quand ils virent leur
(1) Voir le manuscrit inédit : Bti etreonstaneet atluella, et l'étude que nous avona publiée i ce sujet, Remu dei lieux Monde», novembre 1899.
{il A. ViKDAL, Eiudu lur le Dix-huit Brumaire. (CorrnpoMant, 10 QO- Tembre ISOO.)
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MADAME DE ^T&ËL ET NAPOLÉON Bl
idole distribuer les places « tantôt à droite, tantôt k gauche (1) •, tantôt aux « jacobins » et tantôt aux m aristocrates » t Bonaparte, en cela, agissait avec sagesse : il voulait fondre et réconcilier tous les partis en une France nouvelle, tout envelopper de sa toge consulaire Mais, une fois de plus, les philosophes se jugèrent dupes.
Le livre De la littérature est l'exposé de leurs revendicattpns, une sorte d'ultimatum adressé au Premier Consul.
On sait quelle doctrine forme le fond de l'ouvrage : c'est la théorie de la perfectibilité. Ce fut elle qui, du propre aveu de Mme de'Sta&l, « déchaîna toutes les passions politiques (2). » Pour quelles raisons? C'est ce qu'il nous faut éclaîrcir.
Cette idée de la perfectibilité, du progrès indéfini de l'esprit humain, n'était pas nouvelle ; c'est l'idée chère au dix-huitième siècle, aux encyclopédistes, à tous les hommes de- la Révolution. Mme de Staël rappelait, non sans malice, que le «cito\ en Talleyrand n,dans son rapport sur l'Instruction publique du 10 septembre 1791, reconnaissait en elle le caractère le plus frappant de l'humanité. Elle avait été le cheval de bataille de la Révolution ; c'était en son nom qu'on avait renversé l'ancienne royauté, l'ancienne aristocratie, détruit les privilèges, édifié une société nouvelle. La Révolution, même en ses erreurs les plus sanglantes, a:vait été une véritable crise d'optimisme, ud acte de foi, souvent naïf, mais touchant, à force de sincérité, dans la tonte-puissance de la raison humaine, dans un avenir toujours meilleur. L'humanité s'était mise en marche à la recherche ilu bonheur, avec
(1) Dix annêu ttxil, ch&p. m. Ces rineiîoaa de Mme de SUt't sonl très curieuses et moatrent bien les griefe du parti contre Boniiparte. Notez qu'elles précMent immëdiatemeot ce qu'elle dit de son ouvrage De la lillértUurt.
(2} Préface de la seconds édition.
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quelle ardeur, quelles espérances! Qu'ils avaient été beau^, CCS débuts de la Révolution! Quelle concorde des âmes! Quel élan vers l'avenir 1 Mme de Staël n'avait pas été la dernière à partager ces illusions, cet enthousiasme : ellemême n'avait-elle pas fait de la recherche du bonheur la grande affaire de sa vie? Ce credo de la Révolution, c'était son credo h elle; le lui arracher, c'était iui arracher sa raison de vivre. La perfectibilité, c'était, comme on !'a très bien dît, une a conception du bonheur général ({) » ; dans une âme noble et généreuse comme celle de Mme de Staël, ce n'était cjue l'élargissement de son rêve personnel de bonheur, auquel elle associait l'humanité tout entière.
Mais il se trouvait, par la force des choses, que cette idée de la perfectibilité était devenue le champ de bataille des partis politiques, de la Révolution et de la contrerévolution. Ses ennemis la croyaient morte; .quand ils la virent surgir de nouveau, ils chargèrent contre elle. La querelle n'était pas, comme le prétend Chat eaubriand, « purement Uttéraire (2) » ; elle était surtout politique. Tous ceux qui étaient nourris de l'esprit du dix-huitième siècle et de la Révolution, tous les idéologues, furent du parti de Mme de Slacl ; tous ceux qui avaient la haine de l'esprit révolutionnaire, ou qui, plus simplement, étaient reconnaissants au Premier Consul d'avoir rétabli l'ordre et la paix sociale, se déclarèrent contre Mme de Staël. 11 était impossible, d'ailleurs, de se méprendre sur le sens de son livre. C'était bien un défi jeté au gouvernement consulaire et à son chef, s Elle avait bien l'air, suivant le mot de Chateaubriand, do ne pas aimer le gouvernement
(1) Em. Fagubt, PoHIiqtut el moralùlei du dix-nemiime lièclt, premiire ■èrie.
(i) LeUre à M. de Fontanoa sur l'ouvrage de Mme de Staël. (N(r««ir«, aivAse ao IX.)
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actuel, et de regretter les jours d'une plus grande liberté. ■ n a'y avait pas un mot sur le Premier Consul, mais lc3 allusions perçaient à cUaque ligne; les idées exprimées par Mme de Staël étaient celles qu'il détestait avec le plus de force, celte prétention à gouverner le monde avec des théories et des principes, cette croyance à l'efficacité souveraine de la Raison. Il avait inauguré un nouveau système de gouvernement, fondé sur l'expérience, sur la connaissance pratique de l'homme, sur les leçons de l'histoire; il ne croyait pas à la bonté naturelle de l'homme, ni aux progrès indéfinis do la morale. Un journal (I) exprimait très nettement sa pensée en disant : « Le génie qui préside maintenant aux destinées de la France est un génie de sagesse. L'expérience des siècles et celte de la Révolution sont devant ses yeux. Il ne s'égare point dans de vaines théories... Il sait que les hommes ont toujours été les mêmes, que rien ne peut changer leur nature, et c'est dans le passe qu'il va puiser des leçons pour régler le présent. »
Au nom de la perfectibilité, que prétendait démontrer Mme de Staël? Qu'il était désormais impossible à un gouvernement de se passer des lumières; qu'il ne fallait pas arguer des crimes de la Révolution pour médire de la philosophie, mais espérer infatigablement dans l'avenir, presser les pas de l'esprit humain, se persuader « qu'il n'a existé ni une pensée utile ni une vérité profonde qui n'ait trouvé son siècle et ses admirateurs » (2).
Oncondamnaillaphilosophie (3); elle prenait sa défende,
(1) Le JouTTial du Débalt.
(î) Discours préliminaire,
(3) Elle entend par ce mot la •■ connaîasaoce générale des coubos et das effet*..., l'indépandiuice de ta raison, l'exorcice de la p«nsée >. Les ouvrage* philosophiqaeB sont ceux • qui lienucut h 1& rèfleiioa ou é l'analyse, et qui ne sont paa umquemeut lo produit de l'imagiDation, du cceur ou dé l'esprit >.
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St HADAHE DE STAËL ET NAPOLÉON
Elle avertissait le pouvoir que cette • haute pitilosophie jugeait les peuples et les rois », qu'elle était le pluafenne soutien des Ëtats ; sans elle, sans l'indépendance absolue de la pensée humaine, point de vraie gloire, point de morale, point d'enthousiame. « Il n'est pas vrai, écrivaitelle, qu'un grand homme ait plus d'éclat en étant seul célèbre, qu'environné de noms fameux, qui le cèdent au premier de tous, au sien... Qu'est-ce qu'un conquérant, opposant des barbares à des barbares dans la nuit de l'ignorancet César n'est si fameux dans l'histoire que parce qu'il a décidé du destin de Rome, et que dans Rome étaient Cicéron, Salluste, Caton, tant de talents et tant de vertus, que subjuguait l'épée d'un seul liomme. Derrière Alexandre s'élevait encore l'ombre de la Grèce (1) t ■» C'était dire au Premier Consid : « Nous seuls donnons la gloire, et vous ne serez grand qu'autant que nous serons libres. ■
Elle disait encore que l'influence de l'esprit militaire était n un imminent danger pour les États Ubres » ; que l'esprit de corps, qui anime les soldats, est analogue à celui des prêtres; que l'habitude de la discipline anéantit l'usage de la raison; que la guerre est a le plus funeste Iléau que les passions humaines aient produit d; que la gloire des armes est une gloire frivole. « La force, disaitelle, se passe du temps et brise la volonté; mais par cela morne elle ne peut rien fonder parmi les hommes, n A qui parlait-elle de la sorteï A celui qui allait faire de la guerre et de la force le plus formidable usage qu'eût encore vu l'humanité
Elle disait que sans principes philosophiques il n'y a point de morale, et que sans morale il n'y a point de nations. C'est il sa faculté d'entiiousiasme qu'on peut
De la titiiraiuri daaa iti rapporti arte ta
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UADÀMB DE STAËL ET HAPOLËO» SS
juger de la valeur d'un peuple; et, par enthousiasme, elle eotend tout ce qui élève l'àme au-dessus de l'intérêt personnel et de l'égoïsme : le dévouement, le sacriQce. Cela est très juste, et fait honneur à sa clairvoyance, à la noblesse de sa pensée. Elle était effrayée de ce profond égoTsme, de cette ardeur de jouir, de cette « basse avidité (1) j» qui lui semblait, avec quelque raison, caractériser les mœurs de son époque. On tournait en dérision les sentiments les plus désintéressés, l'amour de la vérité, de la gloire, entendez de la vraie gloire, selon Mme de Staël, c'est-à-dire celle que méritent les services rendus à l'humanité. Un était désabusé (2) : c'était la maladie de l'époque. Plusd'onthousiasme; on était dans cet état que Dante appelle Veiiferdestiédex. La n^ion, lasse des rêveurs et des métaphysiciens, aspirait à des biens plus sohdes. Quelqu'un était venu qui allait lui dire : ■ Il n'y a qu'une seule chose à faire dans ce monde, c'est d'acquérir toujours plus d'argent et de pouvoir : tout le reste est chimère (3)1 » Exploiter ce qu'elle nomme la « dégradation actuelle », abaisser les caractères dans l'état social, en faire un principe de gouvernement et de pohtique, voilà ce qui sera le grand, l'éternel grief de Mme de Staël contre Napoléon. Et ce grief, il est déjà un germe dans le livre De la littéralure : cet liomme se propose d'avilir l'humanité. Cela est très exagéré sans doute, mais ce n'est qu'exagéré ; et dans toute exagération il y a une part de vérité.
Enfin, elle disait que, seuls, les écrivains, 1rs philoso-
|ll Préface. Voir aussi, Burcella décadanco de la Franco, coUo avidité, ce diair de jouissances, te livre, déji cité, De» circoai'raaeet nrluflte», qui D'enl antériejr que de deux aas k la Liiirralurt.
(î) Discours prêt i m maire : Ht l'inipvriance de In lilln-alar» don» att rapport aite la verla.
(3) BonaparlQ i Mcizi. Conversation ra[iporléc par Mme de Stai't, CoHiiâéruliont, [Y- partie, chay. ïviii.
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phes, les orateurs, pouvaient former l'esprit public, apprendre à la nation l'usage de la liberté. Qui donc edt pu prétendre k occuper leur place? Les savants? Mais les sciences n'entretiennent pas l'esprit de liberté dans la nation. L'astronome, l'œil fixé à sa lunette; le chimiste, penché sur son alambic, s'accommodent fort bien d'un pouvoir despotique; ils n'ont besoin que d'ordre et de paix; la sévère hiérarchie d'un empire plaît à leur esprit méthodique, a Ne rencontrant pas dans leur route les passions des hommes, » ces honnêtes savants les tiennent pour négligeables ; ce qui échappe à leurs calculs leur semble ne pas exister {!),
C'est aux lettres, c'est à l'éloquence qu'il appartient d'élever l'âme du peuple, de « développer les idées généreuses »,de créerun esprit nouveau, qui soil d'accord avec les institutions nouvelles. Mme de Staël était frappée du fait que les insLituliuns républicaines avaient devancé en France l'cspril républicain : les Français n'étaient pas préparés à la liberté. Ces grands mots de liberté, de justice, n'avaient aucun sens aux yeux du peuple, et, faute (Je les comprendre, il retombait dans l'ornière de l'ancien despotisme. L'expérience de la Révolution n'était pas concluante. Il fallait entreprendre avec courage la longue éducation de la démocratie française, former un grand parti modéré, composé de philosophes, d'orateurs, d'hommes politiques, (|ui, avec un dévouement infatigable, guideraient vers l'avenir les pas chancelants do la nation (2).
Qui ne voit qu'un tel système était la critique la plus
(1) Diacoura prèlimioftirc : lie la lillératvre dam lei rapport! avtc la liberté. — Voir dans Ica Dnslinêet de ta poèiit l'admirable page do Lamartine sur la tyraonio du cliiirro.
(£) Voir, «n parliculier, tout ce qu'elle dit dans la seconde pirtio, ciiap. ïiii, De l'eluqucnn.
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directe du gouvernement de Bonaparte? Mme de Staël faisait un éloge enflammé de réloquence, et cela au lendemain de l'incident du Tribunat, alors qu'à ce seul souvenir le Premier Consul frémissait de colère. Elle voulait achever l'ceuvre de la Révolution, alors qu'il était entendu que cette Révolution était terminée; secouer la langueur publique, réveiller l'amour de la liberté dans les cœurs. Elle relevait le drapeau de la philosophie politique (1), elle appelait aux armes quiconque voulait s'enrôler sous la bannière de l'idéologie contre le despotisme. Voilà ce qu'il y avait au fond de cette doctrine de la perfectibilité : un défi jeté au Premier Consul au nom de la Révolution.
A la distance où nous sommes, de telles déclarations nous semblent platoniques : entre elles et nous's'étend, comme un voile, le prestige du grand Empereur, le souvenir d'inoubliables conquêtes. Il en était autrement à l'époque 011 écrivait Mme de Staël. On n'imagine pas — Chateaubriand l'a dit — comme.le pouvoir de Bonaparte était encore faible et chancelant : Marcngo n'était pas venu' consolider sa puissance. Le parti républicain était fort; il comptait dans son sein des généraux illustres, des écrivains, des orateurs. L'ambition de Bonaparte commençait à éveiller.des résistances; on avait prononcé tout haut le mot de tyrannie. Le livre De la littérature pouvait agiter les esprits, créer de sérieuses difficultés au Premier Consul. II en fut irrité, sans doute, mais il dissimula' son dépit. Il était à la veille de la Campagne de Marcngo, il allait jouer une partie décisive . Qu'importaient les vaincs clameurs de quelques idéologues, s'il revenait triomphant? LaFrance serait àlut.
A quoi aboutit le livre De (a littérature? A déchaîner
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contre Mme de Staël les colères Turieuses de ceux qui l'accusaient de vouloir ressusciter l'esprit révolutionnaire. Elle eut pour elle la coterie plûlosophjque; elle eut contre elle, il faut le reconnaître, à peu près l'opinion tout entière. Il y a ainsi, à certaines Iieures de l'histoire, des courants qu'on essaye en vain de remonter. L'oi^^îsme des sociétés a besoin de repos, comme celui des individus; ia France était reci-ue de lassitude. Moralement parlant, le livre de Mme de StaiVl est un très beau livre; politiquement, c'était peut-être une maladresse. Ce n'est pas tout d'avoir raison : il y a temps pour cela; il faut choisir son Iioure.
Au point de vue de Mme de Staël eliemiéme, le livTe De la littérature aggrava l'incident du Tribunal, accrut la méliHiicc du Premier Consul (1) : il y aura trêve, mais la gurrre est dérlarée.
(i) Bonaparte dit qu'il essaya de lire eon livre: ses impressions sont curieuses. • Je me suis mis à l'étude au moint tiii qaarl d^heure pour t&cber d'y comprendre quelque diosc. Le diable m'emporli- si j'ai |iu di'cliilTriT. je ni' dirai ]>as di'S mots, il n'eu manquait pas. et au grands mola ciicori': mais tuuti- rBtU'nlioa di! icioo intelllgcacc n'a pas réussi t trouMT UD sens k une seule de ces idces réputccs si protoudi^a. • (l.ucUa Bonaporle eUet Mémoire!^, t. II, p. 2lt.)