‹ Madame de Staël et Napoléon: Orné d'une héliogravureChapitre 8 sur 51 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Cependant Necker, beaucoup plus prudent que sa Bile, ne voyait pas sans inquiétude l'initation croissante de Bonaparte. Déjà, au moment de l'exil à Saïnt-Ouen, il avait pensé à intervenir, en écrivant lui-même au-Premier Consul. Quand il apprit que Bonaparte allait partir pour l'Italie et probablement traverser la Suisse, il nosolut de profiter de cette occasion pour le voir à son passage et plaider la cause de Mme de Staël. « Je le voudrais bien, écrivait-il à sa fille le 6 floréal (26 avril 1800), que le grand, le liéros consul vint Èi Genève (l)t w Bonai»artc quitte Paris le 6 mai, s'arrête à Dijon; les 9, 10 etH mai, il est à Genève, il voit M. Necker.

L'entrevue est curieuse el, par plus d'un côté, prête à sourire. Qu'on se représente d'un côté lélrangc personnage qu'était Necker, corpulent, énorme, avec les boucles de sa coilTure placées plus haut que les sourcils, le visage pyramidal, qui se terminait à sa base « en un véritable fanon » (2) ; de l'autre, le maigre et ardent Bona-

(i) Mmo de StaSi te garde bien de dire quo Nwbor désirait vivement, sollicitait une eutrevue. ■ Bonaparto iiaasa par Geoève, dit-elle, ut coDimo il limoigaail U déiir dt voir M. ?/teker, mon ]>ëre se rendit chez lui. ]itjB dans l'espoir de me servir que jiour tout autro niotif. > (Dix années d'exil, chap, iv.)

(i) Voir ie portrait amusant qu'en Iracc Norvins dans ses Uénioiret, el le buite de Moudoo, qui ust & Coppet. ' -

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40 MADiME DE STAËL ET NAPOLÉON

parte, son teint jaune, son geste bnisque, ses yeux étincelants : quel rapport pouvait-il y avoir entre ces deux êtres? L'un, excellent liomme d'ailleurs, mais sorte d'idole impassible, encensé comme une divinité dans sa propre maison, tout féru de tliéories et de systèmes, s'exprimant par maximes, avec solennité et lenteur; rêvant du pouvoir perdu, du temps où la foule portait son buste et celui du duc d'Orléans en triomplie; l'autre, le Corse manieur d'hommes, épris de réalités, ennemi des chimères, aWde de pouvoir, bien décidé à ne céder à personne la place qu'il avait conquise. C'était plus que deux individus, c'étaient deux époques de la Révolution, deux esprits différents qui étaient en présence : 1789 et 1800. Ils se regardèrent avec curiosité. M. Necker ne trouva i rien de transcendant n (1) dans la conversation de Bonaparte: Bonaparte vit un « lourd régent de collège bien boursouflé » (2); il le jugea surfait môme comme fmancicr; il ne savait même pas, dit-il, « comment on fait le service avec des obligations du Trésor. » D'ailleurs, tout se passa avec courtoisie. L'entretien dura une heure (3). Necker ne réclama [>as ses deux millions, mais il parla beaucoup du crédit public, de a la moralité nécessaire à un ministre des finances » ; il laissa voir « assez lourdement » le désir de rentrer au ministère. Surtout, il plaida la cause de Mme de Staël, insinua au Premier Consul qu'il avetit tout intérêt à accueillir les talents célèbres (4). Bonaparte se montra fort « aimable » pour M. Necker et pour sa fille (5). Le résultat de cet entretien fut d'assurer à Mme de

(1) Bis aaitret d'f j-il, cliap. iv.

(2) Mémorial, rhap. viii.

(3) Mêmoiret du Napoléon; detix lituret, dît Mme du SUCl. (Contidiraiiotu, t. II, IV" partie, chap, vii.)

li) Dix (MTùti d'ej-ii, chBp. IV.

(S) • Bonaparte a été aimable pour mou pare et pour moi dans ses discoun. • A Gèreodo, %t Jloréal (19 mai ISOO). Lottro fansseroeat daléu

HA.DAHE DE STA.ËL ET NAPOLÉON 6t

Staiil pour quelque temps encore le séjour de la France. Mme de Staël avait quitté Paris le lendemain du départ de Bonaparte (1), suivant, pour ainsi dire, son ennemi à la trace. Elle était agitée, anxieuse. Elle sentait que Bonaparte allait jouer sa fortune; que, s'il gragnait, c'en était fait d'elle et de ses amis. Elle allail, do Cojjiiol, observer déplus près les événements. A Paris, toute l'opposition, ce qu'on appelait la « coterie Staï>I u (2), se démenait; les brumairiens mécontents (3) espéraient, souhaitaient un revers, une défaite, (4). Le Premier Consul le savait. « Tenez-vous bien, avait-il dit en partant k Camliacért-s et à Lfi bma ; si un événement survient, ne vous troublez pas. Je reviendrais comme la foudre accabler les audacieux qui oseraient porter la main sur le gouvernement. » Quand arri\a à Paris la fausse nouvelle de la perte de la bataille, apportée par des courriers du commerce, on courut à la coterie Staël ; on parlait déjà do former un gouvernement provisoire avec Lucien BonaiiarU;. Mûreau, Carnot. Comme iin coup de tonnerre, l'annonce de la victoire atterra les conspirateurs. Mais Bonaparte était au courant de l'intrigue. Il accourt en poste. Le 2. juillet, en pleine nuit, il entre à Paris, de fort mauvaise humeur; le lendemain, devant le ministre de la Police, Fouché, j l

de l'an IX dans tes Ltllrei inêditei. publiées par iv baron di.' Gérando. Voir auB8i une lotlre du 19 mai de B. CoastuDt â son ODvk' Sarouel ; il le prie de le reuaeignec gur ce que fera ou dira le Premier Consul à Genève. • U peut y avoir des circonstances qui importent beaucoup A mes iolèrtts persoanels. > Constant était inquiet.

(1) Lettre de Benj. Conatsnt à son onete Samuel. 6 ruai 180D. (Lettres dt Cottitant à ta famille, publiées p&r Mbkos.) Hroc de Staél partit le 7 de Paris. Erreur do lady BleunertiasBelt, qui la Tait partir pour la Suisse pnt de (<inp« aprii Uariago, (T~ II, p. 46i.)

(!) Fdcché, M^ntoirit.

(S) Rcederer appelle ainsi cem qui. « aprêa avoir conlribuô A la journée de Brumaire, ont été fichés de a'ca pas recueillit les plua honorables fruits, les Chénler, les CbazaI, etc. •

(4) Je souhaitait que Bonaparte fût baUu. • (Dix annéti <rexU. chap. iv.j

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et HAOAUE DE STAËL ET NAPOLËON

éclate en invectives : o Me croientrils un Louis XVI? Qu'Us osent, et ils verront I... Je ferai rentrer tous ces ingrats, tous ces traîtres dans la poussij^re... Je saurai bien sauver la France en dt^pit des factieux et des brouillons (1). »

Mme de Staël fut consternée. « Le bien de la France, a-t-elle écrit plus tard, exigeait qu'elle eût alors des revers. » Pliraao singulière, qui montre bien de quelle ardeur elle poursuivait Bomiparte. Et cependant, malgré elle, elle était fascinée par l'éclat de son triomphe. « Cet homme, écrivait-elle à Mme Ré camier, a une volonté quî soulève le monde. » Età Gérando, en parlant des succès de Moreau : a Rien n'a l'éclat de Marengo, et il faut convenir que s'exposer, sa fortune faite, est plus brillant que s'exposer jtour la faire (2). » Elle ajoute : » La tète pourrait bien tourner de toutes les merveilles d'Italie. Xat cédé à l'enthousiasme, moi-même, que la flatterie éloignait de l'admiration. Le» gouvernemenlistes seront bien contents de moi cet hiver, du moins ceux qui veulent la louange sans la bassesse. » Elle était toute découragée. Et comment ne leût-elle pas été en lisant les nouvelles de Paris : le peuple se portant d'un grand élan aux Tuileries pour acclamer le Premier Consul: le soir, le faubourg Sninl- Aiitoine s'éclairanl de mille feux, (|ui offraient l'aspect d'un vaste incendie; les hommes politiques, iesécrivains, les savants, les artistes, les militaires se pressant à la soirée que Talleyrand offrait à Bonaparte, s'inclinànt devant ce jeune visage » bruni par la gloire n (3). Quelles acclamations, quand un mois plus tard (le 14 juillet), à la fête de la Concorde, le Premier Consul, d'une voix

{i)Vwcni. Mémoirtt.

(i) IS meaiidor (4 juillet 1800). t.etlrtt itUiHtt, Aé\k ciUes. Gérando SBt installé alors A Saint-Ouca, d&Ds la maiBOD de campagne qui appar~ tenait k H. Necker.

(3) MéKorial de NorviDs.

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MADAUE DE STAËL ET NAl'OLÊON 03

forte, porta un toast « au peuple français, notre souverain D I L'amour de la liberté semblait s'unir à l'amour de la g'Ioire; Le sentiment de la grandeur de la patrie, exaltait les âmes; l'espoir d'une paix prochaine semblait promettre à la France une nouvelle fortune, digne d'elle et do grand bomme qui présidait à ses destinées.

Quand vers le mois de novembre 1800 (1) Mme de Stai'l revint à Paris, elle était toute calmée. M.-Neckcr écrivait à Gérando : « Je recommande îi voire protection et à celle de M . de Montmor ency ce qu'elle rapporte de Suisse en sentiments doux et en principes affermis, ce qui va si bien à sa nature. » Elle retrouvait Bonaparte encensé, déîflé. C'était le temps où se négociait la pai\ de Lunérille, le temps aussi où le Premier Consul pn^ parait la paix religieuse, rétablissait l'ordre dans les finances et dans toutes les branches de l'admimstration. Bien a peu de personnes » démêlaient encore ses projets pour l'avenir; il est probable, d'ailleurs, que Bonaparte lui-même n'avait pas de plan nettement arrêté dans l'esprit. On voyait son pouvoir s'affermir de jour en jour; mais, à part le petit groupe de mécontents et d'ennemis politiques irréconciUables, l'immense majorité de la nation s'abandonnait avec confiance à l'homme de génie qui la dirigeait. La paix, la paix ! Tel était alors le vœu de tous les Français; on était las de la guerre, de cette faction perpétuelle en présence de l'Europe en armes. On avait salué Marengo avec enthousiasme, parce que c'était l'espoir de la pais. Les négociations commencées à Lunévillo à la Hd de l'année 1800 et euBn le traité signé le 9 février 1801 couronnaient l'œuvre du Premier Consul.

On comprend qu'en présence de tels événements

(1) tHx muU4t d'exil, chap. v.

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l'opposition se montrât impuissante. L'attentat de nivôse avait donné à Bonaparte un prétexte pour faire arrêter et ^déporter sans jugement les jacobins qu'il jugeait les plus dangereux. Cette mesure, tout illégale qu'elle fût, n'avait pas suscité de résistance. Les plus honnêtes gens se contentaient de dire que cette liste « était composée d'hommes très coupables (1) ». Nous savons déjà que le sens de la légalité était perdu dans la nation. Les déportations de nivôse semblaient plus naturelles que celles de fructidor; eUes frappaient des individus plus dangereux; elles émanaient du même principe. En vain, Benjamin Constant et ses amis essayaient de faire revivre au Tribunat cet esprit de légalité ; leur opposition était parfois mesquine, vexatoire, peu adroite; leurs petites rancunes personnelles rendaient suspects leur amour sincère de la liberté et les efforts qu'ils faisaient pour la faire triompher. Constant s'était associé aux félicitations adressées par le Tribunat au vainqueur de Marengo, mais « en faisant des vœux pour que la gloire ne fût jamais séparée de la liberté « (22 juin 1800). Il avait accepté la conscription, tout en s-élevant avec raison contre la dénonciation obligatoire des réfractaires. Surtout, en février 180t, après l'attentat de la rue Sainl-Nicaise, il avait parlé avec la dernière énergie contre la proposition d'instituer des tribunaux d'exception (2); la loi n'avait passé qu'à huit voix de majorité. Le Premier Consul s'emporta contre ces « misérables métaphysiciens > et écrivit lui-même au Journal de Paris (3) une diatribe très violente. « Ils sont

(t) Dix anncet d'*xil, chap. v.

(î) Ibid., chap. vu.

(3) Nuiadro an IS pluviÔBA an IX. — Voir la raênie diatribe dans lo Mercui-e dt France, journal de Pontanos, a' du 16 pluridie. • On nous adresse t cet égard lea observations euivantea... > Et, & la sui(«, l'article rédigé par Bonaparte.

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douze OU quinze, disait-it, et se croient un parti. Déraisonneurs intarissables, ils se disent orateurs... On a lancé contre le Premier Consul des machines infernales, aiguisé des poignards, suscité des trames impuissantes; ajoutez-y, si vous voulez, les sarcasmes, les suppositions insensées de douze ou quinze nébuleux métaphysiciens. II opposera à tous ces ennemis le Peuple français. » C'était bien, en effet, le peuple français qui faisait la force du Premier Consul; l'opposition ne dépassait guère l'enceinte du Tribunal, de l'Institut et du salon de Mme de Staël,

Cet hiver de 1800-180! et le printemps suivant se' passèrent tranquillement pour Mme de Staël. Bonaparte n'entendait plus parier d'elle; c'était tout ce qu'il demandait. Elle, de son côté, continuait à lui faire une sourde opposition, mais sans chercher l'éclat, sans se compromettre; le trêve négociée par Necker, acceptée par le Premier Consul, portait ses fruits. S'il eût voulu, Bonaparte aurait encore pu s'attacher Mme de Stacl. Au fond, elle était toujours enthousiaste de son génie. Que lui demandait- elle? De s'occuper d'elle. Que lui reprochait-elle? De la dédaigner, de la « renvoyer à ses fuseaux u. Elle est gènéc, émue en sa présence. Elle dit à Lucien, presque en pleurant : « Que voulez-vous! je deviens béte devant votre frère, à force d'avoir envie de lui plaire. Je ne sais plus, et je veux lui parler, je cherche, modifie mes tours de phrase ; je veux le forcer à s'occuper de moi, enfin, je me trouve et deviens en effet béte comme une oie. » — n J'entends, répondait en riant Bonaparte; c'est-à-dire que son génie étonné tremble devant le mien (1)! » Elle craint des reparties blessantes : elle

(1) Lueien Bonaparte et ta Jfcmatr«(, t, II, p, 23S.

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efi MADAME DE STAËL ET nAPOLËOH

souhaite et elle redoute de se trouver face à face avec lui. C'est au point ([u'inviliie à dÈncr chez Berlhîer etsachant y rencontrer le Premier ConsuTTelle cent d'avance « les diverses réponses fières et piquantes qu'elle pourra lui faire (I) ». Le Premier Consul, ce jour-là, ne lui adressa que la plus commune question du monde; Mme de Staël en fut pour ses frais d'esprit. Elle eût préféré, soyez-en sûrs, un peu moins d'indifférence.

Elle se console et s'étourdit, suivant son habitude, dans le tourbillon du monde. Elle reçoit dans ses salons de la rue de Grenclle-Saint-Gcrmain tout le corps dipiomarique, tous les étrangers de distinction : le général russe Sprengporten, le chevalier de Kalitschel T, le comte de Markoir, M. ^eXucchesini, M. de (lallo, le comte de Cohenïl- La France s'essayait alors à une vie nouvolie; la société offrait un curieux mélange de révolutionnaires assagis, d'émigrés rentrés, de royalistes, de généraux, de diplomates; « les agneaux paissaient avec les loups comme dans la jeunesse du monde (2). » On était bien étonné de se trouver c(>te à cflte; mais chacun avait pris son parti de l'aventure. C'était un « tourbillon de bals, do fôtcs, de soirées (H) ». Mme de Slaél y traînait Benjamin \\ sa suite ; mais « le plus souvent, écrit celui-ci, je me sauve h. la nage » ! On allait à la ComéHi^î- Francais e appIaudirJTalJllQ-ét.Monvelj Ijl^lleviûu au théâtre Fevdeau . Ln société, le corps diplomatique, se donnaient rendez-

|!l Dix ana>ei d'exil, clia]). vr. C'Ëbit une liabilude de rnmillc. M. de (Iliâti'BUvioux, s<' trouv&nt gi'ul un jour dans k salon de Mme Nccker, trouva BOUS un fauluuil U' scénario île la t'onversation qui allait suKrc, dvi'c h-e réiionst'S a|ii rituel! es que ferait la damv du logis au\ questions pi-ûsumpi-s (le si'9 iûterlocutfurs.

(2) U'Itro de Mme de SUi'l à Josupli Bonaparto, du 17 janvier ISOl. (Du Casse, Jfi'mmrw dt Joftph Boaapnrit, l. X, p. *I7.)

{:'•) BL'njamlD Conslaut ft Mite Rosalie de Constant, janvier on février tSOl.

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voua au th éâtre Monlan sier ou au Vaudeville pour voir jouer Piron et ses amis, le Mariage de Sairron, Monsieur Guiilaiime. L a Comédie-Ita lienne, qui venait d'arriver k Paris, s'était installée à la salle Olympique, rue Chantereine, et réunissait la meilleure-compagnie de Paris. Il y avait à la Malmaison un théâtre de société, dont le Premier Consul

lui-4neme ne dédaignait pas d'être le rég;isseur, dont les acteurs étaient Hortense de Beauharnais, son frîre Eugène, Bourrienne, M me J unot, Didelot. Lauriston; de même, à NeuiJIy, ch ez L ucien Bonaparte. Joseph Bonaparte recevait, dans sa belle propriété de MorfontaJnp (i), Mme de SlaiSl et son confident le plus"" cher, Mathieu de Montmorency; Mmes Bacciochi, Leclcrc, Murât,, swurs du Premier Consul; Regnault de Saint-Jean d'Angéiv, Rœderer, Chauvclin, Arnault, Andrieux, Roufilers, Foiilanes, etc. (2); Mme de Htat'l charmait k'S soirées par la lecture d'Atala, œuvre d'un jeune émigré, nouvellement rentré en France, qu'elle se plaisait à protéger,M, de C hatea ubriand. On faisait de la musique, on jouait la comédie. Ce dernier passe-temps était le divertissement à la mode. L'envoyé d'Autriche, M. de CobenzI,y apportait une ardeur incroyable : c'était le grand organisateur des petits jeux, des charades. Louche, gros, gras, court, il avait joué à la cour de la Grande Catherine; on prétendait même qu'en ce temps-là, un jour, il avait reyu un courrier diplomatique dans le costume de la comtesse d'Escarbagna s, et qu'il avait ou toutes les peines du monde à seiâTre reconnaître.

Tels étaient les plaisirs de cette aimée 1801, dont le souvenir enchanté devait persister longtemps dans la mémoire de Mme de Staël.

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Cependant il était temps qu'elle quittât Paris. Au mois d'avril (18 germioal-T avril), le Premier Consul, décidé à briser toute opposition à son pouvoir, avait supprimé ■ plusieurs journaux : le Journal des Hommes libres, le Sien Informé, le Journal des Défenseurs de la Patrie; Raisson, V atar et d'autres chefs du parti jacobin avaient reçu Tordre de quitter Paris ; Mme de Staël, elle aussi, avait été « menacée (1) », à cause de l'inlluence qu'elle exerçait sur l'esprit de Benjamin Constant.

En mai 1801, suivant son habitude, elle reprit le chemin de ta Suisse, pour passer l'élé à Coppet (2). Elle trouva Necker fort préoccupé de l'état de la France et des progrès du despotisme. Elle lui fit le plus vif tableau de la tvrannie de Bonaparte, des dangers que courait la liberté; elle l'excita à rédigev une sorte de testament politique, ce qu'elle appelait son « chant du cygne s . Elle se figurait que la France écouterait encore la voix chérie de M. Necker. Naïves illusions I Necker céda. Le chant du cygne, ce furent les Dernières Vues de politique et de fiiaiices. On verra bientôt si, pour lui-même et surtout pour sa fdle, il eut lieu de s'en repentir. Du moins, on convint que le livre ne serait pas publié à la fin do l'année 1801 (3); les circonstancea n'étaient pas favoraHcs; on attendit l'année 1802.

Jamais, en elfet, le gouvernement consulaire n'avait été plus acclamé en France. La paix allait être bientdt con-

(!) MioT DE Hëlito, MémoiTtx, t. I.

(tj £lle écrit do Coppel & F&uriel. le 17 prairial (6 juÎD ISOI) : • Je m'occu|ie da mon pèrB, de l'éducutioa de mes CDfanla et do mon roman {Delphine), qui vous intËreEsei'a, Je l'espère. •

(3) On ne con^irend pas l'erreur que eomniel lady Btennerliaaselt, quand elle déclare (t. il, |>. 171) que lo livre parut dant t'autamne di 1801. Mme de Staî-l dit ellc-mémo (Dix anniei... cJiap, vi[i) : ■ Nous reuvoyAnii's ik l'uniiée suivante la question de savoir s'il ferait publier ce qu'il écrivait. • Cela est très iin{K>rtant. car c'est à partir de culla publication que commence la véritable persécution contre Mme de ^toOl.

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due avec l'ADgleterre. Le 1" octobre t801, oq signait à Lon<lros les préliminaires de cette pai\'. La nouvelle, quoi qu'en dise Mme de Stai^l, avait causé à Paris une vive allégresse : on avait tiré le canon, affiché l'heureux événement dans tous les théâtres, illuminé les édifices publics. Il est vrai que cette joie n'approchait pas encore du délire qui régnait à Londres; les voitures publiques portaient en grosses lettres : Paix ave<- la France. Le peuple avait dételé la voiture d o M. Ott o et du colonel , l.aiiristnn. O n les avait traînés en triomphe, aux cris de : « Vive Bonaparte ! h Cela était bien fait pour troubler les idées de Mme de Stael et la profonde admiration qu'elle ne cessait de manifester pour la nation anglaise . Son dépit éclate dans une lettre qu'elle écrit à Meister le 23 octobre. « Que dites-vous de toutes ces paix et de l'indiffécence de Paris, à côté des transports de Londres? La paix était jtiien plus utile cependant à la France qu'à l'Angleterre... Bonaparte, très en colère de l'impassibilité de Paris, a dit à ses courtisans réunis : a Que leur faut-il donc? Que leur « faut-il donc? « Et personne ne s'est levé en pied, ou rassis s'il était debout, pour lui dire : « La liberté! citoyen B consul, la liberté (l)t » Elle retarda son retour à Paris, « pour ne pas être témoin, dit-elle, de la grande fête de la paix (2). » Singulier aveu, qui rappelle le dépit qu'elle éprouva de la victoire de Marengo. Assurément, les sentiments de Mme do Staïd n'étaient pas ceux de la France. Au mois de novembre 1801, Mme de Stael revint à Paris (3). Sa situation était alors assez difficile, pour les

(1) Cilée par lody Blennerhassett, t. II, p, 473,

[i)i)tz anttia £,exil, chap. vin.

(3) Lady BlcnnerhaeteU te Irompe absoIurooQt. on fixant rc retour ji mars iS02. (T. Il, p. 473.) Oéji, dans la le(lre citAc à Melslcr, Mme de Slai'l annODcait son prochain retour. ■ Je vais rentrer dans les chaînes, etc. • De pins, une lettre do Mme de Gi^rando du 8 Irimaire an X (29 novembre) n« laisse aucun daule sur ce point. • .Yoiw avions à déjeimer... Mme de

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70 KADAHE DE.STa£L ET NAPOLÉON

raisons que nous venons de dire. Son élat d'esprit peut se caractériser en deux mots : elle veut toujours plus de liberté, mais elle veut aussi faire sa paix avec Bonaparte. Elle écrit à Joseph, qui résidait à Morfontaine, le 17 frimaire (8 décembre 1801) : «L'opîoioa publique à la paix se relèvera tellement en France, qu'il faudra nécessairement lui faire des concessions importantes, la rassurer pour l'avenir, donner une liberté plus durable et mieux garantie; mais le moment de la force de cette opinion n'est pas encore arrivé... Lebrun a dit l'autre jour beaucoup de bien de moi à Bonaparte. Il a répondu : • Mais, « en vérité, je le crois, car je n'entends plus parler d'elle. » Voua voyez bien qu'à force de soins j'ai obtenu ce que je voulais (1). B

Hélas t une fois de plus encore, Mme de Staol était le jouet de ses illusions. Elle réclamait plus de liberté ; la réponse ne se fit pas attendre. En janvier 1802, eut lieu l'élimination de vingt membres du Tribunal, parmi lesquels Chéni er, Cabanis, Ginguenc, ChazaI, Bailleul, Courtois, Ganilli, Daunou, Benjamin Constant, l'ami, le porteparole de Mme de Staï'l. Celle-ci fut vivement affectée d'une mesure qui la frappait dans ses plus cbéres affections, dans ses plus vives espérances. La barque qui portait Constant portait aussi Mme de Stat'-t et sa fortune; elle avait tout mis en ceuvre pour approcher do pouvoir, jiour introduire dans la place cet émissaire, qui devait lui

Siail, m Nous savons qu*il faut se œëiier dos datas attribuées par Ips éditeurs i. ces lettres ; jilusieurs sont inuiactt-i. Mais la date de ceilc-ci est cooflrmâi' par certains faits auxquels il est fait allusioD dans le feitc : la DominatioD de Champagny h l'auibassadt.' de Vienoc (juillet 18S1). ta jiublication de ta traductioo de la Maiiade de Mme de Kurtzroch. Enlln une lettre de Clialcaubriand à HmfdeSlaôt |Ai-cli.de Broglia)du Si vendémiaJie (16 octabre) ne laisse pas de douta sur son retour à Paris en novembre 1801.

(1) Lettre inédite à Joseph Bonaparte, iT frimaire an X. (Archives du ehétaau de Broglic.)

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€0 ouvrir les portes. C'était elle (jui avait créé, soutenu ce ■ véritable parti d'opposition parlante (1) »; elle attisait ce feu, elle soufflait cette flamme. Elle pensait que, de là, la liberté éclairerait le peuple, rayonnerait sur la France et le monde. Elle avait cru que jamais le Premier Consul n'oserait porter la main sur cet asile de l'éloquence républicaine; ellelenarguaitduliautde cette forteresse. Kt voici que la forteresse était ébranlée, ses amis frappés, ellemême atteinte ! C'était la guerre, et la guerre sans merci. Ce fut d'abord, de la part do Mme de Stai-I, une grêle d'épigrammes vives, acérées, mordantes, sortes de banderilloi, qui eurent le don d'exaspérer le Premier Consul. Bonaparte n'aimait pas l'esprit; comme il l'a dît luimême, B il prenait tout au sérieux. » Il se sentit blessé plus que de raison par ces légères ilèches que fit pleuvoir sur lui son adversaire. Puis il savait le pouvoir d'un mot dans cette société française, où les passions, mal assoupies, pouvaient faire explosion, au contact de l'étincelle (2). Mme de Staël avait « l'impertinence » de dire que le Premier Consul avait, non pas épuré, mais écrémé le Tribunal. Bonaparte traitait les philosophes d'idéologues. Mme de Staël l'appelait, lui, idéoi'kobe. « Cela sent sa Mme de Staël d'une lieue... C'est gentil. Ah! elle veut la guerre... Idéophohe! C'est gracieux.-. Pourquoi pas hydrophobe?... On ne peut pas gouverner avec ces gens-là » ! U fait avertir Mme de Staîd par Taileyrand, ■ son ancien », qu'elle prenne garde a elle. Elle répond fièrement : « Le génie aussi est une puissance I » Il la

(1) Fadhibl. Im Derniers Joars du Conmlal.

(!) Voir la longue et carieuae conversation du Prumier Coosut avec MS TrèreB Lucien et Joseph sur Mme de StafI, Lucien Bonaparte et net Mémoiret, t, 11, p. 233 et suiv. — Cette conversation se rapporte pluWt di l'année ISOi qu'& l'année 1803.

Cf. Dix attnéei d'exil. • Je Crois bien que Je me laissai aller t quelques .Chay. II.

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fait prévenir de nouveau par Lucien et Joseph. « Avertissez bien celte femme, Son Illustra tien, que jo ne suis ni u n Louis X VI, ni un Réveillére-Lépcaux, ni un^ Barras. Conseillez-lui de ne pas prétendre à barrer le chemin, quel qu'il soit, où il me plaira de m'engager; sinon. Je la romprai, je la briserai; qu'elle reste tranquille, c'est le parti le plus prudent. » La voilà bien et dûment prévenue : elle sait à quoi elle s'expose.

Au fond, Bona|]arte la craint; il sait très bien qu'en effet c'est une puissance, et qu'il faut compter avec elle. Un mot est à retenir dans sa conversation avec ses frères ; « Je ne lui ferai jamais de mal inutilement, m Mais il se défend, cela est clair, avec une vigueur qui fera plus d'une fois jeter des cris à son adversaire. Si ce n'étaient que ses épigraiiimes, il les lui pardonnerait encore facilement; mais ce qu'il ne peutiuî pardonner, ce sont ses intrigues. Une « intrigante »; qu'il parle à Lucien ou à Joseph, qu'il écrive plus tard à Fouché. à Savarv, à MantalLvet, toujours cette eApression revient sous sa j)IÏÏuie7E]le « agite » les esprits; cela est exact, et cela est exact surtout cette année 1802, oii elle est l'âme d'un véritable complot contre le Premier Consul.

Il est un acte que Mme de Stael n'a jamais pardonné à Bonaparte, parce qu'il a trompé ses plus vives esp(^ rances : c'est le Concordat.

Trois semaines après la signature de la paix d'Amiens, le 18 avril 1H02, jour do Pâques, Paris se réveillait au son (tu canon; à six heures du matin, soixante coups, ébranlant les vitres de la vieille cité, apprirent aux Parisiens qu'on célébrait une nouvelle paix, la paix avec l'Église. Pemiant toute la matinée, le canon tonna. A onze heures sonnantes, trente coups annoncèrent le départ solennel du cortège, qui se rendait du palais des Tuile-

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ries à l'ëglisc* Notre-Dame, Par la place du Carrousel, les ruok de Malte, Sainl-Honoré, dn Roule, lePonl-Neuf, le qufli des Orfèvres, le Marché-Neuf, la rue Neuve- Notre-Dame, se déroula h plus imposant des spectacles. En tète, s'avançaient los hussards et les dragons, la fifre cavalerie do la République, les braves de Kcllerniann, les vainqueurs de Marcngo; puis venaient les troupes à pied : l'infanterie d'élile, les h'alaillons de grenadiers de la garnison, l'infanterifi légère de la garde des Consuls, les grenadiers de la garde; les chasseurs k cheval fermaient la marche des troupes. Alors commençait le défilé des autorités civiles : les équipages du Conseil d'État, du corps diplomatique, des ministres avec leurs gens en livrée jaune, doublée de rouge et galonnée d'or; la voilure des Consuls, traînée par huit chevaux, précédés de chevaux de main richement caparaçonnés, tenus par des géants basanés, les mameluks de la garde; devant et derrière lu voiture, les gens du Premier Consul en habits galonnés d'or, et, chevauchant aux portières, les généraux commandant la place et la division, le premier inspecteur de la gendarmerie, les généraux commandant la garde des Consuls. Au milieu des acclamations, des cris de : « Vive Bonaparte t n le cortège arriva aux portes de Notre- Dame. DcUx orchestres, chacun de cent cinquante musiciens, dirigés par Cherub ini et MéhuI, exécutèrent les chants sacrés. Les archevêques et~cvéqucs de France prêtèrent serment entre les mains du Premier Consul, et M. de Boisgclin, l'ancien archevêque d'Aix, qui avait jadis fait le sermon du .sacre à la cathédrale de Reims au couronnement do Louis XVI, fui l'orateur officiel de celte cérémonie, vanta la sagesse et la modération de Bonaparte, appela la bénédiction du ciel sur la France redevenue chrétienne. Sans doute, plus d'un républicain.

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en voyant cette cérémonie, la trouva, comme Delmas, une <i assez belle capucinade », et songea en lui-même n au million d'hommes qui s'étaient fait tuer d pour détruire ce qu'on rétablissait aujourd'hui.

Pendant ce temps, que faisait Mme de Staël? Enfermée dans son hdtel, toutes portes closes, a pour ne pas voir cet odieux spectacle », elle entendait en frémissant le grondement du canon « qui célébrait la servitude du peuple français ». Jamais elle n'avait éprouvé contre Bonaparte d'irritation plus vive ; elle méditait sur l'étrange fortune de cet homme, sur l'appareil vraiment royal du cortège, qu'annon(;aienl les journaux de lu veille, sur les progrès si rapides du despotisme; elle souffrait sincèrement dans son amour de la liberté. Ces voitures de l'ancienne monarchie, soigneusement épousselécs, sorties au grand jour, « les mêmes cochers, les mêmes valets de pied marchant à côté des portières, » le même luxe royal, plus insolent toutefois, et plus brutal; la superbe armée de la République, escortant ces vieux souvenirs de la monarchie : quel sujet de méditations et de tristesse ! Alors ces belles paroles de Milton lui revinrent à la mémoire : « Nous allons devenirla honte des nations libres et le jouet de celles qui ne le sont pas; csl-ce là, diront les étrangers, cet édiHce de Uherté que les Anglais se glorifiaient de bàlir? Ils n'en ont fait tout juste que ce qu'il fallait pour se rendre à jamais ridicules aux yeux de l'Europe entière (1). »

Mais, h cet amour sincère de la liberté, se joignait, chez Mme de Staël, un ressentiment tout particulier contre Bonaparte.

En réalité, quoi qu'elle ait prétendu dans ses Considéra-

(1) Comidéralioai sur ta Bévolutiou (rançaite, t. II, IV' partie, chap. vt.

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fions, ce qu'elle reproche au Premier Consul, c'est beaucoup moins d'avoir reconnu une religion d'État, que d'avoir reconnu, comme religion d'État, la religion catliolique. Elle s'était expliquée sur ce point, de façon fort nette, quatre ans auparavant dans le livre Des circomtaHces actuelles (1), que les événements de Brumaire l'avaient empêchée de publier. Elle y proclamait la nécessité de restaurer en France l'idée religieuse; mais « en honne calviniste », disait-elle, elle proposait d'établir, comme religion d'État, la religion protestante. Elle exposait longuement les raisons de ce choix. La religion calholique donne trop d'importance au dogme, qui choque les principes de la raison; son sort est intimement lié à celui de l'ancienne monarchie ; elle rappelle des souvenirs détestables, comme celui de la Saint-Barthélemj'. Au contraire, la religion protestante assure la plus grande place à la morale; elle est l'ennemie de la royauté, qui l'a persécutée; par l'organisation même de son culte et de ses ministres, elle s'inspire des grands principes de Hberté et d'égalité. Le protestantisme, devenu l-eligion d'État, sera la plus formidable machine de guerre qu'on ait jamais dirigée cOntre le catholicisme et ses alliés. « Je dis aux républicains, écrivait Mme de Statd, qu'il n'existe que ce moyen de détruire Tinfluence de la religion catholique... Alors, ÏÉtat aura dans sa main toute l'influence du culte entretenu par lui, et cette grande puissance, qu'exercent toujours les interprètes des idées religieuses, sera l'appui du gouvernement républicain (2), »

(IJ BibliatliËque nalionalo. Manuscrits, Soiitellei aequîeilioiis fyançaisrt, 1300. Voir notre articlt' de la ttevue dM Deux Monda, l" novembrt' 18»», p. 108 et «uiv. Voir aussi toul eu qu'elle dil, dsos ce maDugcrit, sur les UiéophilanUiropes, que craigaaient beaucoup les protestants, et sur les raisoDi de ne pa* adopter leur culte.

lî) Mme de SlaEl no partageait pas les seotinicots de ce groupe de l'Institut, qui M montrait hoiUlc & tout rétablis lume ut de la religion. Elle se

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DoDc, comme Roussea u, dont elle était une fervente admiratrice, elle souhaitait une religion d'État, et cette religion devait Hre, selon elle, la religion protestante. Si elle approuva le coup d'Ëtat du 18 Brumaire, ce fut, en partie, parce qu'elle espérait que le rêve qu'elle avait fait serait réalise par Bonaparte. Celui-ci s'était bien gardé de détromper ses espérances. Suivant sa tactique habituelle, il avait flatté, encouragé tous les partis : les catholiques, les protestants, l'Institut, qui prétendait alors remplacer la religion par la science et être en quelque sorte le régulateur officiel de la vie morale de la nation. Bonaparte avait dit : « Je suis de la religion de l'Institut. » Mais nul ne soupçonnait alors qu'il pût jamais avoir l'idée de rooonaaitre solennellement, comme religion d'fctal, le catholicisme. La première désillusion qu'éprouvèrent les proteslants fut à l'occasion de lu fameuse lettre écrite par le Premier Consul au préfet de la Vendée pour l'inviter à lui envoyer douze habitants de ce dépai-temenf, quîl s'agissait de paciQcr; il lui recommandait de choisir des prêtres de préférence. « Car j'aime et estnne les [irélres, disait-il, qui sont bons Français, et qui savent défendre la patrie contre les éternels ennemis du nom français, ces mi'chants hérétiques d'Anglais (1). » Il est évident qu'en écrivant ainsi Bonaparte se souciait fort peu des doctrines religieuses de l'Angleterre; mais c'était une adroite flatterie adressée aux cathoUques, h le seul parti puissant, disuit-il à Joseph, qui fût en étal de contrebalancer l'influence de l'armée (2), » La lettre fit grand bruit et causa, parmi les idéologues, (juelque scandale;

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c'était la première manifoslation des sentiments de Bonaparte en matière de religion; la déception fut grande. a Nous sommes un peu fâchés, nous autres protestants, écrivait Mme de Staël à Fauriel,.de ce qu'il appelle les Anglais des hérétiques (I). »

Si elle avait été « an peu fâchée » de ce que le Premier Consul traitât les protestants d'hérétiques, son irritation fut vive de voir Bonaparte incliner de plus en jiius vers le catholicisme. Il repoussait les ouvertures qu'o'. lui faisait au nom du protestantisme, et cela malgré la sviiipatliic évidente que les auteurs du Dix-huit Brumaire manifestaient en faveur de cette religion. « On croirait difficilement, dit plus tard Bonaparte, les résistances que j'eus à vaincre pour ramener le catholicisme. On m'eût suivi bien plus volontiers si j'eusse arboré la bannière protestante (2). » Il a expliqué lui-même les raisons qui l'avaient empêché d'adopter ce parti. D'abord il « tenait réellement à sa religion natale i . Pourquoi ne pas le croire? Ignorct-on l'influence do la première éducation, les impressions indélébiles qu'elle laisse tout au fond de l'âme? Mme de Staël elle-même n'étaÎL pas croyante, au sens absolu du mot; elle se contentait d'un vague s])irilualîsme à la Jean- Jacques; et cependant ne dit-elle pas : o Nous autres protestants, H et même : « Nous autres calvinistes? » Manquet-elle une occasion de se réclamer delà religion réformée? N'est-elle pas pénétrée de son esprit, de ses tendances? En second lieu (et cela est très vrai), le Premier Consul eût créé en France ■ deux grands partis à peu près égaux » , il aurait ■ ramené la fureur des guerres de religion • . Ce qui faisait la grande force du Concordat, c'est qu'il voulait rat tacher les esprits non à une opinion nouvelle, mais à une

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opinion dominante, la seule à peu près qui eût survécu à tant d'essais inutiles. Ce qui fit le succès de Bonaparte, c'est qu'il s'inspira beaucoup plus des senlimenls de la nation que des désirs d'une coterie. Enfin, il n'est pas douteux qu'il ne vît ou ne crût voir dans les prêtres catholiques une sorte de « gendarmerie sacrée », des « professeurs d'obéissance passive » (1). Il espérait ainsi s'emparer de la direction des âmes, asservir le pape lui-même; -et alors « quel levier d'opinion sur le reste du monde »! Il ne trouvait pas dans le protestantisme cette discipline des esprits, dont il voulait faire la règle de l'ordre politique (2». Il est vrai encore qu'il existe un rapport logique (3) entre la proclamation du Concordat, le Consulat à vie, l'Empire, et que la cérémonie de Notre-Dame fut en quelque sorte « la répétition habillée de son couronnement (4) ». C'était le pas le plus décisif que le Premier Consul ei)f encore fait dans la voie du pouvoir absolu.

Déçue dans son révc du protestantisme promu à la dignité de religion d'État, déçue dans son espérance de lu liberté, exaspérée contre Bonaparte, qui s'était joué d'elle et de ses amis, aigrie par des rancunes personnelles, Mme de Staél se lance dés lors avec une ardeur folle dans la lutte à outrance contre le Premier Consul.

Elle ne se contente plus d'intriguer; elle se fait l'ilnie d'un complot véritable. Elle ne s'adresse plus seulement à ses amis du Tribunat, mais aux généraux mécontents et jaloux; elle rêve un nouveau Dix-huit Brumaire, mais à rebours, et cette fois contre Bonaparte. Il lui fallait une

(1) Le (iremier mot est de Monlaleiiibert; le second, de Miot de Metit<

(il Mihiiorial.

(3) AuLARD, Étude* et ie(o»i sur la Révotulioa francaùr, t. IL

(*j ST*itL, Coaiidèralioii*. IV* partie, cliap. vi.

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ôpée; elle crut la trouver, dans la personne du général Bern adotte (1).

Ce personnage, qui commandait en chef l'armée -de l'Ouest, était plus souvent à Paris qu'à son quartier général de Rennes. Très intelligent, tràs ambitieux, animé contre Bonaparte d'une jalousie folle, mais en même temps rempli de prudence et d'îndcciaion, Bernadotte attendait l'occasion favorable d'agir presque à coup sûr et sans se compromettre. Il affectait des idées libérales, s'exprimait avec facilité et éloquence, joignait à de réelles qualités d'esprit une noble prestance, un don de séduction véritable. Il connaissait et exploitait le mécontentement de l'armée; il assistait aux réunions secrètes. Des ofliciers comme Macdon ald, Delmas, Lecourbe, Fournîer, Donnadieu, ne proposaient rien moins que de se défaire «mPremlër Consul (2) : on devait le renverser de son cheval à la parade, le fouler aux pieds. Fournier pariait de rabattre d'une balle de pistolet, au milieu de son étatmajor. Bernadotte, plus modéré, ou plus prudent, se fiU contenté d'un enlèvement, mais, si l'on peut dire, d'un enlèvement légal. 11 eût voulu être couvert par o une mesure législative quelconque (3) », non seulement, comme le dit Mme de Staël, parce que cela était plus conforme à ses principes, mais aussi à sa nature, parce qu'il eiU simplement exécuté la décision prise, sans assumer une responsabilité immédiate. Des « sénateurs » s'agitaient autour do lui; mais pas un n'osait proposer ouvertement un tel acte. • Pendant que toute cette négociation très dangereuse se conduisait, écrit Mme de Staël, je voyais souvent

(1) Voir, sur celte coDspiration mal coanue, Deshahetj. Quinze ans dt hautt folUe, clinp. v; ~- Rovigo, Mémoim; — Gojllon, Complots viililairtM tout U ConiutiU.

(2) RoTiGo, Mémoirti, t. 1, cbap. ixvici.

(3) Dix anaéei d'ejit, cbap. ix.

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le général Benadolte et ses amis : c'était plus qu'il n'en fallait pour me perdre, ei leurs desseins étaient découverts. • Elle ne se contciilait pas de les voir, elle les excitait a l'action, gourmaudatt la lenteur de Bernadette. • Vous n'avez plus qu'un moment^ a'ccriait-elle ; demain le tyran aura quarante mille prêtres h. son service (I). i

Mme de Staol se trompait en croyant que Bonapiu'te ij^norait cette conspiration; sa police en tenait tous les (ils; mais le mot d'ordre était de ne pas ébruiter raCTaire. Il savait qu'à Hueil avait eu tieu une réunion de douze généraux, qui avaient di\-isé la France en provinces, laissaut à Bonaparte Paris et sa banlieue. Le traité avait été signé; niai.s Masséna, chargé de le porter au Premier (ionsul, pris de peur, s'était nu dernier moment dérobé (2). Bonaparte prévenait Bcriiadottc par l'intermédiaire de Josepli que, s'il continuait, il le ferait ■ fusiller sur la place du Carrousel (3) b. Fournier, Donnadicu, étaient arrêtés, enfermés au Temple. On arrêtait aussije général Simon, lo lieutenant Bertrand, le capitaine Rapatcl, le capitaine l<ourcai't, Ip lieutenant Marbot, compromis dans l'alTairc des placards do Rennes, destinés à soulever les troupes (i). Bcrnadotte, voyant le complot éventé, s'esquiva. De son côté, le Premier (Consul évitait l'éclat qu'un procès politique n'eût pas manqué de susciter. L'alfairo fut assoupie. Mais Bonaparte garde contre les principaux instigateurs de cette conspiration une rancune tenace. Il n'ignore pas le nUe joué par Mme de Staël ; il patiente; il éclatera bientôt (:>).

(1) Mémorial itd Saiafe'IUUne, ch. v. — Goergaud, Sainle-Hrlént, t. I, Chap. VII, p. 397, (!) Comtu Ch:II>tal, Souvraii-i.

l3| Lncita Bumiparle rt ir$ Xriiiûiret, t. II, p. JOT. (t) V. Gi'iLi.o.v, let Complali! mililairei loiii le Conmlaî et l'Empire. (S) • Il (0 préparail i, ne voir que moi de coupablo parmi tout coui

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En attendant, il faut qu'elle parte, qu'elle retourne à Coppet, Voici le mois de mai, l'époque habituelle de son voyage; puis le Premier Consul est décidément furieux contre elle, se répand en invectives, en menaces; ce n'est pas le prudent Bernadette, c'est elle qui paiera les frais de la conspiration avortée. Elle emmène le baron de Staël, avec qui elle s'est réconciliée, dans l'intérêt de ses enfants, dans l'intérêt de sa fortune. Elle a payé une dernière fois les dettes de cet époux prodigue, fait vendre ses bibelots précieux, à son grand désespoir (i) D'ailleurs celte réconciliation ne porte pas chance au pauvre baron : il expire en route, le 9 mai, après trois jours de maladie, dans une chambre d'auberge, à Poligny (2). Mme de Slaël poursuit son voyage. Elle arrive à Coppet, règle ses affaires, et aussitôt elle revient à sa grande pensée : la lutte contre Bonaparte. Elle va mettre le feu à la mine qu'elle a chargée depuis longtemps ; et cette mine, c'est le bon, l'honnête M. Necker, qui, stimulé par son impétueuse fîlle, l'a préparée, bourrée avec un soin naïf, une inconscience prodigieuse, dont Mme de Staël sera la première victime.

qui ré(aieot biea plus que moi, mais qu'il lui importait davautaga de mfoBgcr... De* ieUres do Paris m'apprirent qu'après mon di^part le Premier Consul s'était <?xpriiii6 très vivement contre mes rapporta de aociélé ttïoc leK^oâral Bemadolle. . (Dix années d'rxil. rhap. i\.]

(1) Relitioiu teerélet dtt ageuli de Loui* XVJII, publiées par le oomte Bemicle. p. 43. [>epuis la fin de l'aanËe 1799. M. de StaËl avait quitté la carrière diplomalique. Sa dépouille niortelle fui rapportée i Coppet et déposée dans le cimetière de ta paroisao.

ii] Voir Cil. Baille, A'n(<i «iir te baron et ta baronne de Staét. {Revue de Parii. l" aviil 1902.)

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