CHAPITRE PREMIER
de Suède. La faveur de Gustave III était perdue et le poste d'ambassadeur à Paris, garanti au prix de tant d'efforts, était lui-même en péril.
La raison de ce changement, on le sait, était que, dès le commencement même de la crise révolutionnaire, les vues du roi de Suède et celles de son ambassadeur avaient pris une direction diamétralement opposée. L'auteur du coup d'Etat de 1772 était dans son existence privée un homme malheureux et digne de pitié. En hostilité avec sa mère et sa femme, désuni avec son propre fils, * les taches du caractère de l'homme et l'immoralité de sa vie rejaillissaient sur le monarque. Il cherchait quelque distraction dans la littérature, dans les arts, et, plus encore, dans la politique. Mais là surtout il était destiné à éprouver d*amères déceptions. Sa campagne contre la Russie échoua pour cette raison que ses officiers, presque tous gentilshommes, croyant la constitution du royaume et les privilèges de la noblesse att>4nts par cette guerre engagée sur la propre initiative du monarque, se révoltèrent, paralysèrent l'action militaire, et entrèrent enfin de leur propre chef en négociations avec l'ennemi, * Catherine II qui, alors en guerre avec la Turquie et serrée de près par l'Angleterre et la Prusse, aurait pu, sans
* On trouvera des détails sur ce point dans les Mémoires politiques et correspondance diplomatique du comte Joseph de Maistre, pabliés par A. Blanc, 328 ; dans Gustave IIU roi de Suède f de Léouzon Le^Duc, p. 129 et suivantes; et dans * E. Hermann, Gustave IIL Annales historiques, 1856-57.
* • Bemhardi, Histoire de Russie, II, 290-291. — • Geijer, Pajfiers posthumes de Gustave III, IIl, 165.
cette diversion, se trouver dans une situation pénible, fit à Varela, le 14 août 1790, sa paix avec Gustave, qui rétablit les frontières des deux pays telles qu'elles existaient avant les hostilités. Quant à celuici, qui au contact du danger retrouvait toute sa force morale, il était rentré dès 1789 dans sa capitale pour y faire face à la déclaration de guerre du Danemark. Cette nouvelle menace du dehors le sauva d'une situation devenue intolérable à l'intérieur. Avec l'aide des trois ordres, prêtres, bourgeois et paysans, il fit son second coup d'Etat contre la noblesse, acte qui lui assurait pour le moment une puissance à peu près illimitée, mais qui amena dans la suite le dénouement tragique dont il fut la victime.
En attendant, le but immédiat était atteint et Taristocratie rebelle humiliée et domptée. A côté de ce résultat un autre avait élé obtenu. En effectuant son second coup d'Etat, Gustave III avait caressé l'idée de faire comprendre à Versailles, la veille de la convocation des Etats-Généraux, comment il convenait de sauvegarder la dignité d'une couronne. En dépit de toutes ses erreurs, le roi de Suède avait sur ce point des idées très claires et très arrêtées. Le mot de Joseph II, cité par M"' de Staël : « Mon métier à moi est d'être royaliste », exprimait l'intime conviction de son royal confrère de Suède. Tous les événements accomplis en France depuis l'ouverture des Etats- Généraux l'avaient fortifié dans l'opinion qu'il exprimait lors de la guerre d'Améri^e, que la transplantation des idées républicaines sur le sol d'une monarchie affaiblie par le temps amènerait nécessaire-