CHAPITRE PREMIER I
dans leurs feuilles, s'emparèrent de l'afTaire et répandirent le bruit qu'il s'agissait de la fuite et de l'échange du Dauphin, du signal de l'invasion de la France par les étrangers. Trente-deux sections, sur les quarante-huit entre lesquelles était partagé Paris, envoyèrent une députation à l'Assemblée nationale pour empêcher le départ, qui, du reste, eut lieu. Mais la populace de la petite ville d'Arnai-le-Duc retint les princesses, au mépris de leurs passeports ; la municipalité avisa l'Assemblée, et ce ne fut qu'après une séance tumultueuse de quatre heures, que Mirabeau parvint à obtenir pour elles la permission de continuer leur voyage. Cet épisode eut pour conséquence la proposition de loi sur les émigrés, à l'occasion de laquelle Mirabeau, nous l'avons dit dans le volume précédent, remporta sa demirre grande victoire en faveur de la liberté individuelle.
A Paris, on se vengeait de Narbonne et de M""* de Staël par des épîgrammes. Narbonne était revenu apporter la nouvelle de l'interruption aussi illégale que violente mise au voyage des princesses, et aider à arranger les choses. Ce but atteint, le roi le fît appeler le même soir ; comme on ne le trouvait pas, quelqu*un conseilla sur un ton moqueur d'aller le chercher à l'ambassade de Suède. * Tandis que Narbonne repartait pour faire route avec les princesses jusqu'à Rome, où une année plus tard sa femme et une de ses filles devaient trouver un asile, paraissait à Paris un pamphlet enferme de comédie dirigé con-
* De Lescure, Correspondance secrète inédite, 1777-1792, II, 509. Paris, 26 février 1791.
l8 MADAME DB STAËL ET SON TEMPS
tre M°« de Staél. * Le roi y est nommé « Texécutif » , Narbonne traité d'intrigant sans cervelle qui coquette avec la démagogie, bien qu'au fond du cœur il soit bon royaliste, le baron de Staël y joue le rôle du mari trompé, et sa femme se passionne à la fois pour Barnave, les deux Lameth, le janséniste Camus, Mirabeau, et organise enfin une émeute pour empêcher le départ de Narbonne.
L'hostilité contre M"' de Staël ne se bornait malheureusement pas aux milieux auxquels le ton de ce pamphlet semble le rattacher ; des lettres écrites en ce temps-là par Fersen à son ami le baron de Taube, à Stockholm, révèlent Topinion de la cour à son égard. Le 7 mars 1791, Fersen informe son ami que la conduite de M"* de Chicogne — lisez M""* de Staël — le met dans l'embarras, lui et ses compatriotes, et que tous les flots d'encre répandus à ce sujet rejaillissent sur son roi : <c Je fais tout mon possible », dit-il, <c pour la justiner devant le public et réfuter les calomnies répandues sur elle et sur la société que reçoit son mari... Malheureusement cela n'est pas toujours possible, cartons deux (Louis XVI et Marie-Antoinette) sont très irrités contre Staël, surtout à cause du départ de leurs tantes et de tout ce que M"* de Staël a dit à ce sujet » . Cette lettre s'explique par le changement complet qui s'était opéré peu à peu dans les rapports des deux époux non seulement avec la cour de France, mais avec la cour
* Intrigues de Madame de Staël à l'occasion du dépari de Mesdames de France. Paris^ au boudoir de Madame de Staël, Comédie en trois actes et en prose, sans date.