CHAPITRE TROISIEME
dont le signaîement répondait autant que possible à celai de la personne qu'il s'agissait de sauver, et on lui procurait un passeport pour se rendre à Paris, sous prétexte d'affaires. Ce passeport était visé à la frontière d'abord, ensuite à la section et à la Commune, après quoi on le remettait, ainsi que tous les papiers fournis par lès autorités suisses, à la personne qu'on voulait sauver. Le Suisse retournait dans son pays par une autre route, et sans rencontrer de difficultés. En cas d'obstacles imprévus, des garde^frontières étaient chargés de le réclamer. Mais en général tout se passait bien, soit que les Français ne remarquassent rien, soit qu'ils ne fussent pas hostiles à ce genre de procédé. Les premiers qui parvinrent ainsi heureusement à Coppet furent Matthieu de Montmorency * et Jaucourt, qui étaient retournés à Paris ; il en fut de même du neveu dé Jaucourt, Achille du Chayla, qui échappa à une mort certaine. Matthieu de Montmorency, qui tremblait pour la vie de sa |mère, apprit par M°* de Staël la fin de son frère, un jeune prêtre * .
Plus tard, en juin 1794, la princesse de Poix, mariée au fils du duc de Mouchy et belle-fille de la fidèle amie de la maison Necker, la maréchale de Beauvau, fut arrachée aux mains de ses ennemis dans les circonstances les plus difficiles. Cette femme encore jeune, dont tous ceux qui l'ont connue ont
1 Gaullieur, Etrennes nationales, 18/i5, 202, note.
* M»« de Staël, Considérations XIII, 134. — Lettre à Meister, 21 décembre 1793. Lettres inédites en possession de M. le dt)cteur Th. Reinhart.
vanté l'attrait, roriginalîté et la haute intelligence * , était restée seule à l'hôtel de Beauvau avec son second fils, un débile enfant de quatorze ans, et n'avait pu se résoudre, soit à cause de sa mauvaise santé, soit par indifférence en présence du danger, à gagner la frontière. Maintenant sa famille était arrêtée ou émigrée, et elle-même gardée à vue dans son hôtel. Elle s'opposa nettement aux premières tentatives de M™** de Staël pour la sauver et laissa perdre ainsi quatre mois, au cours desquels les femmes de trois générations de la maison de Noailles, à laquelle elle appartenait, montèrent sur l'échafaud. M"* de Staël, torturée par l'angoisse, réitéra ses offres, pria, supplia, indiqua les ressources pécuniaires dont elle pouvait disposer, et promit de sacrifier tout ce qu'elle possédait pour sauver son amie, et, avec elle, la femme et la fille de Malouet et la marquise de Simiane, l'objet de la première affection de La Fayette. Un paysan vaudois, nommé Jacques Treboux, de Saint-Cergues, dans le Jura, dévoué à la cause des persécutés et entraîné par la généreuse ardeur de M""" de Staël, se rendit à Paris et se mit en rapports avec M°* de Simiane, et, par elle, avec M"*' de Poix, qui, entourée de femmes de chambre jacobines, déclara qu'elle ne pouvait fuir. Une correspondance chiffrée entre M"* de Staël et Treboux mit celle-ci au courant de la destinée de ses amies et lui permit de donner de leurs nouvelles aux personnes de leur famille ; mais l'idée de ne pouvoir délivrer les pau-
* De Goncourt, La Femme au dix^huitième siècle^ 70.