CHAPITRE TROISIÈME 2l
s*était réfugié d'abord à Genève, puis à Lausanne. ^ Son origine, lui-même Ta racontée. Sorti d'une famille savoisienne, appartenant à la haute magistrature, il avait été élevé avec une sévérité antique. Pendant vingt ans, il fut membre d'un sénat gallican, pendant trois ans, président d'une cour de cassation. ' Dans son discours de réception à la rentrée du Sénat de Chambéry, en 1784, il avait prophétisé la Révolution. Huit ans plus tard celle-ci franchissait les montages de sa patrie et le bannissait luimème.Il avait alors trente-huit ans, et, selon sa propre expression, il avait « la tête chargée, fatiguée, aplatie sous l'énorme poids du rien» '.«QuelquefoiSjdansmes rêves poétiques», écrivait-il en 1812, « j'imagine que la Nature me portait jadis dans son tablier, de Nice en France, qu'elle fit un faux pas sur les Alpes (bien excusable de la part d'une femme âgée), et que je tombai platement à Chambéry. Il fallait pousser jusqu'à Paris, ou du moins s'arrêtera Turin, où je me serais formé. Mais l'irréparable sottise est faite depuis le !•' avril 1754 • \
A Genève et aux environs de Lausanne il fréquenta beaucoup la maison de M""* Huber-AUéon, parente des Necker. Jamais, lui écrivait-il plus tard et comme ambassadeur à Pétersbourg, « jamais je ne me vois en grande parure au milieu de toute la pompe asiatique,
' Costa de Beauregard, Un homme d'autrefois^ 138.
* Joseph de Maistre, Lettres et opuscules inédits, 492. Au comte de Marceilus, Turin, 13 mars 1820.
» ïbid., I, 24.
* Joseph de Maistre, Correspondance diplomatique {i^uhWée par Albert Blanc), 187.
2l6 MADAME DE STAËL ET SON TEMPS
sans songer à mes bas gris de Lausanne et à cette lanterne avec laquelle j'allais vous voir à Cour. Délicieux salon de Cour ! C'est cela qui me manque ici ! Après que j'£d bien fatigué mes chevaux le long de ces belles rues, si je pouvais trouver l'amitié en pantoufle et raisonner pantoufle avec elle, il ne manquerait rien». * Ce fut chez M"* Huber qu'il rencontra M"^« de Staël.
Tout le monde connaît les jugements qu'il portait plus tard sur elle. « La science en jupon»,* Femme célèbre ou fameuse, qui aurait pu être adorable^ et qui a voulu n'être qu'extraordinaire ». Ce qu'on oublie communément, c'est que ce censeur sévère était obligé, lui aussi, de reconnaître son mérite.
Dix ans plus tard, revenant aii souvenir de ces jours de Lausanne, il écrivait à une dame qui lui rendait compte de l'impression produite sur elle par une première rencontre avec M"® de Staël : « ... Vous dites que souvent elle dit des choses qu'elle ne pense pas. Oh ! pardonnez-moi, Madame la marquise. Elle dit fort bien ce qu'elle pense et ce qu'elle veut dire. Je ne connais pas de tête aussi complètement pervertie ; c'est l'opération infaillible de la philosophie moderne sur toute femme quelconque, mais le cœur n'est pas mauvais du tout. A cet égard, on lui a fait tort. Quant à l'esprit, elle en a prodigieusement, surtout, comme vous le dites fort bien, lorsqu'elle ne cherche pas à en avoir. N'ayant étudié ensemble ni en théologie ni en politique, nous avons donné en Suisse des scènes à mourir de rire, cependant sans
' Joseph de Maistre, Lettres et opuscules, I, 83.