CHAPITRE TROISIEME
nous brouiller jamais. Son père, qui vivait alors, était parent et ami de gens que j'aime de tout mon cœur et que, pour tout au monde, je n'aurai pas voulu chagriner. Jelsdssai donc crier les émigrés qui nous entouraient, sans vouloir jamais tirer Tépée. On me sut gré de cette modération, de manière qu'il y a toujours eu entre cette famille et moi paix et amitié^ malgré la différence des bannières. Si vous entretenez quelque correspondance avec la belle dame, je vous prie de la remercier de son souvenir et de l'assurer du mien (ah ! pour cela je ne mens pas) ; ajoutez, si vous voulez^ Madame la marquise, que dans l'exil de Sardaigne je me souvins, il y a trois ou quatre ans, de nos soirées helvétiques, et que je chargeai ma vieille amie, M"^« Huber, de lui envoyer des assurances formelles. Malheureusement, cette lettre se perdit, mais M™« Huber m'écrivit que c'était égal^parcequemapassionétaitconnuen . *
Les relations entre Joseph de Maistre et M"' de Staël confirment l'observation que ce qui sépare ou rapproche les hommes, ce sont moins les opinions que la façon dont on les exprime et dont on les fait valoir. Des esprits vraiment supérieurs, et ils Tétaient l'un et l'autre, ne manquent jamais de points de contact. Il ne nous est rien parvenu, malheureusement, de leurs conversations de Lausanne ; mais dans une lettre de ce temps-là, l'auteur des Considérations sur la France donne une définition de la monarchie qui se rapproche bien plus de la manière dç voir des constitutionnels que de celle de Textrême droite. « Si
^ Joseph de Maistre, Lettres et opuscules, I, 56-57.
2l8 MADAME DE STaEL ET SON TEMPS
la monarchie vous paraît forte à mesure qu'elle est plus absolue^ dans ce cas Naples, Madrid, Lisbonne, etc., doivent vous paraître des gouvernements vigoureux. Vous savez cependant, et tout le monde sait, que ces monstres de faiblesse n'existent plus que par leur aplomb. Soyez persuadé que, pour fortifier la monarchie, il faut l'asseoir sur les lois, éviter Tarbitradre, les commissions fréquentes, les mutations continuelles d'emplois et les tripots ministériels ». * Dix ans plus tard, M. de Maistre et M*"" de Staël se rencontraient de nouveau dans une commune opinion. Après léna, avant Tilsitt, il envoyait à Mitau, dans Tasile pauvre et oublié de Théritier de la couronne de France, ces fières paroles : « L'Europe est à Bonaparte mais nos cœurs sont à nous ». ' Pendant ces mêmes jours, l'auteur des Dix aminées dexiU fuyant devant Napoléon, écrivait ; « Il y a des instants où l'homme a besoin de mourir pour satisfaire son âme ». *
Après cette rencontreàLausanne.Joseph,de Maistre et M""' de Staël ne devaient plus se revoir. Quand de MaistrevintàParispourla première fois,dans Tété de 1817, M"* de Staël était mourante, et le « prophète du passé » , vieilliet fatigué, n'avait plus quedesanathèmes pour les opinions exprimées dans les Considérations.
La mort rompit vers ce temps-là une autre amitié de M"" de Staël, associée également au séjour de Lausanne. En 1793, Gibbon était allé rejoindre en
^ Joseph de Maistre, Lettres et opuscules, I, 9-10. * Joseph de Maistre, Lettres et opusculesy I, 111. « M«« de Staël, Dix années d'exil, I, 332.