CHAPITRE TROISIEME 2ig
Angleterre son ami lord Sheffleld ; à Londres il eut une entrevue avec Biftke et mourut presque subitement, le 16 janvier 1794. Il s'était flatté de Tespoir que le mémoire de Necker pour la défense du roi parviendrait à sauver le monarque. En annonçant à son mari la mort du grand historien, M"** de Staël ajouta que, en le perdant, elle avait rompu le dernier lien qui pût rattacher à la Suisse, a On est étonné » , ajoutait-elle, « de voir périr autrement que par la Révolution française ».
Depuis le commencement de cette même année, l'état de santé de M"* Necker avait tellement empiré, qu'on la transporta successivement à RoUe, sur le lac de Genève, puis à Lausanne, pour être plus près de Tissot, le célèbre médecin qui avait hérité de la gloire de Tronchin. Occupée depuis longtemps de la pensée de sa fin prochaine et toute résignée. M"' Necker avait l'habitude d'écrire à l'intention de son mari des lettres qu'on trouva après sa mort et où elle lui disait une dernière fois combien elle l'avait aimé, combien les années avaient été impuissantes à affaiblir sa tendresse. Elle lui légua ses pauvres et s'estima heureuse de ne pas lui survivre. Le manque de simplicité qui avait toujours caractérisé cette nature, si noble d'ailleurs, lui fit prendre ensuite des dispositions étranges. La crainte d'être enterrée vivante l'avait décidée à publier une brochure sur les inhumations précipitées, où elle proposait divers moyens pour empêcher une aussi terrible éventualité. Elle demanda à son mari de faire embaumer son corps et de le faire déposer, vi-
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sage découvert, dans un monument spécial au fond du parc de Coppet, de porter toujours sur lui la clef de la porte du tombeau, et, quand son heure à luimême serait venue, de mêler ses « cendres » aus: siennes, après avoir ordonné qu'on fennât le lieu de leur sépulture, afin qu'ils restassent seuls ensemble. « Ce cœur, qui fut à toi et qui bat encore pour toi », lui disait-elle, « mérite que tu respectes ses deux faiblesses : la crainte d'être ensevelie sans être morte et celle d'être séparée de toi ». « Si comme elle le croyait », écrivait M°^ de Staël à Meister, « les traits de son visage eussent été parfaitement conservés, mon malheureux père eût passé sa vie à la contempler. Ce n'est pas comme cela que j'entends le besoin de n'être pas oubliée ». * Elle avait entouré de ses soins les derniers jours de sa mère et consolé la douleur de Necker. M""* Necker expira le 6 mai 1794.
Sophie Laroche, une des dernières personnes qui , fut accueillie par elle à Coppet, parle de la grâce et de Tagrémentde M"' Necker, dont le temps n'avadt pas effacé les traces*. Son mari, qui ne cessa jamais de la pleurer, se constitua à Coppet le gardien de son tombeau. c( Il n'a manqué à ses dons aimables, disait il, que d'avoir quelque chose à se faire pardonner ».
Une de ses maximes, appliquée à elle-même, aide à la faire comprendre: « Etre aimé, dit-elle, c'est recevoir le plus grand des éloges » . •
* M"^" de Staël à Meister, Lausanne^ 1794. Lettres inédites en possession de M. le docteur Th. Reinhart.
* * Sophie Laroche, Voyage en Suisse, et Revue Suisse, 1858, 328.
» M«« Necker, Mélanges, III, 376.