‹ Madame de Stäel et son temps (1766-1817), avec des document inéditsChapitre 107 sur 280 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Quand, après la mort de M"^Necker, la première douleur de sa fille se fut calmée, elle pouvait espérer qu'il lui serait permis de vivre pour son père, sans la contrainte qu'avait i^nposée à ses sentiments l'amour jaloux de sa mère, et qu'elle partagerait désormais avec ses enfants le privilège d'être le plus près de son cœur. Si ce vœu s'était réalisé, un ave. nir calme et serein eût été le partage de M""* de Staël. 11 ne devait pas en être ainsi. La crise décisive de sa vie était proche et ne la trouvait protégée ni par une discipline sévère, ni par les conditions extérieures de son existence. Le 9 Thermidor avait accompli son œuvre d'affranchissement. Quoi qu'il put advenir désormais, un épisode sans précédents dans l'histoire moderne était terminé. La monomanie du meurtre disparaissait avec la chute de l'homme auquel Morris appliquait le discours de César dans Shakespeare : « He loves no sport as thou dost, Anthony »/ et aux yeux duquel une doctrine unique et

,^ Jared Sparks, Gouverneur Morris, II, 419.

fatale remplaçait toutes les leçons de Texpérience, toutes les joies de la vie, tout ce qui la sanctifie et la console.

Dans le funèbre cortège de ses victimes, que de noms qui rappelaient à M"* de Staël des adversaires ou les amis dont la destinée s'était croisée avec la sienne !

Camille Desmoulins, le gamin delà Révolution, qui, un jour, avait attaché sur sa poitrine la cocarde verte de Necker et avait invité à ses noces le sombre convive Robespierre, qui devait unir les époux dans la mort ; Barnave, qui chercha en vain à étouffer dans son sang la flamme que sa parole avait nourrie ; Malesherbes, Fhonneur de la magistrature, avec qui disparut toute une génération ; Danton, qui avait prévu le jour où « Caton serait un fou, César un mal nécessaire » ; Victor de Broglie, Custine, et avec eux tant d'autres qui avaient défendu jusque sous le drapeau de la République les croyances ou les illusions de leur jeunesse, eux tous, chefs et soldats, étaient tombés sous la hache, à laquelle Chamfort, Clavière et Roland avaient échappé par le poignard, Loménie de Brienne et Condorcet par le poison. ^

Si terrible qu'eût été la catastrophe, la vie maintenant revendiquait ses droits, et cela en vertu d'xme léaction bien connue, qui met dans la privation Tadguillon de la jouissance et puise dans la douleur la plus profonde comme une faculté nouvelle pour goûter les joies de la vie. A côté de cette force vitale

* Morellet, Mémoires, II, 106.

indestructible qui, dans les prisons de 1793 et jusqu'au pied de Téchafaud, engendrait des liens fugitifs que pouvait briser, un instant après, la main du bourreau, les survivants obéissaient à un autre mobile encore. Parmi les victimes, il y en avait beaucoup pour qui la mort même la plus cruelle n'était qu'un dernier et suprême effort pour arriver à ce perfectionnement moral qui avait été le but de toute leur vie. Leur héroïsme s'expliquait par leur détachement. Mais d'autres aussi, qui avaient mal vécu, étaient morts héroïquement. « Tu te déshonores », criait la courtisane Eglée, condamnée pour avoir tenté de sauver la reine et que l'abbé Emery avait préparée à la mort, à une de ses compagnes qui marchait en pleurant à la guillotine. * Le duc de Biron, ce représentant typique de la vie effrénée et à outrance, refusa de fuir, provoqua ses juges, demanda pardon à Dieu et au roi, et ne fut jamais plus beau, dit ]in témoin oculaire, que sur la charrette qui l'emmenait à l'échafaud. * Philippe- Egalité lui-même, devant le tribunal révolutionnaire, retrouva une attitude de prince. Interrogé s'il n'avait rien à dire pour sa défense, il répondit : « Mourir aujour(J'hui plutôt que demain I délibérez là-dessus » '.

Ce n'est pas en vain qu'avait été prêchée du haut delà chaire professorale et de la scène, et reproduite dans le roman et le pamphlet, la dangereuse doc-

* Beugnot, Mémoires^ I, 242.

* Tairie, La Révolution, III, 401.

' Mallet du Pan, Mémoires, II, 497.

trine qui, en rendant la société responsable de toutes les tentations et Tétat politique responsable de tout le mal, endormait la conscience et afirancbissait le cœur. On a qualifié la chute de Robespierre de « défaite du Contrat social », * et après lui, « le seul conséquent », * on n*a jamais renouvelé cette audacieuse expérience sur le terrain politique. Il en a été autrement au point de vue moral. Liens de famille relâchés, mariages dissous à la suite . d'une courte union, au point que le nombre de t:es séparations s'éleva en quatre ans à vingt mille ^ ; soif d'argent et de fortune, possibilité de s'emparer, par le vol, la persécution et la mort, des biens de ceux qui possédaient, et, ce qui n'a pas joué un petit rôle dans la Révolution, de se venger d'injustices imaginaires ou réelles, — tous ces mobiles et ces actes fournirent un effrayant commentaire au texte de. la bonté de la nature humaine, qui, ^aOïanchie de ses entraves, faisait bombance, comme Fouché, les jours d'exécutions en masse, ou se délectait, comme Carrier, à voir torturer des enfants. *

Il y eut un plus subtil poison, dont ceux mêmes qui n'avaient rien de commun avec le crime ne surent pas toujours se défendre. Quand, après Thermidor, les éléments destinés à former le nouvel état ëocial

* Jared Sparks, Gouverneur Morris^ II, 419.

2 Lanfrey, Essai sur la Révolution française, 367.

' Granier de Gaasagaac, Histoire du Directoire, 454-456. — * Sybol, Histoire de l'Europe pendant la Révolution française, III, 398.

♦ Taine, La Révolution, III, 286-287.

se retrouvèrent peu à peu, il fut tacitement admis que « ce qui plaît est permis ». De nobles femmes qui avaient forcé le respect des êtres les plus dépravés et avaient maintenu la pureté du foyer domestique, des prêtres qui, avaient enseigné l'Évangile par la parole- et par l'exemple, étaient morts bannis ou pourchassés dans leurs retraites comme un vil gibier. Entre le début de la Convention et la conclusion du Concordat s'écoulèrent dix années pendant lesquelles une génération entière grandit sans enseignement religieux, sans solidarité avec Je passée le plus souvent aussi sans vie de famille. C'était à peine un tort de s'affranchir de principes qui sommeillaient à demi-oubliés au fond de la conscience, msds qui ne tenaient pour ainsi dire plus aucune place dans les mœurs et dans les habitudes. ^ Les églises étaient fermées, le culte supprimé, tandis que, d'autre part, les doctrines soi-disant J^hilosophiques du dix- huitième siècle étaient fondées sur régoïsme et que le dernier but de leur reliejion humanitaire n'était pas le devoir, mais le bonheur, parce qu'il n'y a pas de compensations pour elle et que ce qui a succombé ici-bas ne se relèvera jamais ailleurs.

Pour la génération mûrie dans cette atmosphère de bouleversement politique et de raffinement intellectuel, mais de faible moralité, la mesure des actes ne dépendait plus du verdict inflexible de la conscience, mais des prescriptions changeantes d'un

" Mallet du Pan, Correspondance inédile avec la cour de Vienne, I, 98 et 188.

honneur purementmondain. A une semblable conception de rhonneur, la France doit d'illustres capitaines, d'héroïques soldats, des savants de premier ordre, des écrivains et des artistes de génie, mais peu de gi'ands caractères : et ceux-ci sont en contradiction flagrante avec les idées et les opinions qui les entourent.

L*abaissement du niveau moral, que les meilleurs d'entre les Français déplorent le plus hautement, a continué avec elle. Bonaparte et Talleyrand le marquent en pjlitique, comme René et Delphine en littérature.

Les actions des uns ont été inspirées par des théories semblables à celles qui expliquent le naufrage moral des autres. Des états d'âme tels que ceux que Chateaubriand et M"''' de Staël cmt évoquésen poésie, ont été vécus avant d'avoir pu être décrits.

Le^débuts d une expérience semblable dans la vie de M""* de Staël ramènent aux bords du lac de Genève et à l'automne de l'année 1794.

Narbonne avait passé quelque temps en Suisse, d'abord chez des amis à Berne, puis à Thoune ou à Genève ^ ; mais ses relations avec M°^ de Staël s'étaient rompues. Sainte-Beuve a dit laconiquement à ce sujet tout ce qu'il y avait à dire : o M. de Narbonne s'est très mal conduit avec elle, comme font trop souvent les hommes après le succès ». *

* Forneroa, Hisloire des Emigrés^ I, 409. — Villemaia, Souvenirs contemporain, I, 69-74 : M. de Narbonne.

* Sainte-Beuve, Causeries du Lundi, XI, 438. D'après les communications faites par M"* Récamier au critique en

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