‹ Madame de Stäel et son temps (1766-1817), avec des document inéditsChapitre 108 sur 280 · CHAPITRE QUATRIEME · texte numérisé non relu

CHAPITRE QUATRIEME

Les signes avant coureurs de la ru|ture n'avaient pas manqué ; Narbonne souffrait de TatteLUte portée parfois aux formes extérieures et aux apparences par sa trop impétueuse amie * ; mais le résultat final n^en fut pas changé. L^homme, devenu indifférent, mit fin à ce qui n'avait jamais été qu'un simple épisode de sa vie, sans plus d'hésitatian quil s'y était engagé. Elle, qui l'avait aimé, obéissant à sa nature conciliante et généreuse, consei*va en appaience de bons rapports avec lui ; mais sa blessuresaigna longtemps.

La trace de l'expérience par laquelle elle avait passé se retrouve, quoique voilée, dans le livre Des Passions^ qu'elle acheva au paroxysme d'une lutte douloureuse. Un trait bien féminin qu'on y rencontre, c'est que l'auteur, parlant de la femmeen général, la déclare prête à pardonner les reproches les plus injustes, pourvu que ces reproches ne soient pas le prétexte derrière lequel se cache l'ingratitude de l'homme. Cest par elle qu'il porte le trouble jusqu'au fond même de l'être moral de la femme, en la forçant, par sa trahison, à devenir infidèle à sa propre nature. Car, dit l'auteur, « les femmes cherchent un maître. Pour qu'une femme soit vraiment heureuse, il lui faut pouvoir respecter ce qu'elle aime, et la plus haute expression de son amour, c'est la vécération ». *

Au moment où elle mettait en garde elle-même et les autres contre les égarements du cœur et croyait

* M«« d'Arbiay, Diary and leilers, V, H\.

• M"» de Staël, De l'influence des passions. CEuvrea, III, 37 et 118-142.

y avoir échappé à jamais pour ne plus s'appuyer que sur le. bras de l'amitié, elle fit la connaissance d'un jeune homme de vingt-sept ans encore ignoré du monde, et qui s'appelait Benjamin Constant.

Il était destiné à exercer une si grande influence sur la vie de M'"'' de Staèl, qu'on ne peut en juger équitablement sans l'étudier, lui aussi, sous toutes les faces de sa nature complexe et changeante.

La famille Constant était originaire de la France ; mais, devenue protestante, elle dut aller s'établir dans les Pays-Bas. La politique de Philippe II Tobligea de nouveau à s'exiler. Elle se dirigea vers le pays de Vaud et Lausanne, où elle se distingua dans le monde savant et dans les emplois militaires et civils. Le baron Samuel Constant de Rebecque, père de Benjamin, entra, comme tant d'autres de ses compatriotes, au service de l'étranger; dans les Pays- Bas, où plusieurs de ses ancêtres avaient servi avec distinction dans la marine, il obtint avec le temps le commandement d'un régiment suisse. Son fils a fait de lui plus tard, dans son roman à! Adolphe^ un portrait d'une ressemblance frappante, quoique pas précisément avantageuse, ainsi que l'affirme Sismondi, qui le connaissait. ^ Ce fils, dont la mère mourut à Lausanne le 11 novembre 1767, en le mettant au monde, n'eut jamais à proprement dire d'enfance. Confié de bonne heure à un précepteur et annonçant des dispositions extraordinaires, on le revêtit d'un costume de petit-maître et on le mena,

* Sismondî, Lettres à M^^ d'Alhany^ 14 octobre 1816.

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