CHAPITRE QUATRIÈME 23 I
mort, il est vrai, un renom littéraire dû prîncipaleinentaux soins de Sainte-Beuve. Certains criiiques prétendent avoir trouvé dans Caliste des traits et des situations reproduits plus tard dans Corinne. ' Ce qui est incontestable, c'est que l'héroïne ressemble beaucoup à M"* de Charrière elle-même, qui, à l'exemple de Galiste, aimait à envelopper ses désillusions de silence et de solitude. Avec la littérature elle cultivait les beaux-arts. Pendant un séjour à Paris, peu de temps après son mariage, en 1771, le célèbre peintre Latour lui avait enseigné le pastel. A la même époque Iloudon faisait son buste, que Ton voit à la bibliothèque de Neuchâtel. Non moins bien douée pour la musique, elle composa un opéra. Les Phéni-^ ciennes, qu'elle publia, et fit venir à sa maison de campagne de Colombier le maestro Zingarelli, afin de travailler avec lui « de longues nuits, avec larmes », à un opéra de Polyphème qui ne fut jamais représenté . Elle, qui appréciait avant tout la clarté et la simplicité, se rangea de plus en plus du côté des grands écrivains de l'antiquité et de ceux du dix septième siècle français. Elle admirait Pascal, parlait de « Notre-Dame de Se vigne », lisait les écrivains de Port-Royal et savait gré à La Fontaine de l'avoir préservée de mainte folie. Elle reprochait surtout à la Révolution d'ajourner indéfiniment le jour de la vraie
^ Le jugemeat de Saiate Beuve sur Caliste a été précédé des suivants: L'Esprit des Journaux, décembre 1786, avril 1788 ; Pauline de Meulan (M"»* Guizot), dans \& Pubiicixie , octobre 1807 ; M"»» Caroline Olivier, Revue Suisse, 1844, dans un essai intitulé : Caliste, Manon Lescaut et Leone- Leoni.
liberté. Son premier écrit, Le Gentilhomme^ qui trouve dans le droit de chasse sa prérogative la plus essentielle, précéda d'une vingtaine d'années les plaisanteries de Figaro ; mais en politique elle s'est toujours gardée des vues exagérées, tandis que Sainte- Beuve constate a qu'on peut faire encore bien du chemin avant d'arriver en fait dldées sociales là où M"' de Charrière est allée droit sans phrases et du premier coup ».
M"* de Charrière connaissait de la Hollande la famille Constant ; un baron Constant d'Hermenches avait tenté d'empêcher son mariage et d'obtenir un divorce pour lui-même afin de Tépouser *. Elle tira de sa rencontre avec le général Constant, père de Benjamin et auteur lui-même de quelques nouvelles', une anecdote qui fait le fond de son petit roman intitulé : Le mari sentirnental. Le fils devait écrire les premières pages du sien à ses dépens. On possède au château de Colombier, près Neuciiâtel, qu'elle habitait depuis son mariage, de longues lettres qu'il lui adressa d'Angleterre. Elles ne témoignent de rien moins que d'un tendre sentiment. Il entretient sa « meilleure amie » à peu près exclusivement de ses affaires, passab'ement fâcheuses, et se laisse aller à des détails qu'aucun homme ne peut confier à une femme sans la rabaisser à ses propres
* Revue Suiw^, 1857. iMlre s- Mémoires de Mt» dé Charrière^ 177,504,587-5^8.
* Général Samuel Constant, Camille ou Lettres de deux jeunes filles de ce siècle j et Lanre ou Lettres de quelques per* sonnes de Suisse.