CHAPITRE QUATRIÈME
yeux. A Tadolescent qui, pour la première fois, brandit le bâton de voyageur, la nature ne dit rien, et au lieu des sentiments qui eiùplissent d'ordinaire une âme de vingt ans, il nous entretient d'aventures, d'idées de suicide, de projets de mariage, le tout pèle-mèle et aboutissant à ceci que le père, gravement offensé, promet de pardonner à son fils, si celui-ci consent à devenir lecteur et chambellan du duc de Brunswick. *
Benjamin accepta ; mais auparavant il se rendit en Suisse, à Lausanne, pour prendre congé des siens, et à Colombiers pour faire ses adieux à son amie. Tombé malade à Neuchâtel, il fut recueilli par Charrière et sa femme dans leur château, soigné par eux, et, selon son expression, « consolé de la douleur de l'existence)). Des lettres écrites plus tard en disent davantage et éveillent un sentiment de pitié pour la femme qui s'abandonna à un caprice.*
Benjamin, qui avait supplié^ menacé de nouveau de se suicider et affirmé solennellement son amour, se rendit au bout de deux mois à Brunswick, comme il l'avait promis, pour y devenir gentilhomme ordi-
* Sainte-Beuve, Portraits littéraires, Ilf, 185-285 : Betir jamin Constant et !/«• de Charrièrc. — Gaullieur, La jeunesse de Benjamin Constant. Bibliothèque universelle de Genève^ 1847, VI, 236-245 ; Benjamin Constant pendant la Révolution, ibid., 1848, Vlll, 50-81 et 27 J -293. Voir aussi ses Etudes sur Vkistoire littéraire de la Suisse française pendant la seconde moitié du dix-huitième siècle. Genève, 1855, 116-
• Sainte-Beuve, Causeries du Lundi, XI, 503; Pot traits de femmes : lf«« de Charrière.
naire, ou, suivant sou expression, a plutôt extraordinaire » du duc régnant. Pendant les cinq ou six premières semaines il adressa presque journellement de longues lettres à Colombier. On ne connaît pas ou Ton ne connaît que par de très courts fragments les réponses de M""* dn Charrière ; mais ils suffisent à faire comprendre que Tamour n'avait éveillé aucune confiance dans son âme. C'est en vain qu'il demande si elle croit qu'il oubliera tant de bonté, de douceur et de charme, qu'il renoncera jamais à une aussi complète sympathie intellectuelle : elle n'ajoute pas foi à ses paroles et elle a raison, car immédiatement après le ton change. Benjamin s'est f h it dansT « Olympe », comme il nomme la cour de Brunswick, un certain nombre d'ennemis, dont deux altesses, mais il s'est lié en revanche avec une femme aimable, quelques jeunes filles : « Virginibus puerisque canto », écrit-il à son amie. 11 se décide à épouser une dame d'honneur de la duchesse, qu'il indique par son prénom de Wilhelmine ; en attendant, il entame une intrigue avec une femme mariée. On a voulu voir en elle la veuve de son ami le major Mauvillon, collaborateur de Mirabeau à Touvrage sur \dk Monarchie prussienne^ mort professeur à TEcole militaire de Brunswick. Cette supposition paratt absolument gratuite. M"^* de Mauvillon, qui avait déjà de grands enfants, est en effet du petit nombre des personnes dont Benjamin Constant ne parle qu'avec estime et admiration, comme d'une femme spirituelle et aimable, d'une épouse et d'une mère modèle. Il est beaucoup plus vraisemblable que l'objet de son caprice amoureux