CHAPITRE QUATRIÈME
— car il ne s'agit pas d'inclination, affirme -t-il à M"* de Gharrîère — n'était autre que Charlotte de Hardenbergf dont il parle souvent. Mariée alors à M. de Marienbolz, dont elle avait un fils, elle se sépara de lui, épousa en 1793 le général français Du Tertre, dont elle se sépara également, pour devenir, quinze ans après la rencontre de Brunswick, la femme de Benjamin Constant* Se rappelait-il encore, à ce moment-là, qu'il avait écrit à Colombier à son sujet, en 1792, que le mari de Charlotte l'avait contemplé d'un air mélancolique, comme pour lui dire : Toi aussi, Brutus, tu ne veux pas entendre parler de ma femme ? Quant à lui, il la laissait, disait-il, se retirer tranquillement à Hambourg, et bien que tout le monde crût qu'il voulait Tépouser après sa séparation, il était au contraire heureux d'avoir rompu avec elle. Elle vous régalait, ajoutait-il, d'attaques de nerfs qui duraient quinze heures, faisait des scènes épouvantables, l'assommait de lettres d'amour, lui envoyait sa femme de chambre et finissait par paraître en personae, capable qu'elle était de toutes les extravagances. On complétera ces détails en ajoutant qu'en 1789 il avait réellement épousé sa « Minon », une baronne de Cram, et avait engagé M""" deCharrière à être reconnaissante du bonheur que lui donnait sa femme, d'autant plus que rien, absolument rien, ne serait changé à ses relations avec elle. Bientôt après il lui tomba entre les mains un roman de Rétif de la Bretonne qui, par exception, faisait Téloge du mariage. Il écrit à son amie à cette occasion : « Il (Rétif) met trop d'importance aux petites choses. On
croirait, quand il vous parle du bonheur conjugal et de la dignité d'un mari, que ce sont des choses on ne peut pas plus sérieuses et qui doivent nous occuper éternellement. Pauvres petits insectes ! qu'est-ce que le bonheur ou la dignité ? » .
Cette exclamation avait une raison d'être toute personnelle. Son mariage, conclu en 4789, fut rompu dès l'été de 1791 , parce qu'il avait découvert que sa femme, « plus âgée que lui, laide et sans fortune », ne savait ni s'occuper ni calculer, et qu'au lieu de vaquer à ses devoirs elle vivait avec des chiens, des chats, des oiseaux, des amis — et un amant. Ce n'est qu'en 1793, et après beaucoup d'ennuis et de difficultés, que la séparation judiciaire lui rendit la liberté.
Pendant toutes ces années le commerce épîstolaire avec M"' deCharrière continua, passant par tous les degrés de l'enthousiasme fantasque, du souvenir reconnaissant, des vaines protestations de sentiments refroidis et de l'analyse satirique de soi-même, jusqu'à ce qu'il se tranformât de nouveau en amitié. Il y a des lettres dans lesquelles une inclination qui, au fond, n'est pas tout à fait éteinte, prend un cruel l)laisir à ensorceler ce cœur de femme. Puis il en vient d'autres qui, avec un amer sarcasme, se raillent de lui-même et d'elle, qui n'ose se plaindre tout haut. Un jour, croyant avoir perdu l'infatigable sympathie qui le suit dans tous les méandres de son existence, Benjamin Constant demande à son amie, sur le ton le plus blessant, de lui renvoyer ses lettres. Presque toujours il est occupé de lui-même, de ses propres