CHAPITRE QUATRIÈME
souffrances, imaginaires ou réelles. Il se déclare si complètement désenchanté, qu'il ne souhaite plus rien au monde. « II y a déjà 44 jours que je suis ici, et 57 que je ne vous ai pas vue. Quand il y en aura 114, ce sera toujours le double de gagné, et le tiers d'une année will hâve crept through. Que font, à propos, vos pauvres petits orangers que vous vouliez planter? Tavez-vous fait ? sont-ils venus ? vivent ils encore ? Je ne veux pas en planter, moi. Je ne veux rien voir fleurir près de moi. Je veux que tout ce qui m'environne soit triste, languissant, fané... ! ». Mais quelquefois aussi, d'autres courants s'emparaient de cette nature singulière et mobile, et la femme qui en était témoin pouvait se reprendre à espérer, à croire encore à un retour vers des aspirations meilleures : « Soyez bien sûre », lui écrivait-il alors, « que de manière ou d''autre je n'aurai rien à me reprocher, qu'une longue et triste expérience m'a convaincu que le bien seul faisait du bien, et que les déviations ne faisaient que du mal. Je lutte de nouveau contre celte indifférence pour la vie et la vertu qui m'a déjà fait tant souffrir. . . Je me crois beaucoup moins amer qu'autrefois. Un an de supplice avec la femme certainement la plus insultante et la plus dure qui ait jamais existé» a changé mon caractère... », «... Vous me dites que je deviens une créature sociale et aimante. Je l'ai toujours été. Mais nourri de vanité par ma première éducation, mis ensuite à la torture par les gens qui voulaient tirer de moi la sensibilité comme on exprime le jus d'un citron, puis précipité dans un cloaque de bêtise et d'apathie, avec un dé-
mon d'étounlerie. €t d'iosoucianoe, et d'opiniâtreté, et d'ineptie, et d'incomplaisaDce, comment aurai*je été social et aimant ? >; .
Des confidences faites sur ce ton dédommagèrent M"* de Charrière de bien des choses qui s'étaient passées dans rintervaile. Elle ne voulait pas se priver de ces lettres, qui reliaient Colombier au monde, à la littérature, qui laissaient espérer que celui qui les avait écrites reviendrait, seul, libre, accessible peut-être aux souvenirs d'autrefois.
Dans Tautomne de 1792 elle se rendit à Berlin, où elle se lia avec la maîtresse du roi, la comtesse Donhoff, et fut traitée par Frédéric-Guillaume II comme une visiteuse de distinaicMi qui lui venait de son pays de Neucbâtel ^ Sa correspondance ne mentionne pas si elle se rencontra en cette circonsuince avec Benjamin Constant. Une lettre d'elle à Suard, qu'ils avaient tous deux connu à Paris, dit seulement que Constant était encore à Brunswick, « pins sage, mais non moins ennuyé qu'il ne Ta vu ». « Il a bien de l'esprit )), ajoute-t-elle. « car dans toutes ses lettres il me peint son ennui d'une manière toujours r.ouvelle et toujours intéressante. Cet aride sujet devient fertile entre ses mains ».* lies intérêts intellectuels communs subsistaient entre eux. C'est M»« de Charrière qui suggéra à Benjamin Constant, en 1788^
^ Gaullieur, Une demi reine : Lettres de la comtesse Don* hofi et de M"^ de Charrière, ildZ-iSOZ. Bibliothèque univers selle de Genève, 1849, 57 et 59.
* Charles Nisard, Mémoires et correspondance historique et lilléroire, 80.