CHAPITRE QUATRIÈME
l'idée de réfuter le livre de Necker Sur r importance des opinions religieuses. Ce fut là le point de départ de son grand ouvrage : De la religion considérée dans sa source et dans ses formes, auquel il devait travailler à peu près toute sa vie ; il ne parut en effet qu'en 1824, après avoir î^ubi le contre-coup de T inconstance d'esprit de son auteur. La manière dont il préparaît son travail, et que M"* de Cbarrière décrit dans une lettre de cette époque, était caractéristique. 11 prenait ses notes sur des revers de cartes, tandis qu'assise en face de lui, à la inètne table, la châtelaine de Colombier travaillait à une brochure politique. Il enfilait ensuite ces cartes les unes au bout des autres et s'en servait au fur et à mesure de ses besoins'.
« L'utilité des faits est vraiment merveilleuse », disait il plus tard ; « voyez, j'ai rassemblé d abord naes dix mille faits ; eh bien 1 dans toutes les vicissitudes de mon ouvrage, ces mêmes faits m'ont suffi à tout. Je n'ai eu qu'à m'en servir j comme on se sert de soldats, en changeant de temps en temps Tordre de bataille ». 11 le fit si énergiquemeot, qu'après un quart de siècle les agresseurs se trouvèrent placés sur la défensive.
Une traduction du livre de Gillies, V Essai sur les moeurs des temps héroïques de la Grèce ^ paru à Paris en 1787, devait servir de préparation à la traduction du grand ouvrage de Gibbon, tâche à laquelle ^historien anglûs en persomie avait, à Lausanne,
* Benjamin Constant, Lettres à sa famille,^ février 1794. Revue internationaley 18 avril 1887, 38.
encouragé Benjamin Constant. Mais celui-ci hésita trop longtemps et fut devancé par deux autres traducteurs, dont le premier volume vit le jour en 1788. L'un se nommait Leclerc de Septchènes ; l'autre était le roi de France Louis XVf. A côté de l'étude, que Benjamin Constant ne négligea jamais tout à fait, il s'occupait de politique. A Brunswick, le centre de la coalition et l'un des refuges de l'émigration, il passait aux yeux des uns pour Jacobin, aux yeux des autres pour aristocrate. * On alla jusqu'à lui imputer un moment la rédaction du manifeste du 25 juillet 1792. Lui-même, dans une lettre adressée vers ce temps-là à M""* de Charrière, qu'il trouve « trop peu démocrate », nomme Roland son idole et espère qu'il « écrasera les Marat, Robespierre, et autres vipères parisiennes w . C'était là le point de vue de la Gironde, mais avec des illusions de simple spectateur qui, plus rapproché des événements, ne les eût pas conservées longtemps. Dès 1790 il considérait les hommes comme des sots menés par des fripons ; puisqu'il fallait choisir, il préférait les Mirabeau et les Barnave aux Sartine et aux Breteuil. Le jugement qu'il porte sur les Allemands diffère seul de ce ton monotone de précoce désenchantement. Brunswick lui apparaissait après comme avant, il est vrai, sous les dehors d'une Béotie ; la cour, où il était chargé d'assigner leurs places aux invités dans les occasions solennelles, était pour lui un endroit où il perdait chaque jour dix heures de sa vie et passait le reste du temps à se faire des ennemis. Il trouvait les
* Comte de Mérode, Souvenirs^ I, 47.