‹ Madame de Stäel et son temps (1766-1817), avec des document inéditsChapitre 115 sur 280 · CHAPITRE QUATRIEME · texte numérisé non relu

CHAPITRE QUATRIEME

Allemands lourds en tout, dans la discussion, la plaisanterie, Tattendrissement et Tennui. « Je vous abandonne leurs poètes tragiques, comiques, lyriques, parce que je n'aime la poésie dans aucune langue », écrivait le futur traducteur de Wallenstein; « mais, pour la pliilosophie et l'histoire, je les trouve infiniment supérieurs aux Français et aux Anglais. ils sont plus instk-uits, plus impartiaux, plus exacts, un peu trop diOus, mais presque toujours justes, vrais, courageux et modérés ». Dans Tété de 1793 Benjamin Constant était de retour à Lausanne, où déjà Ton prenait l'habitude de le surnommer « Tlnconstant ». Il alla aussi à Colombier, mais le temps passé ne revint pas ; son souvenir était plutôt fait pour empoisonner les dédommagements' que le présent avait encore à offrir.

Dans le reliquaire de son roman à' Adolphe il réserva .plus tard une place à M"* de Charrière. Elle y figure sous les traits de la femme âgée qu'il a aimée dans sa jeunesse et de la mort de laquelle il a été témoin, — circonstance qui n'est pas conforme à la réalité. « Comme tant d'autres », dit -il, « elle s'était, à rentrée de sa carrière, lancée vers le monde, qu'elle ne connaissait pas, avec le sentiment d'une grande force d'âme et de facultés vraiment puissantes. Comme tant d'autres aussi, faute de s'être pliée à des convenances factices, mais nécessaires, elle avait vu ses espérances trompées, sa jeunesse passer sans plaisir ; et la vieillesse enfin l'avait atteinte sans la soumettre ». '

* Benjamin CoDSlant, Adolphe^ chap. l•^

Il fi'est que juste de comparer cette éirocatioii de la morte à l'hommage qu'il adressait de Bruns'^ick à M"»« de Charrière vivante et qu'il voulait mettre en . tête d'un livre qui ne fut jamais achevé: « A celle qui a créé CaMste, et qui lui ressemble, à celle qui réunit l'esprit au sentiment, et la vivacité des goûts à la douceur de caractère, à celle qu'on peut méconnaître mais qu'on ne peut ouWier quand on la connue, à celle qui n'est jamais injuste quoiqu'elle soit souvent inégale, à la plus spirituelle et pourtant à la plus simple et à la plus sensible des femmes, à la plus tendre, à la plus vraie, à la plus constante des amies, salut et bonheur ». *

Tandis que ce drame intime se d«'»roulait entre les murs de Colombier, il y eut en 1792 une i^prise de correspondance entre ce château et celui de Coppet. M"" de Charrière, qui connaissait dès l'enfance, par son institutrice genevoise, la famille Necker, avait déjà échangé des lettres avec le père et la fiHe et les avait vus à Paris. Ensuite les deux dnmes avaient écrit en 1778 sur Jean- Jacques Rousseau. Deux ans plus tard, M"*' de Charrière publia, sous le nom de la compagne du philosophe, Thérèse Levasseur, u'»e réfutation du fait avancé par M*"' de Staël, à savoir que rinfldélité de Thérèse aurait été cause du suicide de Jean-Jacques. Retournée en Suisse, M"* de Staël adressa, le 4 novembre 1792, une première lettre à la châtelaine de Colombier, pour la remercier du vif plaisir que lui avait causé la lecture de Caiiste; elle

^ Gaullieur, La jeunesse de fienjamin ConstauL Bîbliothèque universelle de Genève^ 1847, VI, 252.

Page 1