CHAPITRE QUATRIEME 24D
mais il la rencontra sur la route, ei, sur son invitation, prit place dans sa voiture et retourna avec elle à Lausanne. On connaît le jour de cette première entrevue ; c'était le 19 septembre 1794. Benjamin n'était pas exempt à son égard de préventions que M'"^ de Charrière, entre autres, avait éveillées dans son esprit. Ouand il était question de la fille de Necker, elle faisait ses restrictions, tant au sujet de sa personnalité que de la nature de son talent, qui alors paraissait trop peu simple à son goût épuré. Le 30 du même mois, Benjamin Constant mit son amie au fait de ses premières impressions sur M"'' de Staèl;le soir de son arrivée il avait soupe avec elle, le lendemain déjeuné^ dîné, soupe, le surlendemain déjeuné de nouveau, de telle sorte qu'il avait pu la voir et surtout l'entendre à loisir. Le résultat de ses observations, c'est qu'il trouvait M"^" de Charrière trop st'vère dans son jugement sur « Tambassadrice », comme on avait coutume d'appeler M"® de Staël. « Je la croîs très active, très imprudente, très parlante, mais bonne, confiante, et se livrant de bonne foi. Une preuve qu'elle n'est pas uniquement une machine parlante, c'est le vif inti^rèt qu'elle prend à ceux qu'elle a connus et qui souffrent. Elle vient de réussir, après trois tentatives coûteuses et inutiles, à sauver des prisons et à faire sortir de France une femme, son ennemie pendant qu'elle était à Paris, et qui avait pris à tâche de faire éclater sa haine pour elle de toutes les manières. C'est là plus que du parlage. Je crois que son activité est un besoin autant et plus qu'un mérite ; mais elle l'emploie à faire du bien... ».
Quelques semaines plus tard, le 21 octobre, arriva à Colombier une autre lettre de Benjamin Constant ayant de nouveau M"* de Staèl pour objet. A quelques mots de critique, il répondait : « Depuis que je la connais mieux ^ je trouve une grande difficulté à ne pas me répandre sans cesse en éloges et à ne pas donner à tous ceux à qui je parle le spectacle de mon intérêt et de mon admiration. J'ai larement vu une réunion pareille de qualités étonnantes et attrayantes, autant de brillant et de justesse, une bienveillance aussi expansive et aussi cultivée, autant de générosité, une politesse aussi douce et aussi soutenue dans le monde, tant de charme, de simplicité, d'abandon dans la société intime. C'est la seconde femme que j'ai trouvée qui m'aurait pu tenir lieu de tout l'univers, qui aurait pu être un monde à elle seule pour moi ; vous savez quelle a été la première. M™« de Staël a infiniment plus d'esprit dans la conversation intime que dans le monde ; elle sait parfaitement écouter, ce que ni vous ni moi ne pensions; elle sent Tespritdes autres avec autant de plaisir que le sien, elle fait valoir ceux qu'elle aime avec une attention ingénieuse et constante, qui prouve autant de bonté que d'esprit. Enfin c'est un être à part, un être supérieur tel qu'il s'en rencontre peut-être un par siècle et tel que ceux qui s'approchent, le connaissent et sont ses amis, doivent ne pas exiger d'autre bonheur »>. — Ce que la cor respondance ne dit pas se trouve révélé dans le Journal intime de Benjamin Constjint, publié depuis peu, et auquel il confiait, sous le voile transparent