‹ Madame de Stäel et son temps (1766-1817), avec des document inéditsChapitre 121 sur 280 · CHAPITRE QUATRIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE QUATRIÈME

paix adressées à M. Pitl et aux Français^ le premier en date de ses écrits politiques. *

Encore sous l'impression presque immédiate de la Terreur, elle parle le langage de la modération et réclame, avec une grande élévation de vues, la formation d'un parti moyen qui fonderait la liberté. Celle-ci étant subordonnée à l'existence de la paix extérieure, elle s'adresse au plus redoutable adversaire de la France, à l'Angleterre personnifiée par Pitt, à laquelle appartient la voix prépondérante dans le conseil des peuples. Le premier intérêt des gouvernements, dit-elle, c'est de limiter la Révolution. La guerre seule prolonge la . propagande jacobine, et, plus encore, l'existence du parti jacobin, souillé par tant de crimes. Da moment où elle aurait pris fin, le peuple français demanderait à un nouveau gouvernement d'assurer Tordre social et la sécurité des personnes et de la propriété. Ce moment venu, on pourra se préserver des réactions et ne pas s'épuiser en luttes stériles contre le progrès de la raison et l'esprit du temps.

La chimère de Tégalité est devenue en France une religion politique, dont le temps et la paix seuls pourraient atténuer le fanatisme dangereux. Cette religion réunit en effet l'enthousiasme pour les abstractions métaphysiques aux sauvages déchaînements de l'avidité et de l'égoïsme, elle est à la fois un dogme et une déprédation, un principe et un intérêt. A côté des forces de destruction il y a aussi dans

« M'»« de Staël, Œuvres romplèief, II, 24-94.

la Révolution fraûçaise des éléments de vie et des idées fécondes, qui ne doivent pas être enveloppés dans un même anathème avec ses crimes. La victoire appartiendra à celui qui sera à la fois assez indépendant et assez supérieur pour éviter les deux extrêmes et faire sienne la cause de la. justice. Le but à atteindre est plus important que les moyens à employer. Si la république se montre impos^Ie, la France reviendra au point de départ de ses vœux politiques, à la monarcfaie modérée, qui pour ses partisans n'a jamais été une religion, m^s seulement un principe. Aussi sont-ils prêts à y renoncer du moment même où on leur prouverait qu'une Constitution sur le modèle de la Constitution américaine est en état de donner aux puissances des gages de paix et aux Français les vertus sévères que la forme républicaine réclame de ses adhérents \

Cette affirmation, répétée pour la seconde fois, que ses amis politiques sont prêts à accepter la république, est suivie d'un retour ému vers ceux auiquels l'avenir n'a plus de compensation à offrir : a Pardonnez, victimes innocentes », s'écrie M"® de Staël ; « pardonnez, vous qui pleurez la porte de tout ce qui vous fut cber, vous pour qui le temps n'a plus d'avenir, et qui ne pouvez plus contempler dans la France que le vaste tombeau de vos amis ; pardonnez à ceux qui vivent, à ceux qui ont sauvé de la fureur révolutionnaire les premiers objets, de leur affection, d'essayer de se rattacher à leur mal-

1 M"'« de Staël, Œuvres complètes, II, 97-172.

Page 1