‹ Madame de Stäel et son temps (1766-1817), avec des document inéditsChapitre 129 sur 280 · CHAPITRE QUATRIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE QUATRIÈME

viens dtoer chez moi ; je te ferai faire bonne chërei jeté donnerai du bon vin» et ma femme n'y sera pas ». *

L'aigreur de la presse royaliste s'accrut à mesure que les événements lui donnaient tort et que les plus perspicaces d'entre les monarchistes reconnaissaient le peu d'avenir de leur cause.

Ce qu'ils ne pardonnaient pas à M'^'de Staël, c'est que, pour servir la République, elle s'entourait de modérés de toutes les nuances et réclamait leur appui pour la nouvelle Constitution. Pendant les trois ou quatre mois de ce séjour à Paris, l'ambassade de Suède s'ouvrait bospitalièrement chaque décadi à ce monde nouveau, qui, plus impérieusement encore que le monde anéanti* pour toujours par le 10 Août, revendiquait son droit à la vie et était âpre à la jouissance et avide de plaisirs.

On l'a bien souvent décrite, la jeunesse dorée de Fréron, la bande des muscadins et des incroyables qui, après Thermidor, remplissait le Palais-Royal et les boulevards, occupait les vingt-trois théâtres de Paris, se livrait à la danse et à des fêtes sur les places publiques où le sang de la guillotine était à peine séché, dans les couvents et les palais abandonnés, dans les prisons vides et même dans les cimetières ; ' un gros bouquet de roses à. la boutonnière de leur court habit gris, le gilet orné de boutons de nacre,

^ Mallet du Pan, Correspondance inédite avec la cour de Vienne, II, 10.

' De Goncourt, Histoire de la société française pendant le Directoire.

leurs longs cheveux poudrés — les « oreilles de chien » — tombant sur leurs épaules ; le chapeau enfoncé sur le front, donnant le bras à la femme ou à la jeune fille vêtue à la grecque ou à la romaine, à laquelle cinq années de Révolution avaient désappris la retenue de son sexe et qui, comme la courtisane dont elle ne craignait plus le contact, ne paraissait avoir d'autre préoccupation que de regagner le temps perdu pour le plaisir. On se réunissait aux « bals des victimes » , accessibles seulement à ceux qui avaient eu un des leurs guillotiné et où les femmes devaient paraître dans le costume que leur mfere ou leur sœxu* portait en marchant à l'échafaud, — en châle rouge et les cheveux coupés, — comme nous les montrent les caricatures de Carie Vemet».

Aux jours de révolte, en Germinal, Prairial, Vendémiaire, quand les Jacobins tentaient d'interrompre la fête ou Torgie, cette jeunesse se trouvait prête, Tépée ou le bâton en main, à défendre contre eux le droit à Texislence. Mais le cadre extérieur où se mouvait cette nouvelle génération avait changé.

C'est à peine si Ton reconnaissait le Paris de 1789. Toutes les églises étaient fermées, tous les couvents enlevés à leur destination première. L'intérieur de Notre-Dame servait de dépôt de vin ; au milieu du jardin des Tuileries on avait érigé à Jean-Jacques Rousseau une statue qui le représentait assis, en habit du matin, tenant en main le tableau symbolique de la nature. La terrasse des Feuillants, qui termi-

* Charles Nodier, Souvenirs et portraits de l'a Révolution^ l'» édition, 111.

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