‹ Madame de Stäel et son temps (1766-1817), avec des document inéditsChapitre 130 sur 280 · CHAPITRE QUATRIEME · texte numérisé non relu

CHAPITRE QUATRIEME

nait le jardin royal du côté de la rue actuelle de Rivoli, avait été remplacée par des restaurants et des buvettes. La Convention continuait à siéger dans le palais du roi, mais on mettait Saint-Cloud en vente pour cinq mille livres en monnaie ; les honnêtes gens évitaient le Palais-Royal et ses environs ; Thôtel de Noailles était devenu un café ; deux coiffeurs se disputaient la propriété de Meudon ; le château de Madrid, situé dans le bois de Boulogne et que M"*' de Staël avait habité dans son enfance, avait disparu du sol. Les hôtels aristocratiques du faubourg Saint-Germain s'acquéraient à des prix dérisoires, souvent contre des provisions de farine, de blé et de viande salée ; on détruisait, gaspillait ou volait leurs trésors artistiques. Tout avait changé de face. Une seule chose subsistait encore : le contraste entre le pauvre et le riche, entre le luxe excessifet l'extrême misère, que les harangueurs de la multitude des malheureux et des déshérités avaient si souvent promis d'abolir. Sieyès avait tenu parole : les propriétaires étaient changés.

A la suite de la Terreur, le nombre des bannis et des émigrés se montait à cent cinquante mille. * Ils expiaient avant tout le crime d'avoir été riches, d'avoir formé le fond des couches supérieures de Tancienne société. La Révolution n'était d'ailleurs pas restée dans ces limites, elle avait étendu sa guerre à la propriété contre tous ceux qui possédaient quelque chose. L'application et l'économie, l'ordre et le travail se virent exposés aux mêmes persécutions que

' Talne, La Révolution, 111,381.

la fortune acquise par héritage, et le maximum rainait le paysan qui avait livré aux flammes les titres de propriété de son seigneur. Barère avait dit du commerce qu'il était « usuraire et anti-révolutionnaire » ; Carrier prâna la destruction des marchands et des riches, et le peuple pilla impunément greniers et boutiques. Jamais, cependant, il ne fut plus profondé- . ment en proie à la misère qu'entre l'inauguration du règne des Jacobins et le 18 Brumaire. 1793 et 1794 avaient été des années de disette, pendant lesquelles les paysans et les journaliers qui ne voulaient pas travailler la terre pour en vendre les produits à des prix dérisoires avaient été jetés par masses dans les prisons. Les villes restaient sans arrivages, les nuirchés sans approvisionnements. On parvint à fûre vivre artiflciellement Paris aux dépens des campagnes» mais il en coûtait chaque jour des millions au gouvernement pour nourrir chétivement la population, réduite à la ration et qui assiégeât une partie du jour et de la nuit les boutiques des boulangers et des bouchers afin d'obtenir sa maigre pitance, qu'elle devait souvent encore disputer à coups de poing. Quand, en 1795, les décrets de mort ne purent plus dissimuler la ruine de l'Etat et que le cours des assignats resta abandonné à lui-même, le louis d'or, en février 1796, valut six mille cinq cents francs en papier ; un dîner de deux couverts au Palais-Royal coûtait quinze cents francs en assignats, un dîner de vingt couverts vingt mille francs ; une course en fiacre d'une heure, payée de la même façon, équivalait i six mille francs. Une livre de pain coûtait quatre-

vingts francs, une livre de viande soixante, une livre de chandelles cent quatre-vingts, une bouteille devin cent francs. <x Si les rois de France avaient fait subir à leurs sujets la moitié de ces souffrances, on se serait révolté de toutes parts », observe M"** de Staël. *

£n juin 1795 on courait de Paris aux environs pour attraper un peu de pain, et les gens tombaient de faiblesse dans les rues, quelques-uns pour ne plus se relever. On porte à un million au moins le nombre de ceux que les privations tuèrent pendant ces années-là. ' Les causes qui appauvrissaient le pays enrichissaient certains individus. L'agiotage et les exactions d'une part, la mise àprofit des circonstances de l'autre, formèrent les fortunes modernes, ces fortunes en portefeuille affranchies de toute charge publique directe. On vit surgir les rois de la Bourse : H ainguerlot, Tilière, Séguin^ avant tout Ouvrard, la grandeur financière du Directoire, qui, à trente ans, disposait de vingt-neuf millions. Au Raincy, l'ancienne résidence d'été du duc d'Orléans, et dans ses hôtels de Pans, Ouvrard recevait les illustrations du jour, jusqu'à ce que l'Empire vînt détruire sa fortune et que Napoléon le forçât, sous peine d'être fusillé, à restituer Targent volé à Naples. Il y avait également, parmi les conventionnels, des hommes qui voyaient surtout dans leur situation un moyen de s'enrichir et qui osaient s'entourer de luxe. Fouché

» M«« de Staël, Considérations, XIII, 146. — * Scbmidt, Tableaux de Paris, I, 200 et sqq. — Taine, La Révolution, III, 379 et sqq : Les goavernés.

> Taine, La Réoolution, III, 245-247.

28o MADAME DE STAËL ET SON TEMPS

S en tenait au principe que « ceux qui n'aiment pas la Révolution ont à payer pour ceux qui la font », et jeta alors la base de sa colossale fortune. * Tallieu, fils d'un cuisinier, qui avait tiré de prison à Bordeaux la fille du banquier Cabarrus, fename divorcée d'un juge au Parlement, M. de Fontenoy, revint par elle à des sentiments d'humanité, l'épousa, et la promena surun char découvert à travers les rues de la ville en qualité de Déesse de la liberté, le bonnet phrygien en tète et une pique à la main. On sait comment la seconde arrestation de M"' Tallien par Robespierre amena la chute de c«lui-ci. Les co?urs battaient quand la ravissante jeune femme aux cheveux flottants et au doux regard rêveur dépeignait ses souffrances d^alors, sa course de Versailles à Paris en passant devant Téchafaud, les terreurs de la prison et ses mortelles angoisses, et sa bonté compatissante lui valait l'indulgence pour les erreurs de sa vie privée. * Fêtée sous la dénomination de Notre- Dame de Thermidor, elle était désormais l'héroïne du jour et donnait le ton à la société nouvelle. Quant à la nature de ce ton, la chronique scandaleuse du temps nous la révèle. En remerciement d'un article qui lui avait fait plaisir, M"' Tallien tendit à Lacretelle jeune son bras à baiser, bras « digne de la Vénus du Capitole ». Le jeune homme redevint maître de lui en voyant ce même honneur réservé à un

* Granier de Cassagnac, Histoire du Directoire^ 1, 278-288. — De Martel, Fouché,

• Charles de Constant, Paris à V époque du Directoire. Bibliothèque universelle de Genève, 1834, 1, 393 et sqq

Page 1