‹ Madame de Stäel et son temps (1766-1817), avec des document inéditsChapitre 137 sur 280 · CHAPITRE QUATRIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE QUATRIÈME

républicain, et dans les cercles royalistes circulait le bruit d'une entente entre Pichegru et le prince de Condé, commandant en chef des émigrés de la région du Uaut-Rhin, bruit qui plus tard, dans le procès de 1804, servit de base d'accusation contre lui*.

Dans cette période si tendue et si pleine d'émotions, M™*' de Staël resta en relations avec les royalistes constitutionnels, et exerça en particulier une influence modératrice sur l'attitude de Lacretelle jeune.

Pendant le vote sur la Constitution, il fut un jour invité à table à l'ambassade de Suède avec plusieurs de ses amis ; bientôt la discussion s'engagea sur la grande question qui occupait tous les esprits. Lacretelle jeune nous a conservé dans un de ses livres la manière de voir de M"« de Staël sur ce sujet. « Vous parlez, Messieurs », dit-elle, « d'en finir avec la Révolution, et vous prenez la meilleure marche pour la recommencer. Avez-vous affaire à des hommes tout prêts à vous céder la place ? ces disciples de Danton^ ces vieux Corde tiers ne voient-ils pas qull s'agit ici, pour eux, de vie ou de mort? Us vous combattront avec un pouvoir absolu qu'ils gardent encore, et avec des armes que vous ne connaissez pas, celles de révolutionnaires. Vous êtes bien neufs à parler souveraineté du peuple ; vous bégayez une langue qu'ils connaissent mieux que vous et qu'ils .ont fabriquée pour leur usage. Ne voyez- vous pas qu'ils se sont rendus les seuls vérificateurs, les seids arbitres

* Fiévée, Correspondance avec Bonaparte, introduction, CXJI. — Fauriel, Les derniers jours du Consulat, 304 et 321.

Sg4 MADAME DE STAËL ET SON TEMPS

du ^rutio qui va s'ouvrir pour les décrets des 5 et 13 fructidor ? Je présume qu'en dépit de Paris, qui marche pour quelques jours sous vos lois, ils auront la majorité ; mais ne Teussent-ils pas. Us ee la dosneront, Ëh ! qu'aurez-vous & dire ? Viendront-ils soumettre le dépouillement du scrutin aux sections de Paris ? D'où vous viendrait ce droit ? Ils sont les représentants du peuple dont Paris n'est qu'une fraction. Kst«<:e à la partie i décider pour le tout 7 C'est un débat qui ne pourra se terminer que par les afmes. Vous voulez unir la Révolution, et il faudra combattre dans les rues de Paris. La Convention, qui a dû sa naissance au 10 Août, s'affermira par un 10 Août nouveau. Ne voyez-vous pas ces régiments qui bordent vos murs ? Croyez-vous qu'il leur sera difficile de vous représenter atxx soldats comme les émissaires des rois qu'ils ont vaincus ? Les faubourgs et tout le peuple jacobin ont des griefs récents con* tre la Convei^tion ; mais ils ont contre vous une antipathie plus ancienne et plus violente ; Us lui porteront leur secours dans l'espoir delà soumettre à leur joug : je ne vois que du sang, et le sang de mes amis inutilement versé !

a Tout à l'heure. H* de La Harpe ne doutait pas delà victoire, parce que l'opinion publique est de votre côté ; mais gardez-vous bien de la compro* mettre avec hi force matérielle ; les sections de Paris ont, après la victoire du 4 prairial, rendu leurs canons à la Convention nationale, parce qu'elles se défiaient très justement de leur canonniers ; ces canons vont être tournés contre vous. Je demande à M. de

La fiarpe de quel calibre sont les canons de Topinion publique.

« Ëh ! Messieurs, gardez et ménagez cet ascendant de l'opinion publique ; c'est elle qui renversera, mais par degrés, les lois révolutionnaires pour lesquelles je partage votre horreuf . Un tiers de la Convention doit être éliminé par ces mêmes décrets que vous maudissez. Ëh bien I doutez-vous que l'expulsion ne tombe sur les plus atroces et les plus obstinés Montagnards, et qu'ils ne soient remplacés par des modérés ? Ceux-ci viendront se joindre aux membres de la Convention avec lesquels vous avez fait route depuis le 9 Thennidor : voilà une majorité qui doit vous délivrer de toute inquiétude. Cinq directeurs vont être nonomés ; doutez-vous que dans les dispositions actuelles, les premiers choix ne portent sur MM. LanjuinaLs, Boissy d'Ânglas, Daunou, qui ont reçu souvent vos justes éloges ? Mais après votre défaite, telle que je la prévois, on aura recours à des hommes d'une énergie révolutionnaire prononcée et qui pèsera tout entière sur vous.

« Vous vous irritez à ce mot dé défaite ; mais je pousserai la franchise jusqu'au bout ; je craindrais votre victoire même ; j'y vois le signal de bien des vengeances qui ne sont pas encore assouvies par les massacres de Lyon et de Marseille. Ignorez-vous que beaucoup de royalistes, et j'entends par ce mot des partisans du pouvoir absolu, marchent dans ses rangs ? Je sais qu'ils sont en minorité ; mais serezvous toujours assez forts pour les contenir î Vous allez rallumer tous les feux de la guerre civile dans

r Ouest et dans le Midi. Dans un état de fermentation, toutes les opinions extrênies tendent à prévaloir, et vous, constitutionnels modérés, après avoir été victimes sous le règne d'une faction sanguinaire, vous le serez encore sous le règne d'une faction violente ». *

Ces paroles de M""* de Staël contenaient Thistoire d'un très prochain avenir, celle du 13 Vendémiaire (5 octobre 1795).

Bien que le résultat des votes dans beaucoup de parties de la France ne fût pas encore connu, la Convention proclama le 23 septembre les données du plébiscite. Sur 958, 000 voix, 914, 000 se prononçaient en faveur de la Constitution ; quant aux décrets en eux-mêmes, ils n'obtenaient qu'une majorité de 72, 000 voix. Paris et plusieurs autres villes les avaient repoussés. Dans la capitale l'émotion croissait d'heure en heure, de sorte que la Convention se déclara en permanence. On empêcha la section Le Peletier de courir immédiatement aux urnes, et, comme aux grandes journées révolutionnaires, d'en appeler à la souveraineté du peuple contre la souveraineté de l'Assemblée ; le général Menou fut envoyé contre les insurgés. Quand celui-ci se trouva en face des sections armées, il parlementa au lieu de les attaquer ; la Convention, qui se croyait perdue, lui enleva en toute hâte son commandement, qui fut confié dans la nuit môme à Barras. Celui-ci à son tour remit le commandement des troupes parisiennes

* Charles Lacretelle, Dix années d'épreuves pendant la Révolution, 250-253.

à un officier corse faisant partie du Comité de la guerre, et Bonaparte fit son entrée dans l'histoire. Aux hésitations de son entourage il répondit par ces mots : <c Attendez-vous que le peuple vous donne la pennission de tirer sur lui ? ». '

Le 5 octobre, à quatre heures de l'après-midi, il ouvrit le feu contre les sections qui se dirigeaient sur les Tuileries ; trois heures plus tard la Convention était délivrée de ses adversaires, la plupart de ceuxci n'avaient pas de fusils, ou bien ces fusils éclataient après quelques coups * ; cinq à six cents Parisiens payèrent de leur vie cette dernière tentative faite par eux pour combattre la Révolution par des moyens révolutionnaires. « Le peuple », écrit un contemporain, « donne sa démission- le 13 vendémiaire. L'émeute est vaincue jusqu'en 1830 ». '

Ce jour-là, la Révolution entra dans une nouvelle phase.

Le 14 juillet 1789, l'armée fraternisa avec la populace parisienne et voua ainsi à sa perte le gouvernement de Louis XVI. Le 5 octobre 1795, l'armée tira sur les Parisiens et sauva le gouvernement de Barras.

Ces six années d'intervalle sont remplies à la fois par une œuvre de dissolution et une œuvre de re-

* Lord Acton, Historical Review, juillet 1887, 595.

* Fiévée, Correspondance avec BonaparLe, introductioD, 121-133. — Thureau-Dangin, Royalistes et républicains : Paris capitale pendant la Bévolution. — - Thibaudeau, Mémoires, I, 230 et sqq.

* PoDtécoulant, Souvenirs historiques et parlent entaires^ I,

conetniclion. Au contact dissolvant des éléineots intérieurs, la discipline de l'armée s'était perdue et les soldats de deBroglie et de Bouille comme ceux de La Fayette et de Dillon avaient désappris les vertus propres à leur état, Tobéissance, la fidélité, le dévouement absolu au devoir. Sur le champ de bataille, en face de l'ennemi, la jeunesse fnmçaise les retrouva. C'est ainsi que, quand tous les supports sociaux se brisèrent Tun après l'autre, jonchant le sol de leurs débris, l'armée seule demeura debout, soutenue par la conscience du succès, revenue des systèmes, mais prête pour tous les plans de l'ambition et mûre pow la dictature.

Des deux instincts les plus puissants de la nature humaine, l'aspiration à la liberté et le besoin d'autorité, la génération de 1789 avait satisfait l'un aux dépens de l'autre et avait sombré dans l'anarchie. La génération nouvelle, qui avait cherché et trouvé sous les armes un recours contre elle, fit le contraire et sacrifia à la force. Un facteur nouveau, le parti militaire, joua désormais son rôle décisif dans les destins de la nation. M"^ de Staël mentionne un bruit d'après lequel Bonaparte aurait mis son épée au service des sections, si celles ci avaient les premières fait appel à lui ; mais elle ajoute aussi, sans accorder créance à ce bruit, qu'il possédait trop l'instinct de la force pour avoir jamais voulu se mettre du côté nécessairement le plus faible. Pour le moment, le gouvernement républicain était maître de la situation. Quatre ans plus tard, et le centre de gravité se déplaçait et venait aux mains de l'homme que l'œuvre du

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