CHAPITRE CINQUIÈME Soj
tiBus^ ^ qui parut sous forme d'introduction à une nouvelte édition de ses récits et expose déjà la poédque de Delphùie. Cette poétique est la réaction du sentiment contre la prépondérance et l'exagération de la raison mise à la mode par la doctrine rationaliste, un retour de Taride spéculation aux sources fraîches et fécondes de la puissance créatrice et de l'enthousiasme. C'est, dans l'art^ l'appel à la nature, ce que V Emile a nommé l'ascension vers elle, ce qui £ait le fond de la morale du roman de Rousseau et de la politique de son Contrat social. Ce point de vue rejette l'appareil de k mythologie païenne et chrétienne, bannit l'allégorie, et exige que « tout ce qui est inventé soit vraisemblable ; il faut qu'on puisse expliquer tout ce qui étonne par un enchaînement de causes morales ». L'auteur est sous l'impression d'événements dont Tépouvantable réalité lui fait apparaître comme des fantômes pâlis les habitants euxmêmes des cercles infernaux de Dante. La réalité vivante a dépassé les combinaisons de la fantaisie, la vérité s'est montrée plus terrible que toutes les inventi(m$ des poètes. Là ou celles-ci ont conservé leur puissance, elles le doivent aux sympathies puremeot humaines qu'elles éveillent, non à la fiction poétique sur laquelle elles reposent. Le Satan de Milton excite notre admiration, parce qu'il est agité par des sentiments humains ; ce qui nous émeut dans Achille, c'est son caractère. Armide comme Didon sont animées de sentiments qui appartiennent, dans
* M»» de Staôl, Œuvres complètes, II, 175-216.
tous les temps, à tous les cœurs. Le roman historique unit Tinvention à un fond de vérité. Quant au roman philosophique, c'est un genre à bannir, car tout romun doit poursuivre un but moral qu'il atteindra d'autAnt plus sûrement qu'il y insiste moins. Le genrepar excellence, c'est le roman psychologique, qui fait l'analyse du sentiment, raconte l'histoire de notre monde intérieur. 11 accordera la première place à l'amour^ non seulement parce que c'est la plus violente de toutes les passions et que le bonheur des individus dépend souvent, pour le reste de leur vie, de la part que dans leur jeunesse ils lui ont donnée, mais avant tout parce qu' « il n'y a point d'enthousiasme dans l'amitio, de dévouement au malheur, de culte envers ses parents, de passion pour ses enfants, dans gs cœurs qui n'ont pas connu ou pardonné l'amour. / Il peut exister du respect pour ses devoirs, "mais / jamais de charme^ Jamais d'abandon dans leur accomplissement, quand on n'a pas aimé de toutes les puissances de l'âme, quand une fois l'on n'a pas cessé d'être soi pour vivre tout «entier dans un auj tre )). Touteff)is, le roman u'a pas seulement pour f objet l'amour, mais aussi les passions. Il doit peindre les caractères et les sentiments avec tant de force et de détails, qu'aucune lecture ne produira une impression aussi profonde de haine pour le vice et \ d'amour p»ojir la vertu^ Telle, par exemple, l'histoire de Tom Jones, qui atteint à la perfection de l'art et à la solution d'un problème moral. <c Démontrer rincertitude des jugements fondés sur les apparences, prouver la supériorité des qualités naturelles
CHAPITRK CINQUIÈME ) Sog
et, pour ainsi dire, involontaires, sur ces réputations qui n'ont pour base que le respect des convenances extérieures », tel est, dit.M"* de Staël, le véritable Qbjet de ce roman célèbre.
Plusieurs Cojites moraux de Marniontel, quelques chapitres du Voyage sentimental^ certains morceaux tirés de la littérature allemande, « dont la supériorité s'accroît chaque jour », Clarisse Harlowe, Paul et Virginie^ Cœcilia, les romans de W^ Riccoboni, l'épisode de Caliste^ YEpitre d'Abélard, par Pope, Werther, les Lettres portugaises ^ et avant tout la Nouvelle Héloïse, ce dont le principal mérite est Téloquence de la passion », toutes ces œuvres citées par M"* de Staël viennent à Tappui de son jugement esthétique-et nous renseignent en même temps sur le MQondepoétique qu'e\le aimait^ évoquer autour d'elle. A côté du chef-d'œuvre qui durera éternellement, iTj' a là plus d'un livre dont l'unique mérite est d'avoir ému le critique dans sa jeunesse. Le préjugé en faveur de ce génie de lectures est si fortement enraciné chez elle, qu'elle cite sans hésiter le Caleb Williams de Godwin immédiatement après Tom Jones, et que le nom de M"* Riccoboni ne disparaît pas devant celui de Gœthe même. M"** de Crousaz (devenue baronne de Montolieu par son second mariage), dont les adaptations de l'allemand et de l'anglais remplissent cinq cents volumes et qui tenait une vraie fabrique en ce genre, est mentionnée en termes très favorables pour son premier roman, Caroline de Licht/îeld^ « dont le ,charmiL.est si généralement senti ». *
^ Galiiïe, D*un siècle à Vautre, 318.
3lO MADAME DE STAËL ET SON TEMPS
' L'auteur de V Essai sur les Fictions ne dissinnile pas ce qu'il cherchait dans ces créatîons de rimagiuah lion : « La vie humaine, dit-il, semble si peu calculée pour le bonheur, que ce n'est qu'à Taîde de quelques créations, de quelques images, du choix heureux de nos souvenirs, qu'on peut rassembler des ptaîi sirs épars sur la terre et lutter, non par la force phi- K losophique, mais par la puissance plus efficace des j ^"^ialraçtions, contre les peines de toutes ^ft? ^^^ni»^\ l , Le petit nombre des vérités nécessaires et évidenles Vje^suffira jamais à l'esprit ni au cœur de l'homme. / La première gloire appartientTsanslÎOTtcTirœux <nu / découvrent de telles vérités ; mais ils ont aussi tra- I vaille utilement pour le genre humain, les auteurs de I ces ouvrages qui produisent des émotions ou des il- V lusîonsdoucesÏLa précision métaphyûque, appliquée. aulTlïîiection/morales de Thomme, est tout à fait incompatible avec sa nature. 11 n'y a sur cette terre que des commencements ; aucune Rmite, n-'est marquée... Ces ouvrages font toujours du bien à ceux qui les admirent. Laissez-en jouir les âmes ardentes et sensibles, elles ne peuvent faire entendre leur languettes sentiments dont elles sont agitées sonrt à peine compris ; et sans cesse condamnées, ellesr se croiraient seules au mondie, elles détesteraient bientôt leur propre nature qui les isole, si quelques ouvrages passionnés et mélancoliques ne leur faisaient pas entendre une voix dans le désert de la vie, ne leur faisaient pas trouver, dans la solitude, quelques rayons du bonheur qui leurechappe.au milieu du monde. Oui, il a raison le Mvre qui donne seulensent