CHAPITRE CINQUIÈME
des individus, d'autant plus que, au point où en étaient les choses, il n'avait plus besoin d'y recourir. 11 s'était forgé à l'aide de la loi subies émigrés une arme* dont il tenait solidement la poignée en main et dont il pouvait, quand il le voudrait, diriger la pointe contre tous ceux qui le gênaient. Tandis que les municipalités jacobines du pays entier dressaient les listes d'émigrés portant la confiscation et le bannissement pour tous ceux qui y étadent inscrits, le Directoire décida, en février 1796, qu'une commission établie exclusivement par lui aurait, comme celle créée jadiis par la Convention, le droit exclusif de biffer des noms sur ces listes. Il suffisait d'être apparenté à un émigré pour se voir exclu de tous les emplois. ^ En même temps l'on ordonna la reprise de la vente des biens nationaux, interrompue par le manque de valeur des assignats. Necker était du nombre de ceux que cette loi tyrannique avait condamnés à perdre leurs biens ; depuis quatre ans il n'avait d!autres sources de revenus que la baronnie de Goppet. Quant à sa fille, on essayait maintenant de lui disputer sa qualité de Française, afin de pouvoir la déporter comme étrangère sans forme de procès, suivant le droit que s'était arrogé en pareil cas le Directoire. On avait déjà donné l'ordre, affirme-t-elle, de l'arrêter à la frontière française, à Versoix, tout près de Coppet. Invoquant alors non la faveur, mais son bon droit, elle fit valoir qu'elle était née en France, qu'elle y avait vécu vingt-et-un
* * Sybel, Histoire de r Europe pendant la Révolution jrançai$e, IV, 8.
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ans, avant 1789, et qu'elle avait tous les titres à être traitée comme Françsdse. <( Je n'ai donc à craindre légalement qu'un procès D y ajoutait-elle en plaisantant dans une lettre à Roederer, k et comme, depuis le 10 août 1792, je n'ai pas écrit une ligne qui fût relative aux opérations du gouvernement, je n'ai pas eu un seul de mes amis dans les affaires, je me moque de tous ces procès, qui auraient pour base, j'imagine, ou que j'ai de l'esprit, ou que je suis aimable, dangereuse, etc. ; il n'y a point d'article constitutionnel qui porte sur tout cela. Vous comprenez bien que de toutes les manières il m'importe qu'aucun journal, s'il est possible, ne parle de l'accusatioD du Directoire contre moi... Ce que je désirerais donc, c'est que dans l'extrait de cet ouvrage vous parlassiez de moi comme Française de naissance, de résidence, de propriété, d'habitudes, de patriotisme ; enfin comme Française, si vous croyez que je parle assez bien français pour cela... Enfin vous voudrez bien penser que j'aimerais mieux passer par un tribunal révolutionnaire où il y eût chance égale de mourir ou de se sauver que de ne pas revenir en France ; que je souffre tellement de mille manières de cet exil que je m'exposerai à tout pour en sortir ))\
Dans les derniers temps, d'autres raisons s'étaient ajoutées à celle-ci pour rendre son retour à Paris indispensable. Le baron de Staël était gravement menacé dans sa situation, non seulement au point de
* Rœderer, Œuvres, 650-651. Lettre de M"»* de Staël du !•' octobre 1796.