‹ Madame de Stäel et son temps (1766-1817), avec des document inéditsChapitre 155 sur 280 · CHAPITRE CINQUIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE CINQUIÈME

patriote ^e 1792, devint le sans-culotte de 1793.

Le but qu'avant Babeuf s'étaient proposé Robespierre et Saint-Just avait-il été du moins atteint, et les pauvres, les petits, les déshérités, avaient-ils gagné quelque chose ?

Parmi les dix-sept mille personnes qui, d'après les documents authentiques,furent guillotinées durant les quinze'mois de la Terreur, et les six cent huit mille autres environ que la misère^ la faim, le manque d'air et de lumière dans les prisons ou d'autres persécutions conduisirent à leur ruine, ces petites gens, loin de former la minorité, étaient de beaucoup le plus grand nombre. Non seulement, plus que toutes les autres classes de la société, on les poursuivit pour leurs convictions religieuses, auxquelles ils étaient attachés à la fois en théorie et en pratique ; mais toutes les vertus du peuple, l'application, l'économie, la patiente résignation, l'attachement au sol et les mœurs patriarcales les distinguaient du vrai sans-culotte, du vagabond et du vaurien, qui haïssaient les honnêtes gens et les punissaient pour tous les mérites qu'euxmèuiesne possédaient pas C'est ainsi que la hache, après avoir abattu les grands arbres, s'en prit au menu bois. Dans les dernières années de la monarchie, la France comptait de trois cent mille à quatre cent mille notables ; or, l'hécatombe que demandait un Collot d'Herbois se chiffrait, à la fin de la dictature de Robespierre, par douze ou quatorze millions de têtes. Sur douze mille guillotinés dont on a les noms et la profession, on compte sept mille cinq cent quarante-cinq paysans, ouvriers, soldats, matelots,

domestiques de tout genre. Parmi les douze cents émigrés du Doubs seul, il y avsdt onze cents personnes du peuple. On exécutait Tun parce qu*il n'avait pas salué Farbre de la liberté ; tel autre, parce qu'il avait donné à son vieux père un jeu de cartes au chiffre du roi. Mais la plupart moururent parce que leur fortune avait excité l'avidité de leurs meurtriers.

L'appauvrissement du peuple allût de pair avec sa décimation. La ruine financière de TEtat, due aui assignats, fut suivie de la ruine économique du pays, aux dépens duquel on tenta d'organiser une conscription du travail et le communisme autoritaire. £t comme il arrive chaque fois que l'on attente au droit de l'individu sur les fruits de ses efforts, le travail s'arrêta et la production s'amoindrit. Le paysan ne comprenait pas en vertu de quelle théorie on le ruinait ; mais il opposa à ceux qui voulaient s'emparer de sa moisson la résistance passive de l'instinct de conservation personnelle, se refusa, après la proclamation du maximum, à porter son blé au marché, enterra son argent et n'eut garde de lâcher son bien contre des chiffons de papier sans valeur. C'est en vain qu'on lui répétait que sa moisson était propriété nationale, et qu'on lui prouvait la chose en conduisant par bandes les paysans dans les prisons. Ils préférèrent laisser la terre en friche, et la confiscation de la grande propriété foncière, la paralysie du commerce et de rindustrie,la destruction de la richesse nationale eurent pour conséquence dernière la ruine du bien-être de cette population des campagnes dont

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