‹ Madame de Stäel et son temps (1766-1817), avec des document inéditsChapitre 161 sur 280 · CHAPITRE CINQUIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE CINQUIÈME

Une autre différence entre elle et Benjamin Consk tant, c'est que, tandis qu'elle était brouillée avec les puissants du jour, lui s'en était fait des amis, était considéré de leur parti et en train de devenir « gouvernemental». Sa concession la plus grave sous ce rapport fut une attaque contre la presse, à Tégard de laquelle il voulait qu'on prit des mesures disciplinaires, parce que dans sa grande majorité elle avait passé à l'opposition. Un an auparavant, le royaliste Michaud avait riposté à des projets analogues du Directoire par les paroles suivantes : a Si vous supprimer nos pouvoirs, on ouvrira Tacite et Pétrone ; il y a dix-huit cents ans, ils ont écrit votre histoire ».

Cette attitude explique la mauvaise humeur et l'amertume persistantes de la critique à l'égard de Benjamin Constant. Rœderer alla jusqu'à dire que « Fauteur prend sans cesse des tournures nouvelles pour des idées neuves», etqU'« on lirait cent brochures de cette espèce sans avoir rien appris ». *

M*"* de Staël était infiniment plus sensible aux attaques dirigées contre ses amis qu'à celles dont elle était elle-même l'objet ;*mais cette critique ne lui fit pas perdre sa bonne humeiu:. Elle répondit à o son cher Rœderer » que Benjamin se souviendrait à la prochaine occasion des objections de forme soulevées contre lui. « Je suis, il est vrai, très enthousiaste de son talent », ajoutait-elle, « et j'avoue que je vous ai trouvé de l'humeur dans votre manière d'en parler... Vous dites qu'il a étudié à l'école de Thomas et

* Rœderer, Œuvres, V, 10.

«M»« de Staël, Essai sur les Fictions. Œuvres, II, 177.

de M. Necker. D'abord rien n'est plus opposé que le style de ces deux écrivains, et Benjamin est beaucoup plus simple que l'un et plus serré que l'autre. Enfin, il y a des pages dans cette brochure que je crois à l'égal de ce que nous admirons le plus dans la langue française... Non, je ne me brouillend point avec vous pour votre article sur Benjamin... Ecrivez donc entre vous ce qui vous plait, et laissezmoi l'aimer pour ses grandes qualités, pour ses rares talents» .

Pour cette fois elle réussit à rétablir la paix entre les combattants ; Benjamin Constant profita de Toccasion pour réconcilier Rœderer avec son ancien chef de la Législative, Sieyès. A la fin d'avril. M"** de Staël aussi revint dans le voisinage de Paris. Elle passa quelque temps chez Matthieu de Montmorency, à Hérivaux, où était rassemblée une société extrêmement animée pour le temps et oiielle retrouva Boissy d'Anglas, Adrien de Lezay, Rœderer, Jaucourt et Talleyrand. Son fils Auguste, alors âgé d'environ dix ans, l'accompagnait, et c'est là qu'elle fit la connaissance de son futur gendre Victor de Broglie. ' Le beau-pére de celui-ci, le marquis d'Argenson, le lui amena comme à l'amie de ses parents.

Dans l'intervalle les élections avaient eu lieu, et^ en dépit de toute la pression exercée par les Jacobins, le résultat, dans soixante-six départements sur quatre vingt quatre, avait] été si contre-révolution-

^ Rœderer, Œuvres, VIII, 656, 654. M-« de Staël à Rœderer, 17 Juillet et 10 mai 1797. — Doc de Broglie, Souvenirs, 1785-1870.

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