‹ Madame de Stäel et son temps (1766-1817), avec des document inéditsChapitre 162 sur 280 · CHAPITRE CINQUlÈBiE · texte numérisé non relu

CHAPITRE CINQUlÈBiE

Daire, que le gouvernement ne conservait dans le Corps législatif que deux cents voix sur cinq cents, dans le Conseil des Cinq-Cents que soixante-dix sur deux cent cinquante, et que Ton pouvait par conséquent fixer à une année la disparition des Jacobins.

Parmi les nouveaux députés on lisait pour la première fois les noms de deux grands parlementaires futurs, Camille Jordan et Royer-CoUard. Avec eux se trouvaient des royalistes, au nombre desquels des partisans décidés de Louis XVIII. Mais même pour ces derniers le vrai but à atteindre n'était pas la restauration monarchique ; ce qu'ils désiraient, c'était le retrait de la législation révolutionnaire, Tavènement de la révolution pacifique, telle que la voulait M"*» de Staël, sans coup d'État, par la* seule force de l'opinion publique et en écartant expressément le personnel jacobin. Elle avait incontestablement exagéré les dangers de la réaction et les sympathies dynastiques ; maintenant elle s'empressa d'utiliser la situation en laveur de ses amis.

Un homme qui avait fait ses preuves et que le gouvernement employait à l'extérieur, Barthélémy, le négociateur de la paix de Bâle, était entré dans le Directoire à la place de Letourneur. Lacroix, le ministre des affaires étrangères, instrument complaisant de la politique belliqueuse de ses collègues et de leur propagande révolutionnaire, fut pris à partie de la façon la plus violente^ en juin, par Dumolard, qui réclamait pour la représentation nationale le droit de contrôle sur la politique extérieure. Quoique décidé à

modifier le ministère dans son sens plutôt que d'après les vues de la nouvelle majorité , le Directoire n'hésita cependant point à faire à celle-ci le sacrifice de rincapal)le Lacroix. Il s'agissait de savoir quel serait son successeur.

Depuis le retour de Talleyrand à Paris, en 1796, le public savait peu de chose de lui. Une fois seulement, au cours des négociations avec lord Mabnesbury, que Pitt avait envoyé à Paris au mois d'octobre pour traiter de la paix, il avait été question de l'attacher au ministre ; mais le Directoire avait repoussé la proposition. Peu de temps après, Talleyrand plaida au Cercle constitutionnel, centre de réunion des modérés, pour la nécessité d'une annexion de la Belgique et de la Hollande ; il rédigea ensuite, en qualité de secrétaire de l'Institut national, dont l'existence était due en grande partie à son projet sur l'instruction publique, deux mémoires, l'un sur les colonies, qui dirigeait la politique française vers l'Egypte et les côtes africaines ; l'autre sur les rela tiens commerciales entre l'Angleterre et les États- Unis. L'art politique par excellence, y disait-il, c'est de mettre les gens qu'il faut à la place qu'il leur faut k partir de ce moment, Talleyrand fut compté avec Benjamin Constant parmi les a constitutionnels directoriaux » et laissa percer de la sympathie pour la politique du Directoire, en se réservant toutefois le droit de penser et de dire ce qu'il lui plairait au sujet des personnalités qui le représentaient, et des marottes qui faisaient la loi. A la secte théophilattthropique appartenait le privilège d'exciter tout par-

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ticulièrement ses railleries. Elle avait été fondée non point, comme on le croit communément, par le Directeur La Reveillère-Lépeaux, mais par le frère du physicien Haûy ; Talleyrand nommait ses adhérents, par un jeu de mots facile, «les flloux en troupe ». La Reveillère ayant présenté à l'Institut, en faveur de sa profession de foi empruntée à Jean-Jacques, un mémoire où il recommandait la célébration des trois grands actes de la vie, la naissance, le mariage et la mort : Je n*ai, lui dit Talleyrand, qu'une observation à vous faire; Jésus-Christ, pour fonder sa religion, a été crucifié et est ressuscité. Vous auriez dû tâcher d'en faire autant. ^

Plus facilement qu'avec ce rêveur qui n'était pas, d'ailleurs^absolument inoCTensif, Talleyrand s'entendit avec Barras. Il ne le connaissait pas encore quand, peu de temps après son retour, il invoqua son appui en faveur de son amie M""** Grant, « une Indienne », ainsi Tappelait-il, venue d'Amérique avec lui, et accusée de se mêler à des complots. Talleyrand défendit sa future femme en se portant garant de sa complète nullité ^ M""* de Staël ménagea le rapprochement entre Talleyrand et Barras, et ce dernier exprimait son admiration pour la culture raffinée qui s'ofirait à lui en disant que <c Talleyrand aurait donné un parfum au fumier ». Le hasard noua entre eux des relations plus étroites. Le Directeur était un jour allé dîner avec Talleyrand et M""** de Staël dans

^ Jules Simon, Une Académie sous le Directoire , 263. * Michaud, Talleyrand^ 30 et sqq. — Sir Henry Lytton Bulwer, Talleyrand, 137-141, et appendice, 341-366.

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sa propriété de Saresnes. Au moment où ils allaient se mettre à table, un jeune homme de leur société, que Barras aimait tout particulièrement, voulut se baigner dans la Seine ; il s'y noya. Talleyrand rentra à Paris avec Barras et, chemin faisant, sut si bien le distraire et leconsoler,que leur connaissance jusquelà superficielle fit place à de l'amitié ; bientôt Talleyrand reçut le portefeuille des affaires étrangères ^ Ce changement de destinée venait à point. On savait à Paris que M'"'' de Staël, au retour d'Amérique de son ami,avait mis vingt-quatre mille francs à sa disposition, afin de pourvoir à ses besoins les plus urgents*.

Il prit possession de son portefeuille le (5 juillet 1797. Hoche avait été nommé en même temps ministre de la guerre, François de Neufchâteau ministre de Tintérieur, et un certain Sotin chef de la police. On parlait de confier à Benjamin Constant le secrétariat du ministère des affaires étrangères ^ Le ministère était franchement révolutionnaire, la représentation nationale non moins franchement constitutionnelle. Camille Jordan réclamait contre La Reveillère le rétablissement du culte ; Royer-Collard insistait pour le retrait des plus injustes décrets contre les prêtres. On voulait la responsabilité des ministres, la limitation des pouvoirs des Directeurs ; on

* Sir Henry Lytton Bulwer, Talleyrand, 142.

' BaroQ de Vitrolles, Mémoires et relations polUiqueSt in, 451, note A.

^ Mallet du Pan, Correspondance inédite avec la cour de Vienne, II, 309.

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accusa certains membres du gouvernement de trafiquer des emplois publics, on mit en pleine lumière la situation désespérée des finances^ la ruine de l'enseignement^ on découvrit si impitoyablement toutes les plaies de l'administration, que Ton ne craignit même pas d'avancer que la France déchaînait le fléau de la guerre sur les malheureux pays voisins parce que, complètement épuisée, elle ne pouvait nourrir ses troupes. Si la majorité avait été aussi royaliste qu'oppositionnelle, rien alors n'eût . été en état d'empêcher une restauration monarchique.

Au lieu de cela, une tentative du prétendant pour séparer le clergé de la cause républicaine lui enleva un grand nombre de prêtres dévoués jusqu'ici à la sienne \ Tous les témoignages des chefs les plus autorisés de la droite, Mathieu Dumas, Lacretelle, Royer-CoUard, Pastorct, Barthélémy, Camille Jordan, Barbé' Marbois, s'accordent à afûriner qu'on ne songeait nullement à un coup d'Etat contre la Constitution *. En tout cas, la conspiration royaliste, réelle ou non, était maintenant le mot d'ordre lancé par Bonaparte pour échapper au contrôle des modérés, (|ui dans leur amour de la paix lui fermaient la route de la souveraineté. Elle restait d'autre part l'unique issue pour ceux que l'attachement aux doctrines jacobines préservait seul de leur propre perte.

* André Lebon, V Angleterre et l'émigration, 240.

' Lanfrey, Histoire de Napoléon !•', I, 295. — Taine, La Révolution^ III, 580-583. — Thureau-Dangin, La question de monarchie ou de république du 9 Thermidor au 18 Brumaire*

Les événements des derniers mois ayûent rouvert les portes de la capitale à M"^* de Staël ; comme précédemment, elle donnait à souper dans Thôtel de l'ambassade de Suède, qu'elle continuait à habiter. Un billet d'elle à Rœderer, du 1" juillet, .mentionne pour la première fois parmi ses hôtes « les Bonaparte », c'est-à-dire Lucien et Joseph. Lucien, né en 1775, âgé par conséquent alors de vingt et un ans, marié à Catherine Boyer et déjà père de deux enfants, se nommait en 1793 Brutus- Lucien Bonaparte et passait pour un bon républicain. Après le 9 Thermidor, ce genre de mérite était devenu si douteux dans le midi de la France, qu'il eut pour résultat de le faire incarcérer un moment à \ix. Au lendemain du 13 Vendémiaire il vint à Paris. Il s'y éprit à k fureur d'une jeiine femme de ^ix-huit ans, originaire de Lyon, nommée Juliette Bernard, mariée depuis deux ans au banquier Récamier. Celui-ci lui avait donné son nom au foxh; de la Terreur^ sans revendiquer d'autre droit que celui d'entourer la jeune fille à peine sortie de Tenfance d'une sollicitude paternelle. La singulière beauté de Juliette devait être vantée un demi-siècle durant, et, chose plus remarquable encore^ on vit sa réputation survivre à sa beauté et se transformer en légende que dora de ses rayons le soleil couchant de Chateaubriand. Au temps dont nous parlons, elle recevait dans l'hôtel de son mari, rue du Mont-Blanc, les débris de l'ancienne société et les parvenus de la nouvelle, qui s'empressaient à Tenvi d'ofirir à la ravissante jeune femme des hommages qu'elle n'accueillait ni ne repoussait

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