CHAPITRE CINQUIÈME
absolument. Matthieu de Montmorency, qui trouva plus tard dans Taccomplissement des devoirs religieux une consolation aux espérances trompées de sa jeunesse, l'estimait trop haut quand il prétendait la séparer du monde et la gagner à Dieu au moins par des vœux secrets. Mais Lucien Bonaparte se trompait bien davantage quand, au sortir des salons de Tallien et de Barras ou de celui de sa belle-sœur Joséphine, il s'imaginait que sa violente passion serait favorablement accueillie. Les « lettrés de Roméo » qu'il écrivait à Juliette servaient, avec celles de Bernadette rédigées sur le même ton, à égayer Récamier et ses amis. Lucien ne se vengea pas sans bonheur. Â la fin d'un souper chez le financier Ouvrard, il proposa de boire à la plus belle. Tous les yeux se dirigèrent aussitôt vers M""' Récamier, qui était présente ; mais lui, sans se soucier de son embarras : « Eh bien I messieurs, dit-il, c'est la paix ! » ^ Dans ce cercle, du reste, on ne se bornait pas aux hommages et aux déceptions amoureuses. M"* Récamier, nous l'avons dit, était de Lyon, ville représentée au Conseil des Cinq- Cents par les députés anti-révolutionnaires Camille Jordan et Lemontey,qui, avec leur ami de Gerando, se trouvaient, dans la riche et hospitalière maison du mari de leur
< Lucien Bonaparte, Mémoires, cités par Th. Jung, Lucien Bonaparte, I, 279. — Sainte-Beuve, Causeries du Lundi, l, 121, XIV, 302. — Mne Lenormant, Souvenirs et correspondance de M"»» Récamier ; la môme, 3/nie Récamier et les amis de sa jeunesse. — Louis de Carné, Jf«« Récamier, Correspondant, 1872, 1780. — W. de La Rive, Hme Récamier, Journal de Genève, 1859.
jeune et belle compatriote^au centre d'un milieu politique qui leur plaisait et qui,plu3 tard^ne devait pas res. ter sans influence sur M"^ de Staël ; mais d'abord celle* ci ne fut mise en contact que par quelques amis avec ce cercle d'hommes de valeur et de distinction, que le 18 Fructidor inscrivit presque tous sur ses listes de proscription. Lucien Bonaparte aussi ne la vit qu'à de rapides intervalles, tandis que son frère Joseph, en qui rien ne révélait l'aventurier, resta son ami à partir de cette première rencontre. Il était alors sur le point de se rendre à Rome comme ambassadeur de la République française et jouissait de toute la confiance de Napoléon, qui avant d'entrer en relations avec M"® de Beauharnais avait songé ud Instant à épouser la belle-sœur de Joseph, M"* Ciary. Celle-ci devint bientôt la femme de Bernadette, et les deux sœurs gardèrent plus tard, au milieu des circonstances les plus difficiles, leurs bons rapports avec M°*^ de Staël*.
Comme en 1795, elle s'efibrçait d'exercer une influence modératrice, de rapprocher les personnes, de concilier les opinions et de détourner ainsi jusqu'au dernier moment, si faire se pouvait, la crise que chacun sentait prochaine. Avec les royalistes extrèmes,M"* de Staël échouait comme par le passé. Elle était en relations, par Benjamin Constant et Talleyrand, avec le club de Salm, qui depuis le mois de juin faisait contre-poids, sous la présidence de Riouffe, au club de Clichy, et que les royalistes
* Du Casse y Mémoires du roi Joseph, X, 416. Matthieu de Montmorency à Joseph Bonaparte.