CHAPITRE CINQUIÈME
M""** de Staël, dans ses Considérations^ incline à cette dernière manière de voir. Elle y témoigne elle aussi» d'ailleurs, que les modifications dans le ministère et les adresses des armées auraient sufû à elles seules pour faire échouer un mouvement royaliste. Que celui-ci existât ou non,, c'est là un point qui était devenu indifférent pour le cours des événements, du moment où Barras et ses deux collègues révolutionnaires avaient, en concentrant des troupes aux portes de la capitale, porté atteinte à la Constitution et s'étaient fermé toute retraite. Le coup d'Etat eut lieu le 4 septembre ou 18 fructidor. Il était si peu inattendu, que non seulement les suspects, mais ceux même qui personnellement n'avaient rien à craindre, passèrent la nuit hors de chez eux, pour échapper à des éventualités dont personne ne pouvait calculer la portée. C'est ainsi que plusieurs jours auparavant M"* de Staël fit avertir Boissy d'Anglas de mettre en sûreté ses papiers compromettants, et tout d'abord la correspondance peu flatteuse pour le Directoire qu'elle avait échangée avec lui au sujet de la nomination de Talleyrand au ministère des affaires étrangères. ^ D'après des mémoires contemporains, elle passa la soirée du 3 septembre chez Barras en compagnie de Talleyrand et de Benjamin Constant ; Barras avait
çaise^ IV, 596. — Fauche-Borel, Mémoires^ II, U3. — Pontécoulant. Mémoires^ II, 434. — A. Fauriel, Les derniers joun du Consulat, 305. — Lord Malmesbury, Diaries and correspondence, III, 523-529. Lettre adressée de Paris à lord Malmesbury, 17 fructidor 4797, 534.
*■ Thibaudeau, Mémoires , II, 2^2. — Granier de Gassagoac, Histoire du Directoire^ II, 403.
joué jusqu'à la fin un rôle ambigu et fait des promesses à tous les partis. ^ Menée de là par un de ses amis dans un petit appartement qui donnait sur la Seine, elle vit les rues se remplir de soldats, les canons braqués sur les salles de séances des deux Conseils, et la ville endormie s'éveiller sous la main de fer de la soldatesque. Au Conseil des Cinq-Cents, Pichegru, qui présidait une séance de comité, fut arrêté sans résistance. Le même sort échut à beaucoup de membres du Conseil des Anciens, qui avec Dupont de Nemours, Barbé-Marbois et.leur président Laffon- Ladebat en tête, voulaient se rendre à pied dans leur salle de séances, sans savoir que celle-ci était déjà occupée par les troupes d'Augereau, avec lesquelles les gardes des Conseils avaient fraternisé. Pas une main ne se leva dans le peuple pour protéger ses défenseurs.
Dans l'automne de \ 796,lord Malmesbury était venu pour la première fois à Paris, chargé par Pitt de négocier la paix, et précédé par le mot fameux de Burke, qui, à la question pourquoi le voyage de Tarabassadeur de Londres à Paris avait été si lent, répondit que la raison en était bien simple, ce puisqu'il avait été fait à genoux ». Cette mission, qui se termina^ comme on sait, par l'ordre intimé au plénipotentiaire anglais par le gouvernement français de quitter la capitale, justiBait la raillerie du plus grand
* Thibaudeau, Mémoires, II, 210. — Fabre (de l'Aude), Mémoires, lll, 229.