CHAPITRE CINQUIÈME
18 Fructidor au 2 Juin, jour de la chute de la Gironde, parce que, dans un cas comme dans l'autre, la représentation nationale consentit à sa propre décimation ; la seule diflférence, c'est qu'en 1793 c'était la populace, en 1797 la force militaire, qui la contraignit à plier devant la théorie jacobine.
L'attitude de M"*"* de Staël au cours de toutes ces complications a été condamnée par ceux-là surtout qui n'aiment pas à rencontrer les femmes dans les luttes politiques. D'autres ont signalé son rôle au 18 Fructidor comme une de ces erreurs en politique qui la mettaient en désacord avec les principes dirigeants de sa vie '. Elle-même sentit le besoin de s'expliquer à ce sujet et elle se défendit de l'accusation d'avoir approuvé cette journée. « Je n'aurais sûrement pas conseillé, si j'y avais été appelée », dit-elle, « d'établir une république en France ; mais, une fois qu'elle existait, je n'étais pas d'avis qu'on àùt la renverser d'. Ce n'était pas là, assurément, tout à fait la question. Car, ainsi qu'on l'a remarqué, ce furent les amis les plus sincères de la République qui sentirent ce jour-là toute la pesanteur du coup dirigé en apparence contre les royalistes. M"* de Staël le comprit, mais trop tard.
« La crainte de la contre-révolution avait malheureusement désorganisé Tesprit public : on ne savait où saisir la cause de la liberté, entre ceux qui la
* Malle t du Pan, Correspondance inédite avec la cour de Fiemu, II, 339, 344.
* M»« de Staël, Considérations, XIII, 183.
Googfë
déshonondent et ceux qu'on accusait de la haïr *■ ». La mesure de sa responsabilité, dans les événements a été indiquée de la manière la plus exacte par Talleyrand. Interrogé sur la part prise par elle au coup d'Etat du Directoire, il répondit, on le sait : « M"*de Staël a fait le 18 Fructidor, mais non pas le 19 »', ce qui en d'autres termes voulait dire qu'elle avsdt désiré la défaite des royalistes, non le retour du terrorisme. Elle mit au secours des victimes tout ce qu'elle possédait d'influence personnelle et de talent pour toucher les coeurs. Elle fit appel en faveur de Dupont de Nemours à la générosité de Chénier, 'qui avait été insulté par lui de la façon la plus sanglante ; et de même que celui-ci, après le 13 Vendémiaire, avait sauvé de la déportation son impitoyable adversaire La Harpe, il sauva cette fois aussi le robuste sexagénaire, dont il parla à la tribune, au grand chagrin de celui-ci, comme d'un vieillard décrépit. * Tandis que Bernadette lui-même implorait en vain, pour prix de ses services rendus^ la grâce de son ancien colonel, le marquis d'Ambert, M"' de Staël réussit à arracher au général Lemoine, commandant de Paris, la grâce du royaliste Norvins de Monbreton. Cet épisode a une place dans Delphine. Le moment dramatique où l'héroïne conjure le juge de Chaumont, dont le fds est malade, d'épargner Léonce qu'elle aime, et où elle s'écrie, sur son refus, que, s'il l'abandonne, son enfant mourra, ce moment a été
i M>°« de Staël, Considérations, XIII, 180.
' Sainte-Beuve, Talleyrand, Nouveaux Lundis, XII, 40.
' M"e de Staël, Considérations, XIII, 185.