‹ Madame de Stäel et son temps (1766-1817), avec des document inéditsChapitre 170 sur 280 · CHAPITRE CINQUIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE CINQUIÈME

toire, sans pouvoir plaindre tous les vaincus ^ ».

M"* de Staël dit quelque part, en parlant d'ellemême : « Mes opinions politiques ne sont que des noms propres » . Elles ne Tétaient pas au début, mais elles le devenaient aussitôt que le malheur faisait appel à ses sentiments d'humanité. En de pareils moments elle ne distinguait plus entre adversaires et amis, mais se rangeait sans hésiter du côté des victimes^ convaincue comme elle Tétait que, « en France, il faudrait être toujours Tami du parti battu, quel qu'il soit ; car la puissance déprave les Français plus que lés autres hommes ».

Ce courage moral dont elle fit preuve si souvent n'était rien moins que facile. Rœderer, entre autres, parle de Tattitude hostile du ministre de la police Sotin à son égard. « Que feriez-vous si Sotin me faisait arrêter ? », dit-elle au lendemain du ib Fructidor à Talleyrand, en présence de Benjamin Constant. Talleyrand n'ayant rien répliqué, elle ajouta, non sans quelque irritation, en s' adressant à Constant : (« S'il me faisait arrêter, il faudrait recourir non à ceux que j'ai obligés, mais à ceux qui m'ont déjà servie. 11 faut plus compter sur le souvenir des services rendus que sur celui des services reçus. Vous irez donc chez Chénier, à qui nous avons Tobligation du retour de M. de Talleyrand en France • » . Quand plus tard Talleyrand trouva utile d'oublier aussi son sauveur Chénier, le poète se vengea par Tépigramme que Ton connaît :

* Thibaudeau, Mémoires, II, 314-315.

« Rœderer, Œuvres, IV, 207.

Roquette dans son temps, Périgord dans le nôtre, Furent tous deux prélats d'Autun.

TartufTe est le portrait de Tun.

Ah ! si Molière eût connu l'autre !

M"^ de Staèl jugeait la seconde moitié du Directoire telle qu'elle était en réalité depuis Fractidor : une oligarchie en possession de la dictature^ cruelle, intolérante, introduite par la banqueroute et maintenue par la corruption et l'agiotage. Les fonctions de juge étaient avilies, tous les emplois aux. mains des créatures du parti dominant, les prêtres et les émigrés mis hors la loi et leurs biens livrés au pillage, la majorité représentant le pays traitée comme la propriété privée d'une minorité odieuse, mais excellemment organisée, au point que Sieyès pouvait se permettre de proposer l'expulsion de tous les aristocrates. Quiconque résistait risquait d'être déporté ou bien enfermé dans les casemates empestées d'Oléron et de l'Ile de Ré, où la nourriture insuffisante et l'eau corrompue délivraient rapidement beaucoup de malheureux des souffrances qui les attendaient à Cayenne ou à Sinnamari.

Entre le système de la Convention et celui-ci, Fiévée ne trouvait d'autre différence que celle « qui sépare tuer de faire mourir » *.

a Jamais » , écrit Benjamin Constant, « je n'ai vu une nation moins républicaine que la France en 1795 ». Il va plus loin et dit que l'idole de la Liberté, relevée depuis, était devenue alors un objet

* Fiévée, Correspondance avec Bonaparte^ introduction, I, 147.

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