CHAPITRE CINQUIÈME SÔg
d* horreur et de mépris. « Je me retrace encore ma surprise », écrit-il, « en assistant vers cette époque à la représentation d'une pièce que la Convention expirante laissait ou faisait jouer, parce qu'elle craignait plus les débris des Jacobins que le parti contre-révolutionnaire.
« Un porteur d'eau répétait à satiété, sur toutes les variations d'une musique fort harmonieuse, que chacun devait demeurer dans son état ; lui, porter de Teau, l'épicier vendre du sucre, le manœuvre travailler, et tous laisser faire le gouvernement. On eût dit la division des castes de l'Egypte modulée par un musicien habile. Je contemplais avec un étonneinent mêlé de douleur la frénésie approbatrice d'une foule se déshéritant de tous ses droits, de toutes ses espérances, de toutes ses prétentions légitimes, par ses propres applaudissements n \
A ce moment où les persécuteurs se couvraient du nom de la liberté, où les persécutés réclamaient le retour de l'arbitraire, où l'admiration ne trouvait plus d'objet auquel s'arrêter, M™*= de Staël vit Bonaparte pour la première fois. Elle fit comme tout le monde : elle l'admira. Cette première impression, libre encore de toutes les réserves qui devaient suivre, ajoutait pourtant aux sentiments qui la remplissaient alors une sorte de vague appréhension, telle qu'on l'éprouve en face d'une personnalité extraordinaire à laquelle on ne peut appliquer nulle comparaison connue, nulle expérience déjà faite. Elle fut
* Beiyamin Constant, Souvenirs hùtoriques à V occasion de Vouvrage de H. Bignon, Revue de Paris, 1830, XVI, 226.
présente à la réception préparée par le Directoire à Bonaparte après le traité de Cainpo-Formio. * Devant les grands dignitaires de la France entourés des drapeaux conquis, aux sons d'un hymne de Chénier, Talleyrand présenta aux cinq Directeurs comme libérateur de ritalie et pacificateur du continent, un jeune homme simplement vêtu, au type méridional et au profil césarien. Talleyrand assura « que le général Bonaparte détestait le luxe et l'éclat, misérable ambition des âmes communes, et qu'il aimait les poésies d'Ossian, surtout parce qu'elles détachent delà tene )). « La terre, n'eût pas mieux demandé, je crois, que de le laisser se détacher d'elle », disent à ce propos les Considérations. La réponse de Bonapai te ne trahissait en rien cette disposition romanesque dont Talleyrand l'avait doté. Elle respirait une sorte de négligence aflfectée, parla du royalisme et delà féodalité, qui depuis vingt siècles avaient gouverné le monde, et affirma que la paix qu'il venait de conclure ouvrait l'ère du gouvernement républicain »• « Lorsque le bonheur des Français », ajouta-t-il, « sera assis sur de meilleures lois organiques, l'Europe entière sera libre ». Ce qu'il entendait par là, tout le monde l'ignorait ; mais Paris l'idolâtrait et nommait la femme qu'il aimait « Notre- Dame-des-Victoires » . Pour lui, il se dérobait à la curiosité et aux ovations bruyantes. 11 était trop tôt pour porter le coup décisif : la poire, suivant son mot, n'était pas mûre. La première fois qu'il causa
' Guizot, Le duc de Broglie^ 16.